‹ Le livre de bordChapitre 42 sur 44 · IB II VIE DR EORD 9M · texte numérisé non relu

IB II VIE DR EORD 9M

Terre, deux verres, trois verres; il refuse le quatrième ; on donne du vin rouge aux hommes de Tembarcation.

Dumas veut dc»mer un louis à l'échanson; celui* Qi refusé très nettement.

— Peut-on au moins, dit-il, remercier le maitre du yacht?

— Monsieur le duc n'est pas à bord.

c — Mors n'oubliez pas de saluer M. Leduc de ma part et de lui £aire mes remerciements ; du reste, je reviendrai un de ces jours.

L'équipage du canot, un peu reposer et réconforté, se remet sur les avirons,et on arrive à Sainte* Adresse; Dumas me trouve devant ma cabane; jjavais avec moi Bouffé, le grand comédien, et un personnage très distingué inconnu à Dumas; il salue l'étranger, serre la main à Bouffé et se couche sur Fherbe à. côté de nous ; j'allais fedre les présentations lorsque, sans m'en laisser le temps, Dumas prend la parole :

^ • — On m'avait dit que j'arriverais chez toi en une demi-heure; ce canot m'a rappelé un moment le radeau de la Méduse ; j'ai réellement et horrible* ment souffert de la soif; heureusement que nous avons trouvé un joli yacht mouillé là-bas ; j'ai demandé un verre d'eau.

— Un verre d'eau? dit l'étranger*

— Un verre d'eau, ça me paraissait déjà devoir être du nectar; mais on m'a donné^du vin de 6ham«

pagne excellent/ et je n'ai rien pu faire accepter aux gens du bord : J'y retournerai demain pour remercier un certain M. Leduc qui en est le maître. Qui peut être ce Leduc? Est-ce l'aubergiste de Montmorency, on le dit fort riche ; enfin, quel qu'il soit, on est fort hospitalier chez lui.

— Monsieur Dumas, dit l'inconnu, il serait trè^ heureux de vous offrir une hospitalité plus digne de vous, et, si vous voulez lui faire l'honneur de venir un de ces jours déjeuner sur le yacht... .

— Quoi, monsieur, vous êtes M. Leduc?

— Oui, monsieur, le duc de Caylus, qui désirait depuis longtemps vous rencontrer.

On convient d'un jour pour le déjeuner. Bouffé, avec beaucoup de tact, sans attendre qu'on puissa l'inviter, dit :

— Vous êtes heureux de pouvoir manger, vous autres; moi j'ai dû y renoncer.

Dumas exprime ses regrets à Bouffé et nous in* vite à dîner pour le lendemain à Frascati.

Je tends mes lignés, mes cordes, le soir, et je dis à mes compagnons les pêcheurs :

— Si quelqu'un prend un beau poisson, réservezle-moi ; j'en ai besoin ; c'est moi que le hasard favorise.

Le lendemain, en effet, dès Taube, j'étais sur mes bouées, et je sens une forte résistance ; c'était un haut-bar; je ne sais pas bien comment ce poisson s'appelle dans les livres, mais à la mer

c'est une espèce de très beau monstre : longueur de quatre à six pieds, épaisseur en proportion, la forme d'un bar, dé gi^osses' écailles violettes, etc.

Je haie sur la coi*de, pendant que mon matelot Buquét tient les avirons ; le poisson entraîne le bateau, la corde me brûle les mains ; je dois faire un tour sur les tolets ; c'est une poignante émotion que celle d'un pêcheur qui sent un beau poisson à sa ligne et ne sait s'il réussira à îe sortir de l'eau. Quand ce poisson est de la taille de celui que je tenais accroché, il y a une incertitude de plus ; nous sommes chacun à un bout de la corde; voyons quel est celui qui va pêcher l'autre.

C'est moi qui pêche le haut-bar; nous l'emportons à Frascati pour le dîner; admiration et stupéfaction des baigneurs; je le fais porter aux cui-^ §ines. Le directeur vient à moi et me dit :

— Vous avez apporté un bien beau poisson ; mais qu'en ferez-vous? Vous n'êtes que cinq convives ; de plus, c'est un poisson médiocre ; il n'y a que moi qui ai les ustensiles pour le faire cuire, et je ne le ferai cuire que si vous me le donnez pour ma table d'hôte, sur laquelle il fera un effet merveilleux ; venez choisir en échange mon plus beau turbot.

cxni

(SUITI.)

C'était à Nice, en 1860, un des premiers jours de mai; la soirée était à la fois tiède et fraîche; l'air qu'on respirait était formé du parfum des ro^es épanouies; j'hésitais depuis une heure à me coucher, parce qu'un rossignol qui, depuis plusieurs années déjà, faisait son nid dans mon jardin, chantait son hymne à la nuit et à l'amour.

Tout à coup, j'entends mon nom prononcé d'une voix puissante ; c'est un ami ; c'est Alexandre Dumas qui vient d'arriver à Nice sur son yacht VEmma et qui s'est immédiatement transporté à mon jardin; il a avec lui une quinzaine de personnes pour le moins, des peintres, des musiciens, des poètes, deux médecins, un capitaine marin et son second, etc.

— Nous ne restons qu'un instant, me dit Dumas; nous sommes tous horriblement fatigués ; nous allons retourner coucher à bord, mais nous venons

tous demain déjeuner ici ; je t'avertis que, outre ces amis que tu vois, il y en aura encore deux ou trois qui n'ont pu venir ce soir. A quelle heure veux-tu que nous venions?

— Aussi matin que tu pourras, le déjeuner à onze heures.

Le lendemain, en eflét, j'avais réuni les quelques amis que j'avais à Nice, Théodore de Banville, le baron de Bazancourt, le docteur Lubanski, Amat le musicien, etc., quelques dames, les unes firançaises, les' autres russes ou anglaises.

A l'heure dite, la troupe des invités arrive dans trois calèches. Dumas a raconté cette matinée dans un livre que je n'ai pas sous la main. J'emprunte à Théodore de Banville, dans La mer de Nice^ la description de la salle à manger, pour donner, par un témoignage, plus d'authenticité à ce qu'on pourrait croire une exagération du jardinier :

« Le couvert était mis dans la plus belle salle à manger qui soit au monde, c'est-à-dire sous une tonnelle de rosiers qui jettent devant la maison une ombre épaisse, faite des fleurs jaunes, pourpres, écartâtes, blanches comme la neige, rose vit et rose chair; cet immense plafond, d'une fabuleuse richesse, intercepte le soleil en laissant passer la brise odorante, et par petites places seulement montre J'adorable azur.

» Sur la blanche nappe damassée, le reflet des

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fleurs jetait des rayons roses, et sur les angles des cristaux étincelaient des diamants de flamme; deux énormes vases de Chine, écrasés sous des montagnes de fleurs, étaient posés aux extrémités de la longue table, et pour entrer dans ce salon de féerie, il fallait écarter de longues branches couvertes de roses, qui, pareilles à des reines, laissaient traîner sur le sable leurs parures éblouissantes et dédaigneuses. »

Le déjeuner fut très gai et très charmant, on était au dessert lorsque les deux troupes de comédiens français qui, cette année, jouaient concurremment à Nice, prévenues par moi le matin, vinrent saluer l'auteur de tant de chefs-d'œuvre; hommes et femmes remerciaient avec effusion l'homme qui avait écrit leurs plus beaux rôles. Dumas, avec sa sympathique verve, les remerciait de consacrer leurs talents, leur jeunesse, leur beauté, à donner un corps à ses créations. Je me levai, et, un verre de vin de Champagne à la main^ je souhaitai la bienvenue à notre hôte. Cinquante verres vinrent choquer le sien; une jeune comtesse russe, assise auprès de Dumas, tira un diamant de son doigt et le pria de graver son nom sur le verre qui avait choqué le sien et qu'elle voulait garder; cet exemple eut des imitateurs, presque tous les convives voulurent avoir au moins les initiales de Dumas gravées sur leur verre et emporter ce verre.

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Dans son récit, Dumas s'inquiète de rembarras où dut me jeter l'enlèyenjent de tant de verres, ne pensant pas qu'ils fussent à moi et supposant que j'avais dû les emprunter; c'était vrai, avec cette nuance que je les avais simplement loués et que j'en fus quitte pour les payer. L'opération finie, Dumas voulut reinettre le diamant à sa voisine, qui le pria instamment de le garder.

Parmi les convives amenés par Dumas et faisant partie de l'équipage de VEmmaj était un petit jeune homme que l'on appelait « l'amiral »; il était vêtu comme un marin de Vatteau : large culotte de velours violet, descendant au-dessous des genoux, sur des bas de soie de la même couleur; veste de velours violet, avec quelques galons d'or. Celte coquetterie se comprenait quand on s'apercevait que l'amiral était une jeune femme.

J'ai une photographie de tous ceux qui se trouvaient à cette joyeuse matinée, faite par Crette e par Legray.

La plupart sont morts aujourd'hui ; ceux qui survivent sont vieux, à l'exception de ma fille Jeanne, qui était alors un tout petit enfant et qui,, sérieuse mère de famille, est aujourd'hui entourée de trois enfants, dont l'aînée est presque déjà ce qu'elle était alors.

On pria instamment Alexandre d'assister avec son équipage à la représentation que donnait le théâtre d'opéra, et on lui offrit l'immense loge.

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royale. Après le spectacle, les comédiens le reconduisirent avec des torches dans mon jardin, où il passait la nuit.

Le lendemain, il nous donnait à déjeuner sur son yacht, qui pendant la nuit était allé mouiller dans la rade de Monaco.

C'était un charmant petit bâtiment, « un bateau, comme disent les marins, à pendre dans une église; » meublé, orné avec le plus gi'and luxe; lui aussi, le charmant yacht, est mort ; il a été, quelques années après, brisé et englouti par la mer.

Je n'ai plus revu Dumas; nous avons depuis échangé quelques lettres parlant de projets de nous retrouver.

Lorsqu'on 1871 j'appris qu'il était malade chez son fils, j'écrivis plusieurs fois à celui-ci, pour avoir des nouvelles fréquentes de mon vieil ami. Voici quelques fragments de ses réponses :

« S'il y avait eu quelque chose de nouveau, mon cher Karr, je vous l'aurais écrit.

» Malheureusement il n'y a rien; j'ai fait mettre dans les jouniaux que la convalescence av^it commencé, pour éviter à notre malade les lettres et les visites; mais l'état est toujours le même; hier, je lui ai parlé de vous; il m'a pris la main et m'a dit : — Serre-lui bien la main pour moi, comme ça. Puis il a parlé de vous très affectueusement; tout son passé lui est présent à l'esprit;

c'est le présent qui s'efface immédiatement et qui se perd dans la nuit

« Mon cher Kanr,

» Mon père est mort hier au soir, 5 décembre, à dix heures, tout doucement, et sans la moindre lutte. Vous êtes la dernière personne dont il ait parlé; il faut dire aussi que vous êtes celui de ses amis qui s'est inquiété de lui le plus souvent.

» Je vous embrasse de tout mon cœur.

Ce grand esprit s'endormait paisiblement, sa tâche terminée, se détachant graduellement des choses humaines; pendant ces derniers joure, il s'occupait des fleurs, des brins d'herbe, du coucher du soleil, ne sachant plus qu'il y avait autre chose; il est mort sans rien apprendre des cruelles destinées de la France.

Une correspondante anonyme m'écrit : « En lisant les souvenirs d'un poète, je m'attendais à trouver quelques belles histoires d'amour; à quoi donc passiez-vous le temps? etc. »

Je ne sais rien de si embarrassant que de raconter ses a bonheurs », et je ne conseille à personne de s'y exposer légèrement ; à ses amis mêmes, il est prudent de ne confier que ses « chagrins ». C'est ce qui termine si tristement la vie d'atelier et toutes les camaraderies; tant qu'on ne possède que des espérances, on les partage volontiers. Ainsi, tout va bien dans une de ces hordes de soldats de fortune qui habitent un atelier de peintre ou de sculpteur ou une mansarde de poète et de musicien, tant qu'on rapporte au logis des espérances déçues et des désappointements. Mais si quelqu'un de la bande rapporte un jour quelque gâteau réel, palpable et sérieux, voyez comme par

un instinct secret il commence par faire de grosses parts à tout le monde, pour se faire pardonner celle toute petite qu'il se réserve! comme il a encore, après cela, la conscience qu'il n'est pas pardonné 1 comme il grignote d'un air indifférent et dégoûté ce morceau de gâteau qu'il trouve exquis I comme il fait semblant de le trouver fade ou sentant le beurre rancel ou bien encore comme il fait semblant de croire qu'il n a pas mérité cette bonne chance, cette tuile heureuse I comme il est humble, soumis, obséquieux! comme il se sent criminel aux yeux des autres!

Antoine le peintre est invité à dîner chez un grand seigneur qui a vu un tableau de lui. C'est la première fois qu'on prend Antoine au sérieux, c'est le premier signe qui lui dit que peut-être il ne gâte pas les toiles qu'il couvre de couleur; il est heureux : il est ivre. — Oh 1 mon Dieu I est-ce que ces beaux rêves de talent, de gloire, seraient près de se réaliser? est-ce que je serais un peintre?

Le premier ravissenjent passé, il s'agit d'annoncer l'événement à l'atelier; il se prépai^e à jouer la fausse modestie, mais elle ne trompera personne, elle irritera. Un voile s'est subitement déchiré; il voit pour la première fois quelques replis du cœur humain : la fausse modestie prendrait un air indifférent et dirait: — A propos, j'oubliais; je dîne chez un monsieur, le comte Vilhem, je crois, une manière de grand seigneur, peut-être un farceur

et un baron de Wormspire; il protège les arts; un ami lui a mis dans la tête de voir quelque chose de moi ; ma foi, tant pis pour lui ! avec un beau cadre, ça fera assez d'effet dans un salon. Ça m'ennuie assez d'aller là ; mais mon ami a promis, ça le fâcherait, etc. Le procédé consiste à se diminuer d'abord soi-même, puis le grand seigneur, puis sa propre joie ; après quelque hésitation, il, fait mieux : il a recours à la charge.

— Ohé 1 les autres, si vous croyez que je dîne ce soir à lagargotte avec un tas de truands comme vous, vous vous trompez joliment. Je rentre dans mon élément. Je dîne chez un seigneur de mes ^mis, un boyard, un shah, un bey; trois cents millions de revenu ; un admirateur de notre génie; il a vu de nos tableaux, et il s'est écrié : — Rembrandt, Raphaël et le Titien renaissent en un seul homme ! Salut à ce nouveau peintre I Que l'on m'obtienne un tableau de lui, et je ne croirai pas le payer trop cher de la moitié de ma fortune. Et si j'ai la pingrerie apparent^ d'en garder mesquinement la moitié, c'est que je consacre le reste pour acheter un cadre digne du tableau.

— Allons, plus de charge, dit un des rapins d'un air inquiet. Qu'est-ce que ça veut dire ?

— /Mais rien autre chose que ce que je dis. Le jour de la justice est enfin venu; un appréciateur éclairé a vu un de mes tableaux; il veut être le premier à saluer la gloire de la peinture moderne. Mais je ne

serai pas fier dans la prospérité ; je ne vous oublierai pas; vous pourrez toujours me voir : j'aurai lin jour pour vous recevoir. Je n'ai pas besoin de dire qu'on soignera un peu sa mise et son langage, quand on sera admis dans mes salons.

Puis, un peu après, contraint, par la curiosité haletante des camarades, de parler plus clairement, il dit le plus simplement possible qu'on va peutêtre lui acheter un tableau, et il foit semblant de ne voir là qu'une bonne chance d'argent. Il feint d'être avide. Ne pouvant diminuer la bonne chance, il se diminue lui-même, il se calomnie.

Le soir, en rentrant, il dira qu'il s'est ennuyé, que le dîner était mauvais, le grand seigneur ridicule.

Ah I pauvre cher artiste, que ton premier bonheur te coûte cher I quelle affligeante décoiiverte^ tu fais dans la vie 1 et l'instinct de la conservation t'a appris une triste escrime ! Tout ce que je viens de dire est pour arriver à ceci :

— Comment ose -t- on raconter un succès d'amour?

Et je cours un autre danger. Notre époque est trop corrompue pour ne pas être austère ; c'est un phénomène qui se reproduit à toutes les époques analogues. Jamais la morale de papier et les moralistes de plume n'ont été si horriblement sévères ; l'amour surtout a le privilège d'exciter leur haine officielle. Et combien j'en sais de ces docteurs es

bégûeulerie qui jettent les hauts cris quand on raconte une bonne petite histoire d'amour, en grande partie parce que leurs amours, à eux, né pourraient pas se raconter.

Soyez donc un peu plus indulgents pour l'amour, et ayez moins d'admiration pour la haine et ses effets. Réservez donc vos foudres pour les ambitieux, pour les conquérants, pour les avares, dont le bonheur fait du malheur d'autrui ne peut exister qu'en humiliant, qu'en tuant, qu^en ruinant les autres. Et laissez tranquille ce pauvre amour, qui seul donne des plaisirs et des bonheurs qu'on ne peut goûter sans les faire partager à une autre.

Ne dégoûtez pas de l'amour les hommes plus forts que vous, qui, sans l'amour, vous vaincraient et vous battraient partout. C'est l'amour qui leur fait préférer les rives des fleuves et l'ombre des saules et des tilleuls aux divers champs de bataille où leur iibsence vous fait des victoires faciles.

Quand la Providence voit naître dans une journée un homme supérieur aux autres, elle regarde un moment avant de le lancer au milieu de la foule, et elle réfléchit; a-t-elle besoin de diminuer le nombre des hommes ou d'abattre leur orgueil?

elle le laisse partir tel qu'il est, comme elle fait naître un brochet dans un étang où il y a trop de carpes ; il devient conquérant, politique habile et ambitieux. Mais si, au moment de la naissance da ce seul échantillon, tout est à peu près en équi-

libre, elle avise que cet homme trop fort pourrait casser ou déranger quelque chose dans l'économie du monde, elle lui dit : — Tu seras amoureux. Et alors elle le laisse sans crainte ; Famour emploiera, limitera et annulera sa force. En fait d'amour, il n'y a rien de si faible que l'homme fort. Dalilah remet Samson au niveau des autres hommes.

Hercule n'est vaincu que par Déjanire, l'amour et la jalousie. Sans^ Dalilah, il n'y aurait plus de Philistins, et Dieu sait qu'il y en a encore. Sans Déjanire, Hercule l'invincible aurait été immortel, continuerait à détruire des monstres. Et où'vous cacheriez-vous alors, messieurs les moralistes de plume?

Alexandre, Attila, Frédéric le Grand, Charles XH, Bonaparte, n'étaient pas amoureux; ils ont fort diminué les carpes.

Sans descendre jusqu'aux demi-dieux, demibrochets, vous voyez tout le monde, vous, moi, les premiers, juger très diversement l'amour, selon qu'on l'éprouve ou qu'on l'inspire, qu'on le voit éprouvé ou inspiré par d'autres.

— Répondez-moi franchement, Fanny : on dit qu^Euéène est amoureux de vous et que ^. pour vous, il ne recule devant aucune excentricité. H a quitté son métier et donné sa démission, lui, un des plus brillants officiers de la marine et auquel un avenir sans bornes était réservé. Il a refusé une riche héritière que sa famille liji voulait faire

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épouser, et, si nous passons aux détails, il a payé mille écus à votre femme de chambre un petit soulier qui a enfermé votre pied pendant une valse que vous lui avez accordée l'autre soir, seule grâce que vous lui ayez encore faite. Tout le monde le trouve fou à lier. Êtes-vous aussi de cet avis ?

— Eugène fou 1 Eugène est amoureux : il remplit son rôle d'amoureux , il s'acquitte de ses devoirs, et voilà tout. On aime ou on n'aime pas. Eugène fou i mais c'est le seul homme raisonnable de notre société. Ah i si vous voulez voir un fou, un vrai fou, regardez-vous au miroir, mon cher, si toutefois ce qu'on m'avait conté est vrai.

— Et que vous a-t-on raconté ?

— On prétend que vous êtes amoureux d'Esther.

— Je le crains.

— On assurait l'autre soir, mais je vous ai bien défendu, que vous négligez tout pour elle. On allait jusqu'à dire que, dernièrement, vous avez refusé de dîner chez un ministre parce qu'elle allait au théâtre, et que vous avez passé votre soirée à la regarder de loin... C'est donc vrai?

— Parfaitement vrai; seulement ce n'est pas par ma volonté que j'étais si loin d'elle.

— - Quelle faiblesse! quelle folie I Gomment un homme peut-il en venir là? Allons donc, réveHlez-vous, mon ami; vous êtes la fable et la risée du monde. Mettez donc cette femme au pied du mur, et ne vous laissez pas abuser par des faux

semblants de vertu. Je crois, Dieu me pardomiel que vous êtes timide»

-*- A la bonne heurç, Tanny ; vous avez répondu sans trop de déguisement. Vous avez soulevé la bart>e de loup. Oter le masque tout à fait, je na vous le conseille pas pour vous, et je ne vous le demande pas pour moi. Le plaisir que nous donne la société des femmes ressemble beaucoup au plaisir que Ton trouve au bal masqué.

Fh bien, interrogeons un homme à son tour :

— Dites-moi, Ariste, est-il vrai que Laure vous aime et qu'elle a quitté pour vous un mari*jeune et beau qui l'adorait, et deux enfants qui avaient fait si longtemps son bonheur?

— C'est vrai; mais que voulez-vous? Qui pourrait résister à l'amour? Les esprits les plus élevés, les cœurs les plus nobles en sont plus facilement et plus mortellement atteints que les autres. Le monde peut blâmer Laure, mais les esprits d'élite, les cœurs dignes, de l'apprécier seront pour elle. Elle s'est élevée par l'amour au-dessus des lois du monde. L'amour est surtout excusable qui est invincible, etc., etc.

— Du reste, elle a une au' re excuse : sa cousine Aglaé n'a-t-elle pas aussi un amant, et cet amant n'est-il pas votre ami Edouard?

— Que me parlez- vous d'Aglaél Mais c'est une infamie I tromper son mari; un homme excellent, qui a deux lois son âge, et qu'elle avait épousé

malgré elle, je le veux bien, mais qui a tout fait pour elle, qui la vénère comme une idole... Et elle le trahit pour un caprice, pour un homme qui l'aura peut-être abandonnée demain. Cet oubli de tous les devoirs est une faute sans excuse possible. Il faut qu'il y ait des femmes bien dénuées de principeri, etc., etc.

Vous voyez comme il est difficile de conter des histoires d'amour.

AMftRTCilÊ. — LES OUfiPCfl. — DUtACQ. — DM SIROULIEK JCOBMENt. — COMMKNT UN HOMME SIMPLE ET ROKXftrB EST AU MIUEO DES PAtSRUftS d'affaires comme un œuf UtLÈ A DES GALETS. — QUELQUES-UNS UE MES ÉDITEURS. — LE TIMBRE. — PAGE SALIE PAR LE FISC.

En 4840 se trouvait finie la première année des Guêpes; là était un écueil, un récif, que j'étais loin d'avoir prévu.

Les Guêpes j à leur apparition, avaient été précédées de cet avertissement :

€ Le petit livre est le premier de douze volumes qui paraîtront successivement, et chaque mois, d'ici à un an.

» Ils contiendront l'expression franche et inexorable de ma pensée sur les hommes et sur les choses, en dehors de toute idée d'ambition, de* toute influence de parti.

» Je parlerai sans colère, parce que, à mes yeux, les hommes les plus méchants sont encore plus ridicules que méchants; et que, d'ailleurs, je suis sûr de leur faire ainsi plus de tort et plus de chagrin.

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» Je n'appartiens à aucun parti, à aucune coterie.

» Je juge les choses à mesure qu'elles arrivent, les hommes à mesure qu'ils se manifestent : je prends peu de choses au sérieux, parce que, n'ayant besoin de personne que de mes amis et ne leur demandant que leur amitié, je sens, je vois et je juge avec le sang-froid et la gaieté tranquille d'un spectateur passablement assis.

» J'adresse mes petits livres aux amis inconnus que je crois avoir dans le monde, aux gens de bonne foi, de bon sens et d'esprit; c'est dire que j'ai pris mes mesures pour n'avoir besoin que d'un très petit nombre de souscf ipteurs,

» Nous rirons ensemble de bien des gens qui voudront passer pour sérieux, et nous nous amuserons à mesurer la petitesse des grands hommes et des grandes choses. »

Il y a de cela quarante ans; les Guêpes ont subi

quelques interruptions plus apparentes que réelles,

parce qu'elles ont reparu sous différents titres :

BourdonnemenU^ etc. Je crois, avoir, depuis qua-

* rante ans, été fidèle à mon programme.

Quandj'avais voulu publier les Guêpes, je m'étais adressé à un éditeur; le hasard m'avait fait tomber sur un nommé Dutacq, qui se trouvait pour le moment en vue.

C'était lui qui, en collaboration avec M. de Girardin, avait eu l'idée de faire un journal à 40 francs

t& I/ITHE BB BORD 311 »

par an, au lieu de 60 francs. Ce prix de 40 francs ne couvrait pas les frais; mais ce bon marché de- ^ vait amener un grand nombre d*abonnés sur chacun desquels on perdrait quélcïue chose, et « on se rattrapait sur la quantité»; voici comment : Ce grand nombre d'abonnés et de lecteurs donnerait avec raison une plus grande valeur aux an* nonces payées par le commerce et l'industrie ; en effet, il vaut bien mieux faire annoncer sa marchandise par un journal qui parle à soixante mille personnes qu'à une feuille qui ne s'adresse qu'à trois ou quatre mille. Ces annonces, arrivant en foule, devaient combler d'abord le déficit et donner ensuite des bénéfices ; l'idée était juste et réussit.

Mais, à la veille de l'apparition du journal à 40 francs, les deux associés se brouillèrent, et chacun fit son journal. Seulement , comme la Presse^ qui restait à M. de Girardin, débutait par être ministérielle, Dutacq mît le Siècle dans l'opposition. Si la Presse eût été dans l'opposition, il ^eût fait le Siècle ministériel.

Dutacq était un joueur, un « trîpoteur d'affaires » ; le produit d'une bonne affaire était mangé par deux mauvaises; il ne tarda pas à gâcher l'excellente position qui lui donnait le Siècle,

Nos arrangements pour les Guêpes étaient simples; je fournissais le manuscrit, lui le papier et l'impression, et nous partagions la recette. Cette recette fut assez considérable pour l'époque.

-3li LE UTBE DE BOA»

J'avais eu, pendant toute Tannée, beaneôup de peine à obtenir ma part; la roultiplietté des aiï)Biire$ entreprises par Dntacq Fobiigeait à racier le fond de toutes ses caisses. J'avais plus de peine encore à savoir quelle était cette part; on me chicanait les moyens de contrôle, et je me routais facilement de tentatives ennuyeuses ; seulement notre traité n'était fait que pour un an, et j'annonçai à Datacq que je ne le renouvellerais pas. 11 ne dit rien ; mais, à l'apparition du deniier numéro de l'année, il me fit un prpcès.

Rien ne semblait pins clair que nos conventions; le traité est fait pour un an : a M. Karr fournira le manuscrit de douze numéros, un par mois; M. Dutacq, le papier et l'impression de ces douze numéros, un par mois. »

J'avais écrit, il avait imprimé et vendu douze numéros, un par mois, pendant un an ; c'était donc fini. Dutacq revendiqua la propriété du titre : Les Gxièpes. Le procès paraissait «Absurde et l'était, et Dutacq l'avouait. «Je. perdrai, disait-il; le procès, mais vous perdrez votre affaire. J'imaginerai tant de délais et de longueurs, que vous ne pourrez pas d'ici à plusieurs mois commencer votre seconde année. » £n effet, le procès arrivant devant le tribunal, il demandait des remises, élevait des inci-* dents; il avait été clerc d'avoué et avait étudié l'escrime de la procédure.

Le tribunal ajournait sa décision ; mais les juges,

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consultés^ m*avertissaient que, € le titre des Guô^ pes.» étant en litige, 11 m'était interdit de m'en jservir jusqu'à jogemeM c?é^ntti/; car Dutacq ne cachait pas que, san procès perdu en première instance, il épuiserait tous les degrés de juridiction*

J'imaginai ceci, qui eut un certain succès : je fis paraître le second volume de la seconde année sans titi^e, avec mon nom; j'annonçai, dans quelques lignes de pré£acei que, le titre des Guèpê% m'étant contesté, je ne donnais pas à mes petits livres le titre de Guêpes; puis, au lieu de séparer mes sujets et mes alinéas par de petites Guêpes, je fis dépecer la guêpe et la remplacer par une tète, par une aile, par une patte, par un abdomen avec son aiguillon, etc.

Dans l'intervalle-du premier au second volume^ un ami qui intervint me persuada de faire un sacrifice pour ne plus être tracassé ; je voulais quitter définitivement Parisj et je dus donner une certaine somme d'argent à Dutacq pour rentrer en possession de ce qui m'appartenait, mais ne me serait revenu que plus tard en me donnant et des soucis et de la colère.

J'avais besoin d'un commis pour continuer l'affaire. Je pris un nommé H**% qui avait été chargé chez Dutacq, qui n'en avait plus besoin, de la a: fa<brication :» et de la vente des Guêpes.

J'avais vu, pendant un an, ce H*** au moins une fois par semaine; il était poli, obligeant, obséquieux, m. 18

même; cependant il me déplaisait : je Tavais cd qu'on appelle vulgairement c pris en grippe ». Je suis naturellement sujet à des instincts tyranniqaesy violents, presque féminins.

> U est des gens que je tutoierais à la première vue, d'autres qui m'inspirent aussi subitement une profonde antipathie. Mon amour de^ vérité, de la Justice, m'a fait longtemps lutter contre ces in-» stincts; je m'en suis toujours repenti.

En examinant les gens qui m'inspiraient de l'éloignement, sans autre cause que celle-ci, qu'ils étaient eux et que j'étais moi, jeme disais : — Voyons, ces gens ne sont pas mauvais. Mais je découvrais plus tard que, s'ils n'étaient pas mauvais absolument, ils l'étaient relativement à moi, quelquefois môme par un défaut venant de moi; mais enfin le plus sûr était de les éviter.

Il*** portait des gilets bleu de ciel et des cravates écarlates; c'était laid, c'était bruyant, c'était choquant; mais je ne lui savais aucun autre défaut, et ça ne suffisait réellement pas pour justifier l'antipathie qu'il m'inspirait. Je voulus me punir de ce sentiment qui me paraissait injuste et sau* vage à l'égard de H*** et me donner une leçon à moi-même; cette lutte vertueuse contre moi fut, en très grande partie, ce qui me décida à prendre pour commis H***, qui se trouvait sur le pavé, et à lui confier la fabrication, l'administration et la vente de ma brochure.

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Eh bien, c'était l'instinct qui avait raison; mon homme me fit les plus mauvais tours; il se chargea, entre autres, en cachette, de fabriquer, d'administrer et de vendre dans mon magasin même une des imitations faites en concurrence des Guêpes, d'adresser cette brochure à mes abonnés, à mes correspondants ; enfin, un jour, après quelque autre incartade, je dus le renvoyer assez brusquement; il s'emporta, tira un couteau de sa poche et s'avança sur moi. Je fus obMgé de le jeter du haut en bas d'un escalier. Cette épreuve et quelques autres m'ont amené à consulter mes instincts avec confiance et à leur obéir.

Un des mauvais tours qu'il me joua fut celui-ci : Il y avait un an et demi que je publiais mes petits volumes, lorsqu'un matin on me fît savoir qu'on allait exiger que les Guêpes fussent timbrées. M. Human, ministre des finances, venait, le 7 décembre 1840, de présenter à la Chambre la carte à payer des folies de M. Thiers; de cette communication, il résultait que les dépenses privées, pour 1841, excéderaient les recettes ordinaires de huit cent trente-neuf millions.

On se mit à faire flèche de tout bois pour combler ce déficit, et les Guêpes se trouvaient une des brindilles d'un des foyers.

— Quel bonheur, m'écriai-je à ce sujet! que j'aie eu, il y a un an et demi, l'idée de faire paraître les Guêpes; voyez un peu ce que, sans cette idée, allait devenir le gouvernement I

Je consultai les légistes; l'issue d'un procès était douteuse; je me résignai; mais Je demandai qu'on imaginât pour de petits volumes, qui alors s'imprimaient avec un grand soin, sur du très beau papier, quelque autre chose que ce gros, épais et sale timbre noir.

— Le timbre, disais-je, apposé sur les journaux, n'a pour but que de marquer les exemplaires qui ont payé l'impôt, pour ne pas le leur demander deux fois, et ne pas oublier surtout de le demander aux autres I Tant qu'il ne s'est agi que des journaux imprimés sur papier vulgaire et ne devant vivre que quelques jours, cela allait à peu près; mais puisqu'on voulait timbrer les brochures et les livres imprimés avec luxe, et ayant la prétention de figurer dans les bibliothèques, il faut faire un timbre qui ne soit pas une grosse tache.

Ma demande fut repoussée.

Or la Iqi était précise; le timbre devait être appliqué à l'angle gauche supérieur du papier; les employés n'y faisaient guère d'attention, mais j exigeai qu'on se conformât à cette prescription; et, ayant commandé un papier spécial, je fis tomber le timbre au milieu d'une de mes pages; je laissai cette page en blanc, en écrivant sous le timbre :

Page salie par le fisc,

et je passai à la page suivante, et toujours ainsi à chaque numéro. L'excellent Louis, qui était alors

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directeur du timbre, vint me voir dix fois, pour me prier de mettre fin à cette plaisanterie, qui l'agaçait. Je fus inflexible; mais H*** imagina je ne sais quelle fraude qui mettait dans sa poche le prix du timbre d'un certain nombre d'exemplaires, et je fus obligé de renoncer à ma vengeance, qui avait duré plus d'un an.

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