‹ Le livre de bord: souvenirs, portraits, notes au crayonChapitre 2 sur 40 · ALPHONSE KARR · texte numérisé non relu

ALPHONSE KARR

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LASSAILLT VOtTM PAR GOUT, ET CRITIQUE PAR AMOUR. — SON ESSil DS COLLABORATION AVEC BALZAC. — SA POUE ET SA MORT.

A propos de Balzac, il faut parler de Lassailly.

Je ne sais à peu près rien de ses commencements. ^ #

Il était né à Orléans et était entré dans la vie par une porte lugubre : son père, banquier ou négociant, s'était noyé volontairement.

Lassailly était un poète de peu de talent ; mais c'était un poète.

Il ne parlait pas trop bien de Tamour; mais il était amoureux, et amoureux à la façon des poètes.

Lassailly vit un jour aux Tuileries une femme et se mit à la suivre. A la grille de la rue de la Paix, elle monta dans une calèche traînée par des chevaux vigoureux. Lassailly essaya de suivre la voiture à la course; mais il ne tarda pas à la perdre

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de vue. Sa destinée était fixée ; il devait désormais vivre et mourir pour cette femme.

Il alla tous les jours aux Tuileries et la ren^ contra quelquefois.

Un soir, il était, je ne sais comment, aux Italiens. Il l'aperçut dans une loge. Cette loge était à elle. A la sortie, Lassailly la vit monter en voiture. Cette fois, comme il faisait nuit, il osa courir sérieusement; il arriva aussi vite que les chevaux et vit où elle demeurait. C'est tout ce que j'en ai îamais su, sa demeure et sa loge aux Italiens ; peut-être lui-même n'en a-t-il jamais su davantage.

Le reste de sa vie se passa à obtenir des billets pour le parterre du Théâtre-Italien et à conquérir des gants paille. La représentation finie, la voiture partie, il serrait ses gants dans du papier, rentrait chez lui et commençait à song|| aux moyens de se procurer des billets pour la représentation suivante.

Dieu sait que de génie il dépensa pour y arriver, et je ^ne crois pas qu'il ait jamais manqué une représentation. Il s'affilia à quelques journaux; il ne leur demandait pas d'argent, mais seulement des billets pour le Théâtre-Italien. Du reste, nous lui en donnions tous, quand nous en avions. On l'a vu se mêler à la claque un jour qu'aucun de nous ne put lui donner de billet, et que ceux probablement auxquels il s'adressa ne purent pas ou ne voulurent das lui donner d'argent pour en acheter un.

Chose ëlraaage! pour ma part, je l'ai connu pendant de longues années; il me tutoyait même quelquefois; il m'a quelquefois importuné, persécuté à ce sujet. Une fois ou deux, il m'a demandé de l'argent, mais jamais pour autre chose que pour pouvoir entrer aux Italiens ou pour renouveler ses gants paille, qui, malgré des soins héroïques et in&tigables , devaient cependant quelquefois être remplacés. Ces deux préoccupations absorbaient toute sa vie. Ce n'est que par intervalles et dans ses moments perdus qu'il s'occupait de la gloire, de l'immortalité, de la fortune et du diner. Mais, sauf le dîner, qu'il traitait avec assez de dédain, parce que cela n'avait aucun rapport avec la femme aimée, il pensait sérieusement à la gloire et à la fortune, qui pouvaient le rapprooj^er d'elle, et il a fait quelques ouvrages très supérieurs au bagage littéraire de bien des gens qui se sont enrichis et ont acquis c une réputaticm ».

. Un jour, il rencontra Balzac; Balzac avait une idée fixe : c'était de trouver pour ses livres ce que Raphaël et tant d'autres peintres et sculpteurs ont trouvé pour leurs tableaux : des élèves, des manœuvres, des praticiens qui lui permissent de produire davantage.

Il avait le travail lent et malaisé ; il craignait de n*avoir pas le temps de mettre en lumière tout cô qu'il sentait naître en son cerveau.

& lE LIVBE DE BORD

Balzac avait^ je l'ai dit, le inillion facile. Il rêvait des fortunes immenses. Il en parlait avec tant de conviction et d'entraînement, que, pour le plus grand nombre, les projets les plus chimériques finissaient par devenir des choses toutes simples. Il n'eut pas de peine à s'emparer de Lassailly, et, un jour, il l'emmena aux Jardics, cette mauvaise petite propriété qu'il avait achetée près de Saint-Cloud et dans laquelle, telle que Balzac la voyait, Saint-Cloud n'eût pas été à l'étroit; un jour, — il le croyait sérieusement, — on devait, dire : « Saint-Cloud, près des Jardies. »

On arriva aux Jardies à midi. On dîna. Après» dîner, Balzac donna à Lassailly quelques volumes et lui communiqua un sujet historique. Puis il sonnai Un domestique parut; Balzac lui dit :

; — Menez monsieur à sa chambre. — Vous allez aller vous coucher et dormir, dit-il ensuite à Lassailly ; on vous réveillera quand il en sera temps.

Lassailly obéit. On le mena dans une chambre obscure, fermée par des volets et d'épais rideaux. Il se déshabilla et se coucha, mais ne put dormir jusqu'à onze heures, temps qu'il employa à penser à la donna des Italiens.

A minuit, on le réveilla en lui apportant une lampe et une soupière de café. Balzac, qui avait fait comme lui, mais qui avait dormi, l'attendait dans une autre chambre pu il était déjà à l'ouvragé.

— Retournez dans votre chambre, lui dit-il, et

travaillez jusqu'au jour. On vous portera du café toutes les lieures; écrivez tout ce qui vous viendra sur le sujet que je vous ai donné*

Lassailly retourna à sa chambre, but le café, ou* vrit les livres, et s'endormit dessus jusqu'au jour. A ce moment, Balzac le faisait appeler.

— Qu'avez-vous fait?

— Hélas 1 rien.

-^ Nous serons plas heureux demain; nous allons déjeuner. Voici votre billet pour les Italiens. Ainsi, après le déjeuner, vous irez dormir jusqu'à sept heures.

Après le déjeuner, Lassailly alla se coucher et ne dormit pas. Il alla aux Italiens et rentra à pied aux Jàrdies. II but la soupière de café et s'endor* mit profondément.

Le matin, Balzac, qui s'était levé à minuit et avait écrit toute la nuit^^le fit demander.

— Qu'avez-vous fait?

— Rien.

— C'est que vous n'êtes pas encore habitué.

— Non; je suis un misérable; je ne mérite pas vos bontés.

— Ne vous inquiétez pas ; j'ai eu aussi un peu de peiue à suivre ce régime; mais, aujourd'hui, j'y suis fait, et je m'en trouve on ne peut mieux.

La nuit suivante, Lassailly lutta contre le sommeil, en s'enfonçant des épingles dans les cuisses. Le .matin, quand on l'appela, il avait fait... un

sonnet pour la donna des italiens. 11 se dirigeait tristement et la tête basse vers le cabinet de Balzac. Mais, voyant ouverte une porte qui conduisait dehors, il prit la fuite à travers la campagne et ne revint plus.

On fut ensuite très longtemps sans entendre parler de Lassailly. Tout porte à croire qu'il avait repris son ancienne existence très momentanément interrompue par le court rêve de gloire et de fortune que lui avait fait faire Balzac.

Un jour, je reçus la lettre que voici :

< Mon cher ami,

> Veux-tu partir demain matin pour, la Bresse?

» Je te conterai en route, dans le coupé de la voiture, une histoire qui t*ind)gnera. Va chez un certain M. Pommier, et tu signeras une protestation pour que l'on me rende la liberté et la vie aussi.

» Il serait bon que Ton renfermât à leur tour mes prétendus amis, Alfred de Vigny et Antony Deschamps, qui me tiennent en prison. J'attribuais d abord cette persécution à M. Thiers ; mais j'étais bien injuste. /

3> Ton ami, qui ne sera jamais ton persécuteur.

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