‹ Le livre de bordChapitre 38 sur 44 · IB CIVRE BB BORD · texte numérisé non relu

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très mesurés; ainsi, en parlant du ministère de 4840, pendant que M. thiers faillit nous mettre en guerre avec toute l'Europe, je disais :

« Le ministère achète, dit-on, la propriété du Messager jîournol du soir, qui appartenait à M. Walewfci, auteur de VÊcole du mondes homme d'esprit et de vie élégante et confortable, qui avait, dans un journal qui n'a jamais rapporté d'argent depuis sa création, une maîtresse trop chère pour sa fortune. >

Walewski avait trop d'esprit pour s'être plaint de la révolte des Guêpes; il saisit la première occasion, et Nestor vint me trouver, feignant de venir de son propre mouvement, et moi feignant de le croire. Je racontai cette visite dans les Guêpes :

(n Une démarche qu'a faite auprès de moi un de mes amis, qui est aussi l'ami d'un autre, me donne ' occasion de traiter en peu de mots une question assez grave : La vie privée doit êiire murée.

» Cette muraille tant réclamée pour la vie privée, chacun la demande pour soi, et personne ne l'accorde aux autres.

» On s'en sert comme le chien de Montargis de son tonneau, où il se réfugiait après avoir mordu.

» Pour l'homme qui cache sa vie dans l'herbe, qui est heureux tout bas, pour l'homme qui vit solitaire, dont le bonheur est le soleil, dont l'ambition est l'ombre des arbres et le parfum des fleurs, l'homme dont toute la vie est un amour pour une

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idée, pour une manie, pour une fleur, celui-là a droit à la vie privée ; mais l'homme qui fajl tout pour rendre sa vie publique, l'homme qui fait du bruit pour se faire entendre, l'homme qui monte sur tout pour se faire voir, je ne sais pas ce que celui-là appelle sa vie privée.

» Un député, un ministre, un ambassadeur a-tnil uae vie privée ? Un homme qui , pour satisfaire une passion, un caprice, peut vendre ou compromettre tous les intérêts du pays, n'a-t-on pas le droit de surveiller ses passions et ses caprices? »

— Enfin, me dit Nestor, Waleswki trouve mauvais que tu parles de lui.

~ Je n'en ai jamais parlé que comme homme politique ou écrivain, c'est-à-dire dans la partie de luimême qu'il livre volontairement à la publicité. C'est, je crois, la limite des convenances; je ne l'ai pas franchie et ne la franchirai pas ; je ne puis promettre davantage.

. Quelque temps après, on lisait dans les Guêpes :

c< Il y a plusieurs mois que j'annonçais que le ministère allait acheter le Messager; il a acheté le Messager. J'ai annoncé aussi, en faisant remarquer Tappui donné au ministère par ce journal pendant qu'il appartenait à M. Walewski, que ce dévouement serait recompensé par une ambassade ; voici qu'on va en effet l'envoyer auprès de Tempereur de Maroc pour lui demander des explications au sujet de secours qu'Abd-el-Kader aurait reçus de lui.

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» Pendant que je suis en tpaia de rendre moimême justice à la sagesse de mes prévisions^ je ferai remarquer lO: soin avec lequel j'ai cessé de parler de M. le comte de WaleWski pendant tout Je temps qu'il est rentré dans la vie privée. J'ai dès aujourd'hui le droit de le remettre sous la surveillance d'un de mes insectes ailés. »

JLe lendemain, je reçus un billet ainsi conçu :

«c M. le prince de la Mo^kowa et M. le comte de Sercey prient M. Alphonse Karr de leur désigner l'heure à laquelle ils pourraient le rencontrer chez lui. »

J'indiquai le lendemain matin» et M. de la Moskowa me remit la lettre que voici :

€ Monsieur,

» Malgré l'intervention d'un ami commun, vous avez continué à publier dans vos Guêpes des articles dont j'ai dû me trouver offensé ; je Viens vous démander satisfaction, et j*espère que vous ne me la refuserez pas.

» WALEV^SKI. »

Je niai formellement avoir eu Tintention d'offenser le comte Waïewski,

Le prince de la Moskowa m'interrompit d'un ton sec et presque brusque, e^ me disant :

T-> Le comte Walewski exige une; répajratiun.

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— M. de la Moskowa, lui dis-je sévèrement, on ne doit être si sec et si raide que quand on se bat soimême; si vous ne m'aviez pas interrompu, vous auriez compris que le comte Walewski n*a pas besoin d'exiger une réparation ; il suffit qu'il la désire^ Je répète que je ne suis pas sorti des bornes d\ine critique permise, et que je n'ai fait aucune insulte à votre ami ; mais, dès Tinstant qu'il a envie d'ax'oir une afTaire avec inoi^ je ne sais aucun moyen de le lui refuser; je me battrai donc avec lui, non pas parce que je l'ai offensé, mais uniquement pour lui faire plaisir ; ce matin même, mes témoins auront l'honneur de vous voir.

J'allai prévenir Léon Gatayes et Raphaël de Gricourt, qui prirent rendez-vous avec lesptémoins de mon adversaire ; ils maintinrent la position que j'avais prise ; il n'y avait qu'à convenir du lieu, de l'heure et des armes; on tomba d'accord pour l'épée et pour le lendemain matin.

Mais, comme on avait un peu trop parlé au Café de PariSy il fallait tromper la curiosité de la police.

On convint que le combat aurait lieu à quelque* lieues de Paris, dans une forêt dont j'ai oublié le nom; nous sortirions par deux portes différentes et par deux chemins également différents ; nous nous réunirions à un carrefour que ces messieurs connaissaient. On fit deux cartes indiquant avec précision la route et les détours à suivre.

Le soir, je reçus un mot de Duhallays, auquel

Gricourt avait feit part de TafTaire, « Je ne veux pas, me disait-il, que vous alliez là en fiacre, ce qui vous exposerait à rester trop longtemps en route et vous fatiguerait ; je voua enverrai ma voiture. »

Le lendemain matin, en effet, une voiture, avec deux beaux chevaux alezans, était à ma porte, conduite par un ancien spus-ofïicier des grenadiers de la garde où avait servi Duhallays.

Grâce à la carte que nous avions, nous arrivâmes en même temps que nos adversaires.

Us avaient apporté des épées; j'avais également les miennes. Walewski fit demander par ses témoins que nous missions des gants d'armes ; il avait de fort belles mains, que^ disait-on, il tenait de son père, et en était un peu fier; je fis répondre que j'aimais mieux garder la main nue, mais que je priais le comte de conserver ses gants. Il hésita; j'insistai, en répondant que ce serait une parfaite égalité, puisque chacun de nous ferait ce qui lui semblait le plus commode ; il y consentit.

Walewski passait pour bon tireur et avait une salle d'armes chez lui ; mais, quoique grand et fcMt, il était moins vigoureux que moi et avait moins d'haleine. Deux fois ses témoins demandèrent une suspension de combat; à la troisième reprise, je le chargeai très vivement; sur un coup qu'il me porta, je parai, et, en ripostant, Je lui traversai la main près du poignet, malgré le gant de daim; son arme tomba; je fis un pas en arrière; un médecin que ces

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messieurs avaient amené examina la blessure et déclara que le comte était incapable de continuer le combat. M. de Sercey vint à moi et me dit :

— C'est une affaire finie ; ne lui dites-vous rien ? Je m'approchai et lui dis :

— Monsieur le comte, je répéterai aujourd'hui ce que j'ai dit hier ; j'ai pour vous une parfaite estime; je n'ai jamais eu l'intention de vous offenser; je ne crois pas l'avoir fait, et je n'ai accepté cette rencontre que pour vous faire plaisir.

Nous regagnâmes nos voitures; le cocher de Duhallays, qui connaissait Gricourt, ami intime de son maître, lui demanda à demi-voix : — Il est mort? — Non, seulement blessé. Le cocher parut trouver le résultat médiocre, toucha ses chevaux d'un air un peu dédaigneux, et nous rentrâmes dans Paris. . La mode n'était pas alors de donner de la publicité à ce genre d'affaires; chacun de nous s'efforça d'empêcher les journaux d'en parler, beaucoup moins nombreux qu'aujourd'hui.

Quelque temps après, Walewski, s'étant informé quel jour je dînerais au Café de Paris, s'y rendit de son côté, vint à moi et me tendit la main, en me disant, avec une grâce parfaite :

— Voici ma main, monsieur; ne la serrez pas trop fort pour cette fois.

De mon côté, j'eus l'occasion de raconter dans les Guêpes une anecdote qui lui faisait beaucoup d'honneur ;

■ « On parle beaucoup depuis quelques jours d'un coup de lansquenet par lequel un des joueurs, si la chance eût tourné contre lui, perdait plus de 200,000 francs; la partie avait lieu entre le comte de W... (Walewski, je rétablis ici les noms, dont les Guêpes ne donnaient que les initiales) et M. T... (Thibeaudeau). Le premier, homme de loisirs élégants, n'a qu'une fortune très modeste ; le second, plusieurs fois ruiné, s'est un peu relevé depuis quelque temps dans les chemins de fer. Le comte, fort beau joueur, acceptait toujours le jeu de son adversaire, contre lequel le sort s'était opiniâtrement déclaré; il vint un moment où M. T... lui devait 56,000 francs, et proposa, dans l'espoir de s'acquitter, de jouer une somme égale d'un seul coup. Le comte accepte; on retourne les trois cartes: M. T... a perdu ; il doit 112,000 francs. On pense que le combat va s'arrêter; on ne peut espérer que M. W... va risquer d'un coup ce qu'il a gagné en quinze ou vingt coups d'une chance qui ne peut toujours durer; d'ailleurs, en jouant toujours quitte ou double, il est évident qu'on finira par perdre ; cependant M. T... un peu pâle et les lèvres serrées, dit à demi-voix au comte : — Je suis entre vos mains. •^ Monsieur , répond froidement celui-ci , je tiens tout ce que vous voudrez. On joue cent douze mille francs. M. T... gagne, et la séance est levée. M. W... y gagne d'avoir fait preuve d'un rare désintéressement et de s'être montré un parfait gentilhomme. » m. 16

Je n'eus guère d'occasions de le rencontrer depuis, parce que je quittai définitivement Paris pour aller demeurer à Sainte-Adresse^ et plus. tard à Nice.

Il se passa bien des événements; le neveu de Napoléon P' devint Président de la République, puis Empereur; Walewski fut successivement ambassadeur, ministre, président de la Chambre des députés, sénateur, etc. ; mais, malgré le temps et Téloignement, plusieurs fois il trouva ou fit naftre des occasions de m'être agréable ou utile, et les saisit avec un très noble empressement.

Comme il avait été, il y a trente ans, pour la première fois, question de mettre un terme à une in-^ justice absurde, relativement à la propriété litté^ raire, j*avais proposé au milieu de la discussion une formule, une solution nette et concise qui servit de base plus tard.

Disons tout simplement :

< La propriété littéraire est une propriété. »

Et appliquons-lui toutes les lois existantes sur la propriété.

Ce principe, tout inexorablement juste qu'il est, n'a pas été adopté jusqu'ici, mais a cependant aidé à prolonger la propriété des oeuvres de l'intelligence jusqu'à cinquante ans après le décès de l'auteur.

Walewski, en 1862, ministre d'État et président de la Commission pour la propriété littéraire, je

lui envoyai un numéro des Guêpes, où je revenais sur cette question ; il répondit à cet envoi :

« Monsieur,

» J'ai reçu la brochure que vous avez eu Tobligeance de m'adresser ; je vous remercie de cet aimable souvenir.

» Recevez l'assurance de mes sentiments très distingués.

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