M. MERLIN
2> On peut retourner le soir à Paris jusqu'à onze heures. »
É:.ULK De«CHAMP?. — UNE LETTBE DB LUI. »- UM QUATRAIN. — VICILU CHRONIQUE, — ÉNIGME, LOGOGR1PBB8 KT CHABÀDCS.
Émiie Deschamps, que je connus chez Lefebvr©^ Deumier, duquel Lefebvre-Deumier je parlerai plus tard, tenait un rang très honorable dans le cénacle romantique : c'était loin d'être un exalté, un tapageur, un « truculent », comme le furent un temps Théophile Gautier, Gérard de Nerv^al, Pierre, dit Petrus Borel le Lycanthrope, Maquet, connu alors sous le nom de Mac-Keat, Bouchardy au cœur de salpêtre, etc.
C'était au contraire un homme doux, paisible, un homme de retraite et de salons amis, un espdt mièvre, gracieux, bienveillant, câlin. Il fut plus d'une fois question de lui pour l'Académie française; je crois même qu'il se présenta une eu deux fois et obtint quelques voix ; il aimait à aihièr et à admirer ; s'il se faisait, chez Lefebvre-Deumièi ou dans quelque autre salon littéraire, une tec-
lure quelconque, on entendait de temps en temps, quand le lecteur respirait, se mouchait ou trempait ses lèvres dans Teau sucrée, quelque chose comme un bourdonnement de mouche, le mot plusieurs fois répété « Charmant I > qu'Emile Deschamps prononçait « Châmant », pour le rendre encore plus doux et plus caressant.
Je retrouve une lettre de lui. Je m'intéressais assez à un journal appelé la Terre promise et se publiant à Nice; je m'étais adressé en sa faveur à quelques-uns de mes amis. Emile Deschamps s'était empressé de répondre à l'appel, et cette lettre m'annonçait, en me les apportant, l'envoi de plusieurs petites pièces.
h ne recule pas devant Ja publication de certoines lettres qui « confient » à mes lecteurs et 'imis, connus et inconnus, les relations d'estime et d'amitié qui m'ont lié à la plupart des grands esprits et des grands cœurs du temps où j'ai vécu, ne fût-ce que pour faire comprendre auxdits amis, connus et inconnus, ma profonde indifférence pour les petites haines lâches de quelques maroufles et polissons de lettres, qui m'adressent de temps en > temps, dans quelques bons petits papiers rouges, .des injures bêtes comme eux, qui ramassent à poignée de la boue, pour me la jeter de loin, la boue, mauvaise arme de guçj^re, trop légère pour atteindre à une certaine hauteur, telum imhelle nhe ictu, et qui ne salit que les mains qui s'en serveiit,
lorsque toutefois la boue ne retombe pas salie par le contact de ces mains.
Je ne recule pas, dis-je, devant quelques phrases amicales ou même élogieuses qui me sont adressées; les hypocrisies, les semblants, les simagrées, les affectations de modestie quêteuse et mendiante sont une monnaie ayant cours ; mais, de cette monnaie, je ne possède pas pour deux liards.
Cependant, je dois remplacer par des lignes de points une grande partie de la lettre violemment gracieuse que je vais donner aux imprimeurs .
« Je fais des lectures à haute voix
pendant ces longues soirées de décembre ; je lisais hier Une heure trop tard^ et voilà que je m'arrête tout à coup... j'arrivais à une page où» mon nom est prononcé avec une grâce si glorieuse... Cette page m'avait échappé je ne sais comment jusqu'à ce jour, et voilà de quoi je viens vous dire merci du fond de mon pauvre cœur, qui, brisé de chagrin et de maladie, vit encore cependant dans ses morceaux pour l'admiration, l'amitié et la reconnaissance. Le grand poète Méry m'a prêté quelques numéros du journal îa Terre promise, et je vous ai trouvé tout vous.
» Adieu ! je vais dîner dans une maison où Ton
LK LiynE DE BOIlD 01
VOUS aime et où Ton parlera de vous... Moi, seul je dirai : « Il n'est pas parfait... il a l'absence. > » A vous toujours et en tout.
» É3IILE DESCHAMPS. »
Dans une autre circonstance, j'avais, dans les GuêpeSj raconté une anecdote que j'avais entendu dire à Emile Deschamps, et j'avais dû exprimer mes regrets de ne pouvoir la reproduire avec tout l'esprit et toute la grâce qu'il avait mis dans son récit ; ce regret était réel et cet éloge simplement une justice. Ce regret exprimé dans les mêmes Guêpes, je l'exprimai verbalement dans un salon où nous nous rencontrâmes le soir. Emile Deschamps s'approcha d'une table où il y avait du papier et des crayons et improvisa ces quatre vers, qui faisaient allusion à une anecdote d'un Anglais qui avait parié d'offrir des louis pour deux sous sur le pont Neuf et de n'en pas vendre six :
Vous précédez bientôt ceax que vous semblez suivre, Et, comme eertaia lord, On vous donne du cuivre.
Et voas reudez de Tor. .
Voici l'envoi qu'Emile Deschamps me faisait pour le journal :
POURQUOI IL FAIT TOUJOURS DU VEIfT LE LONG DE LA CATHÉDRALE DE CIÏARTRES
Vieille chronique.
En l'an du Christ quinze cent treize^ Un jour, la Discorde et le Vent,
Par la Beauce, tout à leur aise, Cheminaient au soleil levant.
Devisant ensemble^ ils arrivent Dans la ville de Chartres, puis, Apres vingt cercles qu'ils décrivent, Ils prennent la ruelle aux Puits , Qui longe, en étroite spirale.
Le flanc nord de la cathédrale.
La Discorde au Vent dit alors :
« Reste un peu là ; j'ai quelque chose A dire aux chanoines, pour cause De service. Attends-moi dehors. »
Se glissant sous le porche en mitre, La Discorde, à l'angle des tours.
Entra tout droit dans le chapitre...
Le Vent, dehors, l'attend- toujours !
C'est pourquoi, fourrures de martres Et manteaux ne se quittent pas, Ëté comme hiver, sur le pas De la cathédrale de Chartres.
EMILE DESCOAUPS
Énigme.
Ma nature, mon sort, tout cela n'est pas clair, Souvent je suis calme et posée.
Presque toujours je suis en l'air ; Je suis brune, verte ou rosée ; J'ai des ailes de gaze ou bien un pied de fer ; Plus qu'un sylphe je suis légère ; Mon corset comme plomb est lourd ; Ma tête à tous les vents, ou bonne ménagère, Ou, sur les durs pavés, machine passagère.
Je brode, je voltige, ou frappe comme un sourd j Pleine de troubles angéliques, Je rougis au seul mot d'amour ; Et soudain on me voit, dans les places pul^liques, Sauter entre les bras des hommes en plein jour.
^Demoiselle jeune fille, insecte ai^d, ou instrument
de pavage,)
LG LIVRE DR COUD Gd
I«ogogriplie««
Sous la république romaine,
Lecteur, j'avais dans mon domaine
La police de la cité.
Mes cinq pieds renversés, je deviens poétique,
Et, dans toute la Grèce antique^ Pour mes coursiers brillants j'avais un nom cité,
(Édile, où Von bouve Éude.)
Sur mes cinq pieds, lecteur, point de vente sans moi ; Si vous n'avez pas dit cela, vous vous trompâtes. Arrachez-moi la tête, il me vient quatre pattes Blettant des ennemis plus menus en émoi.
(AcnAT.— Chat.)
Charades.
Autour de vous je me traîne Humble comme le premier ; Mais vite au diable Ye?itier, Si votre bouche de reine Me dit jamais le doTiier,
(VEtt— TC.)
Jamais faible n*est mon premier ; Jamais multiple mon deimier.
Jamais fidèle mon entier.
(FOTIT— irxE.)
Êtes -vous à Cana, séjour de Dieu choisi.
Ajoutez-y Mon premier, et soudain — voyage chimérique 1 —
I C'est l'Amérique !
Là, comme ailleurs, sous Tif ou sous le bananier, A personne jamais ne cherchez mon dcjmier.
II faut en convenir, à moins qu'on n'extravague. Toute femme est mon tout, étant de Gopeahague.
(DA— KOISE.)
Sur quatre pieds, je siffle avec acharnement ; Sans ma queue^ aux bravos je sers de complément.
(Bise, où Von trouve Bis.)
âalffxne.
Que je sois rond, ovale ou bien carré, n'importe, Par moi, même service & chacun est rendu ; Avec sincérité toujours je me comporte, Hélas ! et, pour tout prix, souvent je suis pendu . Quoique de nature polie, À leur nez, pour certaines gens, Je suis des plus désobligeants.
Jeune fille ou femme jolie Me sourit, me fait les doux yeux ; Rien au monde qu'elle aime mieux.
Pourtant, — voyez les infidèles ! — Dès que le sort me brise, — 6 perfide noirceur I —
Leur pied me repousse loin d'elles ; Et les voilà fêtant mon heureux successeur.
Au surfilus (ceci vaut que vous y preniez garde, Lecteur), lorsque des yeux on ne me quitte point, Ce n'est pas moi que l'on regarde.
Notez encore uû autre point :
Saisissant tout, rien je ne garde.
Enfin, j'ai devant vous face aimable ou hagarde. Je rougis avec vous, je me ride et blanchis... Et, sans penser, je réfléchi»
fi. D.
(Mmoia.}
LEFèVRC-DEUMICR . •— ' 8B8 RiLcCPTIONS. — LKCTDRK8 DB VBII8 BT MDSf* QUE. — VAUCORBÉIL A 1^ CHAMBRIÈRE. — BOUTS RIMES DB VICTOR HUGO. — LES PIEDS DE MADAME ***. — LEPÈVRE-DBUMIER ET SON ARCUI*
■ TEGTE.
Revenons à Lefèvre-Deumier, plus connu alors sous le nom de Jules Lefèvre. Il avait publié quelques volumes de poésie et de romans ; sans être au premier rang dans le cénacle romantique, il y occupait cependant sa place.
Il recevait un jour de la semaine ses amis littéraires dans une jolie petite maison qui lui appartenait, sur la place Saint- Georges, précisément en face de Fhôtel démoli et rebâti de M. Thiers, lequel est devenu l'ami de ceux qui ont démoli sa maison et combat avec eux ceux qui l'ont rebâtie.
Hugo allait quelquefois avec sa femme chez Jules Lefèvre. Emile Deschamps m'y semblait assez assidu.
Madame Jules Lefèvre était une femme aimable, suffisamment jolie; jamais la nature n'avait jusquelà tiré un si bon parti de la maigreur. Si elle avait
refusé à peu près une face à madame Lcfèvre, elle lui avait donné deux profils distingués dont on pouvait se contenter, et une taille svelte et élégante.
J'y allais quelquefois : on y lisait des vers; on faisait un pou de musique, quoique la musique fût peu en honneur parmi les romantiques; le maître, Hugo, ne l'aimait guère, n'aimant du reste, comme bien d'autres, en fait de bruit, que celui qu'il faisait lui-même, et Théophile Gautier, enchérissant sur le msûtre, disait : « La musique est le plus cher et le plus désagréable de tous les bruits; » ce qui ne l'empêcha pas, beaucoup plus tard, de faire, pour l'Opéra, un joli ballet qui lui rapporta plus d'argent que ses meilleurs vers. Ce qui faisait trouver un peu grâce à la musique, c'était la présence d'un ami de la maison, un grand jeune homme appelé Vaucorbeil, qui, avec le temps et sans bruit, s'est fait, dans son art, une certaine position officielle, qu'on pourrait peutêtre, sans injustice, attribuer en partie à l'amitié du ménage Deumier, pour les raisons que nous dirons tout à l'heure.
Quand on lisait des vers, si c'était un premier sujet, comme Hugo, ou Emile Deschamps, ou quelque autre, le maître de la maison se chargeait de diriger et d'encourager les applaudissements.
Il se plaçait devant la cheminée, à côté du poè^o
et qrielque peu en avant, et, de temps en temps, comme malgré lui, disait à demi-voix : « Bravo! 3ih\ l^ravo! admirable! sublime! i^ en môme temps qu'Emile Deschamp susurrait son : « Châmant. »
Mais, lorsque le lecteur était un c jeune homme » ou un poète peu connu, c'était Vaucorbeil qui, comme ami de la maison, était chargé de dire : « Bravo] ah! bravo! » ce qui me rappelait une particularité que j'avais apprise au Cirque-Olympique, où j'étais assez lié avec plusieurs membres de la dynastie des Franconi.
Sur les engagements des premiers sujets, surtout des écuyères, il était spécifié que ce serait « M. Adolphe » qui tiendrait la chambrière.
Tenir la chambrière^ c'est le rôle de Técuyer qui, au milieu du cirque, un grand fouet à la main, suiTeille, règle, modère ou active le galop égal et mesuré du cheval.
Adolphe Franconi, un grand et gros homme de bonne mine, était très populaire au boulevard, où, entraîné par l'enthousiasme causé par les mimodrames militaires dont le cirque avait la « spécialité », on prétendait qu'il avait le rang de -colonel dans l'armée, de même qu'on disait qu'il était défendu aux pauvres chevaux du cirque de venir disputer au Champ de Mars des prix qu'ils eussent gagnés trop facilement.
C'est chez Jules Lefèvre que Hugo improvisa ces jolis bouts rimes, que je publiai plus tard dans
les Guêpes, o\x plusieurs journalistes les ont re* pris :
songe,
pié,
plonge,
estropié.
' Hugo avait avisé autour de la table je ne sais plus quelle femme dont l'agréable vfsage lui avait plu, et; sans pousser plus loin l'examen, sachant, ou sentant du reste, que le poète, comme les bonnes fées de Perrault ou comme don Quichotte, peut distribuer généralement ses dons et faire à son gré des « princesses plus belles que le jour », en complétant les Phyhs, les Amaryllis, les Dulcinées les plus quelconques, heureux le poète qui n'a qu'à constater et à reproduire ce qu'il voit î il rêva un moment, puis lui fit passer le papier où il avait rempli les bouts rimes :
Si Puck, le nain qu'on voit en songe, Osait jamais mettre son pié Dans le soulier où ton pied blanc se plonge Il en serait estropié.
Jamais Hugo n'avait vu les pieds de madame ***, et i] y avait pour cela une bonne raison :
Cest qu'elle les cachait très soigneusement, très adroitement.
En effet, par une négligence coupable, la nature, qui lui avait donné un joli visage, avait laissé ses pieds inachevés, ébauchés ; des pieds gros, courts, plats, etc.
"Elle rougit à la fois du plaisir du charmant com- 1^\\ment fait par un grand poète, et de la pensée ^ue ce compliment s'appliquait si peu à elle ; mais les yeux des antres femmes et ceux des hommes, par des sentiments contraires, se mirent à la recherche, disons mieux, à la chasse de ces pauvres pieds, qui se cachaient plus rigoureusement que jamais et dès le lendemain demandaient à de nouvelles formes de robes et de jupons, ou à des « volants » ajoutés aux anciennes robes et anciens jupons, une ombre plus épaisse et plus protectrice ; jamais on ne vit plus les pieds de madame ***, ils disparurent du monde, comme certaines femmes entraient jadis en religion.
Il arriva plus tard à Jules Lefèvre une chose fâcheuse et singulière; du moins, le récit en courut. Si rhistoire, par hasard, n'était pas vraie, je la trouve possible ; si ce n est pas assez pour la garantir , c'est assez pour la raconter ; la voici :
Il eut la fantaisie de se faire bâtir une maison dans le quartier, nouveau alors, dit de « François le*" », aux Champs-Elysées, et d'y transporter ses pénates hospitaliers ; il s'adressa à un architecte de quelque renom, et on se mit à l'œuvre. Mais l'architecte, qui probablement n'était pas trop occupé, songea à tirer de Lefèvre tout le parti possible. Les architectes çont, je crois, payés d'ordinaire au prorata de la somme dépensée pour
la construction ; celui-ci remontra à Jules Lefèvre que les terrains étaient déjà chers dans ce quartiei* aristocratique; qu'un étage au-dessus de sa mai»- ^ son, étage qu'il donnerait en location, l'indemniserait d'une grande partie de ses dépenses ; puis, un peu plus tard, qu'un autre étage lui donnerait, en sus de sa mise de fonds, un revenu d'une certaine importance.
Ça gâtait un peu l'idée ; Lefèvre et sa femme regrettaient presque leur petite maison de la place Saint-Georges, qu'ils habitaient seuls; cependant c'était tentant : on éleva l'étage, puis les de»x étages.
Un jour, comme Jules Lefèvre allait voir les travaux, l'architecte lui dit :
— Il faut nous dépêcher de terminer cette maison pour vous en construire une autre à côté, car, celle-ci, vous ne l'habiterez pas.
— Pourquoi? ^
— Pourquoi? Je vais vous le dire. C'est que, depuis quelques jours, il venait ici sur le chantier un Anglais qui descendait d'une très belle voiture, une paire de chevaux de dix mille francs, ou je ne m'y connais pas; et je m'y connais; il regardait, examinait, questionnait, prenait des mesures \ enfin, hier, il m'a parlé. Cette maison lui plaît, il la veut, il la lui faut, ce n'est pas l'argent qui l'arrêtera. Vous allez avoir dans les mains une affaire magnifique ; sans rien exagérer, le moins que vous
gagnerez sur cette première construction sera le prix de la seconde, où, du reste, vous serez beaucoup mieux, toutes réflexions faites. Nous vous ferons une toute petite maison, un amour de maison, « une bonbonnière », où vous serez seul avec votre femme : la maison de Socrate, juste pour vous et vos amis, où ce sera un plaisir d'être un peu serrés. L'Anglais veut de plus un étage de mansardes pour ses domestiques, qui, paraît-il, sont nombreux ; il m'a fait promettre de ne pas avertir le propriétaire, qui pourrait avoir des exigences; je ne sais ce qu'il appelle des exigences, car il n'a pas l'air de regarder beaucoup à l'argent.
On fit les mansardes ; puis l'Anglais exigea une écurie et une remise, puis une serre faisant suite à la salle à manger.
Puis, un jour, la maison fut terminée, et les mémoires payés, au moyen de quelques sacrifices, car la maison coûtait dix fois la somme que Jules Lefèvre voulait et peut-être pouvait y mettre.
— Eh bien, et votre Anglais? demanda le nouveau propriétaire.
— L'Anglais? ah ! oui, l'Anglais ! Ça n'est pas plus mon Anglais que votre Anglais; eh bien, il n'est plus revenu.
— Eh bien?
— U sera mort d'apoplexie, ou se sera tué pour échapper au spleen, ou sera retourné chez lui... ou il n'aura plus pensé à la maison.
Si bien, continue la légende, que Jules Lefèvre fut forcé d'habiter lui-même la maison et fut à peu près ruiné.
Heureusement, arriva la présidence de Louis Bonaparte, puis l'Empire.
Je ne sais si Lefèvre était bonapartiste depuis longtemps, ou si, par lui-même ou par sa femme, il avait quelque alliance dans la maison; je ne sais si c'est comme marchant à la suite d'Hugo, qui se déclara alors bonapartiste fervent.
Toujours est-il que Jules Lefèvre, qui reprit le nom de Lefèvre-Deumier, fut nommô successivement bibliothécaire du président, puis, en 1852, bibliothécaire de l'Elysée, que quittait l'empereur, puis des Tuileries, où il s'installa; il reçut la décoration de la Légion d'honneur, etc.
Le dictionnaire Vapereau me met ici dans un grand embarras. Selon lui, Jules Lefèvre se maria en 1848; si c'est exact, c'est que c'est un second mariage, et que la première madame Lefèvre, celle que j'ai connue et vue chez elle longtemps auparavant, était morte; ce ne serait donc pas celle-là qui se serait livrée à la sculpture avec assez de succès pendant les dernières années de son mari et continua après sa mort; ce ne serait pas celle-là. qui fit tant de bustes de l'empereur Napoléon HI; peut-être vaut-il mieux supposer que M. Vape-, reau se trompe.
ICTOR BOaO ET 0BS EI«rA:«TSL — l'HISTOIRC DB POLfCHINELLB. — LA MAISON OB LA PLACB ROYALE. — UN DINBR DU BADCAU DB • LA MioUSB M» — ORAIBON PUfiiàBBB D'QM MAITRE d'ÉCOLB. •• LA BALAX- ÇOIRB DBS TOURS DB N0TRB-04MB. — LB POÈTE ET SON BARBIBB.
Je disais tout à l'heure que j'ignorais si Jules Lefèvre était bonapartiste avant 1848. Cette incertitude paraîtra moins surprenante, si j'ajoute que les poètes d'alors professaient pour la politique un dédain immense; la politique, ça se passe sur la terre; eux pensaient et vivaient plus haut que ça; donnons un exemple à l'appui.
Victor Hugo s'était marié très jeune; il avait épousé mademoiselle Adèle Foucher. Les deux époux s'aimaient dès l'enfance, et, quand je les connus, ils avaient quatre charmants enfants : €harles et Victor, Léopoldine et Adèle; on appelait encore les trois derniers : Toto, Didine et Dédé.
Lorsque Charles et Léopoldine, qui étaient les aînés, étaient petits enfants, ils avaient découver un « certain talent » chez leur père pour narrer des histoires et des contes. Il y avait surtout unô in. 5
certaine histoire de Polichinelle, histoire qui avait eu un jour un commencement, mais promettait de n'avoir jamais de fin; cette histoire était, de toutes, celle qui avait le plus de succès, et elle finit par être la seule acceptée. Tous les soirs, un enfant sur chaque genou, Hugo récitait quelques nouveaux chapitres de ITiistcwre de Polichinelle, — la suite à demain : d'où il ressort clairement qu'il est l'inventeur du roman-feuilleton. Mais, comme les enfants étaient insatiables et refusaient positivement d'aller se coucher, Hugo avait imaginé le moyen que voici pour les y décider : lorsque l'heure légale du repos avait sonné pour les petits^, Polichinelle entrait dans un café, prenait un verre de liqueur et demandait un journal qu'il lisait à haute voix. Chaque soir ^ors, Hugo improvisait un « premier Paris », pastiche très bien fait de td ou tel journal, et le faisait dire à Polichinelle du ton le plus monotone et le plus traînant, et cela était si longj si vide si ennuyeux, que bientôt les enfants se mettaient à bâiller et que leurs yeux se fermaient malgré eux; passait alors la fameuse fée qui, tous les soirs, jette du sable aux yeux des enfants qui ne sont pas encore couchés.
-- Mais, papa, dirent-ils un jour, Polichinelle entre donc tous les jours au café ?
— Tous les jours.
— Alors, papa, pourquoi boit-il toujours de Teau-de-vie?
' -r- Polichinelle, mes eafenta^ a beaucoup de défeuts; un des plus laids qu'on puisse avoir, c'est rivrognerie, et... Polichinelle est ivrogne; ça rend méchant.
— Mais, papa, pom'(pi©i Polichinelle lit-il toujours le iournal?
•— C'est encore un de ses défauts; celui-là, ça' rend méchant et bête.
Heureux temps que celui-là 1 Je ne sais si aujourd'hui Hugo , auquel les enfants ont inspiré tant de beaux vers d'une sublime naïveté et d'un charme prestigieux, je ne sais, dis-je, s'il raconte l'histoire de Polichinelle aux enfants de Charles, lout «e qui lui reste de cette belle famille; mais je suis à peu près certain qu'il n'ose plus faire lire le journal à Polichinelle; il n'est plus libre et indépendant comme autrefois.
Je m'étais tenu longtemps à l'écart de Victor Hug% ôt> malgré. mon ^admiration pour plusieurs des ouvrages qu'il avait déjà publiés, je n'avais riep. fait pour le connaître.- Il y avait deux causes à cette apparente indifférence : l'une était l'odeur nauséabonde de l'encens grossier que brûlaient devant le dieu les jeunes thuriféraires qui rapprochaient, et on m'assurait qu'il ne dédaignait pa» cet encens; l'autre avait pour cause les préfaces de certains de ses livres; où, avec un ton dogmatique et une emphase irritante, il déploie une fausse et orgueilleuse modestie : « Si Tauteur
avait le talent qui lai màiiqûe^ -il eût fait ceci ou cela, etc* »
J'eus ce bonheur enfin de le connaître, à propos d'un article que j'écrivis dans un journal; il m'apr porta sa car|e, avec qudques mots de remercier raents; j'allai bien vite le voir. Ce fut le commeaoement d'une longue amitié dont le souvemrine reste bien précieux.
C'était alors la plus charmante^ la plus hospitstr lière, la plus patriarcale maison, que cette imi-r son de la place Royale où Victor Hugo demeurait en ce teraps-là.
Le soir, les deux garçons revenaient du lycée;, où ils c cueillaient » ce qu'on peut cueillir de c palmes » au lycée.
La mèm était restée avec ses deux filles : Tune, Léopoldine, fine^ gracieuse, jolie à la façon d'un0 jolie Parisienne; l'aiitrô, Adèle, belle comme uûe statue antique, n'ayant; ri^i à reprendre aux dons de la nature, que trop dé cheveux noirs, que leur poids, bravant peignes et épinglps^ entralnsitet développait tout à coup comme un manteau sua* ses épaules, à la graiide confusion deJa pauvire Dédé, qui n'avait pas encore assez la conscience de- sa beauté pour ne pas se plaindre de cette chevelure 0i incommode^ ridicule ::», qui lui rendait impossible, l'usage des- c jolis chapeaux ^ A te mode. a
La mère avait una beauté étratigè et un peu sau-
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