‹ Le livre de bord: souvenirs, portraits, notes au crayonChapitre 11 sur 40 · E. DE GIRARDIN · texte numérisé non relu

E. DE GIRARDIN

Quelques mois plus tard, à la suite d'un diffôrond sur le nombre de lignes d'une nouvelle que j avais

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vendue à la Presse^ — je serais bien embarrassé de dire aujourd'hui de quel côté venait l'erreur, — il m'envoyait des huissiers.

En 1848, M. de Gimrdin attaqua le général Cavaignac avec une extrême violence et une insigne perfidie. Gavajgnac n'a jamais voulu me donner, pour le Journal que je publiais alors, une lettre très curieuse du directeur de la Presse ;]'ai lu cette lettre, mais je n'en parlerai pas, n'ayant pas « les pièces ».

Lorsque Cavaignac eut refusé de se laisser nom* mer^ président par l'Assemblée, malgi-é mes instances et celles de quelques autres amis, après une discussion avec M. Dufaure, qui allait être le premier ministre du prince Louis , je publiai le « dernier numéro du Journal », où j'annonçais, ce qui n'était pas difficile, ce qui allait se passer; je dis adieu à Cavaignac, à Senard, à Vaulabelle, etc., et je repartis pour Sainte- Adresse.

Mais, dès le lendemain matin, la Presse^ que le Journal ayàii souvent attaquée sans qu'elle répondît, contenait les lignes suivantes :

« M. Alphonse Karr part demain pour le Havre. Au moyen de l'influence qu'il a acquise dans l'arrondissement par quelques années de séjour, il va appuyer lia candidature du général Cavaignac ; nous sérions curieux de savoir sùr^uels fonds àeront payés les frais de cette miésion;. >

M. de Girardin dut mettre dans la Presse la réponse que voici :

« La liberté de la presse, comme vous l'entendez, monsieur, aurait bientôt dévoré les autres libertés et resterait toute seule.

Ti Ainsi, aujourd'hui, jQ n'ai pas la liberté d'aller et de venir sans que vous me citiez à la barre de vos abonnés et sans que vous me disiez à haute voix : <r Où allez-vous, monsieur? — Au Havre I — 2> Qu'allez-vousy faire, monsieur? Avec quel argent » payerez-vous votre diligence, monsieur? »

» En attendant que vous réfléchissiez sur le droit que vous vous arrogez, sans reconnaître ce droit, qui pourrait à la rigueur paraître exorbitant, je vais, pour cette fois, satisfaire votre curiosité:

» Vous n'êtes pas tout à fait bien informé : je ne vais, pas au Havre, mais à Sainte- Adresse, où je - demeure depuis neuf ans.

» Je ne vais pas y soutenir la candidature du général Gavaignac, mais y planter quelques rosiers et y abriter quelques rhododendrums nouveaux qui craignent un peu la gelée; car vous ne nous avez pas encore promis qu'il ne gèlerait pas sous le règne du prince Louis Bonaparte.

» Je n'ai reçu et je ne reçois de mission de personne. Excepté à vous, monsieur, et cela d'aujourd'hui seulement, je n ai à rendre compte de mes actions à personne; c'est peut-être un peu

pour cela que je ne suis pas riche et que vous supposez que je ne puis aller de Paris au Havre sans que quelqu'un paye mon voyage ; ce voyage, monsieur, puisqu'il faut tout vous dire, coûtera vingt francs cinquante centimes, et je le ferai à raes frais, avec mes propres fonds ; je ne vais pas au Havre pour y soutenir la candidature du général Cavâignac ; je vais au Havre pour rentrer chez moi ; mais, si je n'ai plus la liberté de circuler, il me reste encore, jusqu'à ce que vous en ayez autrement décidé, la liberté de penser et d'exprimer mes opinions. » Vous croyez que j'ai quelque influence dans l'arrondissement du Havre, je le crois aussi ; les hommes au milieu desquels j'ai vécu neuf ans, auxquels j'ai donné à cœur ouvert des consolations, des conseils et de l'aide, ces hommes m'aiment comme je les aime; je leur dirai ce que je crois le meilleur pour la France et pour eux ; ils auront foi en moi, parce que je ne les ai jamais trompés, parce que j'ai écrit en 4848 sur le prince Louis précisément ce que j'avais écrit en 4840 \ parce qu'ils savent d'avance ce que les autres verront après : que, si le général Cavâignac est nommé président de. la République, je n'aurai pour cela ni place ni argent^ et je reviendrai à Sainte- Adresse au milieu d'eux, à mes rosiers et à mon canot de pèche.

1. M. de Girardin, qui, en 1848, louait à outrance le prince Louis Bonaparte, Tavait, en 1840, attaqué et vilipendé-

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» Cette candidature, monsieur, je la soutiendrai dans rarrondissement du Havre et partout où j'ai des amis; je la soutiendrai peut-être même à Rouen, où le voyage, qui coûte huit francs cinquante centimes, sera encore fait exclusivement suï mes propres fonds; je la soutiendrai à Étretat et à Sainte-Adresse, où j'aurai l'unanimité.

T> Je termine, monsieur, en vous remerciant de l'occasion que vous avez bien voulu me donner de la soutenir dans votre journal.

» Je suis, monsieur, avec tous les sentiments que l'on a au bas d'une lettre, votre serviteur.

J'ai dit la terreur que madame Gay inspirait à sa société.

J'ai dit aussi le gré que me savait madame Merlin de ne pas partager cette terreur.

Un soir , je rencontre chez la comtesse madame Gay, que j'avais un peu négligée depuis quelque temps ; je vais là saluer ; elle me regarde d'un air étonné et me dit froidement :

— Ma mémoire me trompe peut-être, monsieur; mais je ne crois pas vous connaître.

Je salue respectueusement et je me retire.

Mais, bientôt après, un homme de ma connaissance, qui s'était fait présenter à elle la veille, l'aborde et lui demande la permission de lui présenter à son tour un de ses amis qui professe pour

elle une vive admiratî(m ; elle accepte gi'acieusement, et il vient me prendre par la main, me conduit devant elle et pï*ocède à la présentation :

— Permettez-moi, madame, de vous présenter, etc

Elle se mit à rire et dit :

— Voilà encore, par-dessus le marché, qu'il se moque de moi. Asseyez-vous là, et causons.

Une lettre de madame Merlin :

c Je n'entends pas renoncer au plaisir de vous voir à Saint-Gratien, et je viens vous proposer de venir dîner avec moi dimanche prochain.

y> No^s serons en petit nombre , et je serai charmée de vous revoir et de causer avec vous.

» Si vous pouvez disposer d'une partie de la journée et que Vous puissiez partir de Paris par le convoi d'une heure, nous ferons une promenade en calèche dans les ravissants coteaux qui environnent cette vallée. Un mot de réponse.

» Toujours à vous de cœur.

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