DELPHINE DE GIRARDIN. D
Un des déguisements les plus communs, les plus vulgaires et les plus sots de l'envie est celui-ci :
Lorsqu'il n'y a plus moyen de nier le talent d'un écrivain, on afiOrme alors que ce n'est pas lui qui fait ses livres.
Cela s'est beaucoup dit de Balzac, et on a souvent répété sérieusement ce que je lui disais à luimême en riant, que l'auteur véritable d'Eugénie Grandety du Père Goriot et des Parents pauvres^
LE LIVRE DE BORD iZ
était une vieille femme de génie qu'il tenait renfermée chez lui.
Une femme de lettres...
Je m'arrête ici pour constater que ce mot écrit par moi n'implique ni un blâme, ni une critique, ni un dédain ; c'est un métier qui conviendrait aux femmes pour le moins autant qu'aux hommes, surtout quand iV s'agit d'émre des romans, et le nombre serait grand de celles qui y ont eu du succès, si l'on y ajoutait celles qui auraient eu ce succès si elles n'avaient pas remarqué que ce métier amène une femme à « décolleter » son cœur d'une façon qui lui fait perdre le charme mystérieux du voile, dé l'inconnu et de l'énigme, sans compter deux ou trois autres défauts inhérents au métier qui ne paraissent pas, confondus qu'ils sont entre ceux si nombreux que possèdent les hommes, mais enlaidissent les femmes.
La comtesse O'Donnell, la sœur de madame de Girardin, le savait bien; les gens vulgaires, croyant la flatter infiniment, lui disaient souvent :
— Pourquoi n'écrivez-vous pas comme votre mère et votre sœur?
— C'est assez, disait-elle, de deux femmes de lettres pour une famille.
Je ferme la parenthèse, et je reviens à ce que je voulais dire.
Une femme de lettres, madame Lebrun, a publié sous un titre heureux, les Salons d'autrefois^
44 I,E, LiyRE DE BORD
. une pastiche^ une compilation assez adroitement exécutée; elle suppose, elle favente une vieille femme, une comtesse dç BassanviUe, que « sa naissance, ses alliances et ses relations ont naturellement mise dens le monde, » et elle la pi'omëne dans les salons d'autrefois, coinme Barthélémy promène Ânacharsis en Grèce et en Asie, où il n'était guère allé lui-même, que je sache, comme le libraire Ladvocatj Malitoume et deux ou trois autres promenèrent de ce temps-ci, dans l'histoire de l'Empire, la c Contemporaine :», ce qui demandait d'autant plus de talent et d'esprit qu'eux n'inventaient pas tout à £ait la c Contemporaine »; car Ida Saint-Elme leur avait livré quelques chiffons de papier gênants. Ce pastiche, cette compilation de madame Lebrun sont assez amusants à lire, surtout pour les lecteurs qui n'y reconnaissent pas une cer-
>^taine quantité d'ana pris un peu partout, dans les friperies anecdotiques, et appliqués tant bien que mal à des contemporains et contemporaines après avoir servi à des personnages d'autres époques; ajoutez-y un certain nombre depotim entendus et recueillis de seconde ou troisième... oreille; quelques emprunts aux journaux du temps, et entre autres aux GiLêpes. C'est néanmoins, je le répète, une lecture facile et assez amusante; mais madame Lebrun laisse percer le bout de l'oreille de la femme de lettres, dans la malveillance qu'elle prête à sa « comtesse de BassanviUe » à l'égard de quelques
femmes qu'elle considère probablement comme ses rivales, par exemple madame Sand et surtout madame Delphine de Girardin : elle appelle celle-ci « la belle Delphine », et on sent qu'elle prononce cette épithète avec colère; et naturellement çUe insinue que ses « célèbres courriers de Paris », publiés sous le nom de « vicomte Delaunay », n'étaient pas écrits par elle, mais par sa sœur,. madame O'Donnell.
Que madame O'Donnell ait fait part h sa sœur de ce qu'elle apprenait ou obsei-vait dans le monde, il n'en faut pas douter. J'ajouterai que souvent elle recopiait les manuscrits du vicomte, et quelquefois l'avertissait de quelques sorties ou formes un peu trop viriles où l'entraînait le masque; mais là se bornait sa coopération.
Absent alors de France, j'ai lu, j'ai entendu dire, que cet espiit si français, si gai, si ennemi du mensonge et du faux, s'était troublé vers la fin de sa vie, et que madame de Girardin s'amusait à faire tourner des tables et à écouter leurs oracles, avec une certaine crédulité aux billevesées des spirites.
Quand depuis je suis allé à Paris, je n'ai pas osé m'informer, pour pouvoir toujours douter.
ÊMtLE DB GinAnOIN. — LB pIrB VIENHOT. — LArTOUR M^ZERAY. — tOÇIS REYBAUD. — AFFAIRE CARREL ET OIRARDIN. — « LE JOURNAL. » — CAN- DIDATUhB CAVAIG^AG. — RÉPONSE A f LA PRESSE >.
M. de Girardin et moi, nous ne nous sommes jamais aimés, et, sans les hasards et les relations qui nous faisaient forcément nous rencontrer souvent, nous ne nous serions guère dérangés l'un pour l'autre. Cependant cet homme cruellement abandonné et jeté dans la vie, cet homme qui avait à conquérir un nom, une famille, un état civil, une nationalité qu'on lui contestait, qui marchait résolument, sans aide et sans appui, à la conquête de la fortune qui devait lui aplanir les chemins pour arriver au reste, m'avait assez vivement intéressé dans ses commencements ; je ne parlerai pas des empressements trop vifs avec lesquels il brusquait et violait la fortune, empressements qui ont fourni quelques-uns de leurs meilleurs sujets à Philippon et à Daumier dans le poème au crayon consacré k leur héros; mais je l'ai vu dans plusieurs occasions manquer de cœur à l'égard de ses amis
et de ses associés dans les entreprises périlleuses.
Nous nous étions rencontrés, avant ma présentation chez madame Gay, dans une circ(mstance que voici :
Je donnais quelques articles au journal le Cor^ saire, appartenant à un brave marchand de cheminées kapnofuges, appelé Viennot, et dirigé par Louis Reybaud, aujourd'hui membre de TAcadémie des sciences, etc. ; dans ce journal, on. ne permettait pas de signer les articles, ce qui rendit ma collaboration rare et de peu de durée.
Il parut un -matin un article relatif à une des « af* faires » de M. de Girardin; le lendemain, Reybaud vint me trouver chez moi, rue Vivienne, en m'apportant une lettre de l'excellent père Viennot; voici cette lettre :
« Mon cher confrère,
» Voici une histoire dont M. Girardin se pose le héros.' Il me donne rendez-vous à deux heures aujourd'hui dans un fiacre. Ce n'est pas, dit-il, une rectification qu'il demande^ c'est une affaire sérieuse avec moi. ^
» Je ne vous en aurais, pas parlé, si je n'avais, craint de vous être désagr^ble en gardant le «ilenee. Dites-moi s'il vous convient d'être l'un de mes témoins et si ri^i ne vous contrarie danscette proposition. Je serai foKt aise de montrer à.
M. Girardin qu'il a affaire h un homme qui , sans jactance, est en état de répondre à toutes les exigences.
]> A vous de cœur.