CH. LASSAILLY
J'allai aux informations, et Ton me dit : « Lassailly est fou et dans une maison de santé, où Alfred de Vigny et Antony Desch amps l'ont fait en
trer.Il ne reconnaissait plus personne. > Il mourut, je crois, peu de jours après. Quelques .instants avant sa mort, il eut une demi-heure de lucidité ou de bonheur. II raconta ce qui suit à un homme qui était auprès de lui :
Pendant qu'on m'a cru fou et mourant, j'ai été clairvoyant au plus haut degré, et j'ai vécu plus que je n'avais fait dans toute ma vie.
» Tous les jours, à l'heure où l'on me laissait seul, parce que je faisais semblant de dormir, elle venait me voir. On lui avait dit que je mourais, que je mourais pour elle.
» Éléonore a compris ses devoirs envers Torquato Tasso.
» Elle m'apportait un bouquet, causait avec moi, me récitait mes vers, qu'elle sait par cœur, et me parlait de notre avenir. Puis elle partait un peu avant l'heure où l'on venait m'apporter à dîner, en me donnant un baiser sur le front. J'entendais alors rouler sa calèche et il me semblait qu'elle me roulait sur la tète, ce qui me faisait beaucoup de mal.
» Elle est venue aujourd'hui ; voici le bouquet; elle m'a dit des vers, mais quels vers I
» Il m'était venu cette nuit dans la tête les plus beaux vers que j'aie jamais faits! je les voyais dans un brouillard; mais je n'avais pas pu les faire, parce qu'hier sa calèche m'avait roulé trop longtemps sur la tête.
» Eh bien, ces vers, elle les sait comme les autres, et elle me les a récités.
» Ils sont bien beaux !
» Quand elle a voulu partir, elle s'est penchée sur moi comme de coutume.
> Je l'ai repoussée doucement en lui disant — ce qui était vrai :
» — Vous m'avez donné hier votre trente-neuvième baiser ; mon âme n'en peut supporter davantage. Aujourd'hui y ce serait le quarantième, et j'en mourrais.
» Elle ne m'a pas cru ; elle a déposé sur mon front le quarantième baiser.
y> Et je vais mourir.
» Belle mort pour un poète 1 »
^ Alors il s'endormit et ne se réveilla pas.
Jamais on n'a pu savoir si ce qu'il avait raconté était une hallucination de son imagination en délire, ou si la femme qu'il avait aimée, et qui n'a peut-être jamais su cet amour, avait, chose bien peu probable, appris par hasard et cet amour et cette triste fin qui approchait, et si elle vint en effet, au chevet du lit du poète, l'endormir dans son beau rêve.
Quoi qu'il en soit, quand il mourut, il avait un bouquet de violettes encore frais à la main.
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^AWLO^SKT. — V» OnÔLB DE JOURNAL. — L'ABOMMBMCMT MiOATir BT
COUUUNICATOIRE. « LA CLCP FOn£C. » — KM ATTENDANT L'aBONnA.
— LA RECONKAI8SAMCE UE PAWL0W8KI. — LETTRE O'aOIBD.
Pawlowski, qui est mort il y a quelque temps, était un des derniers survivants de Tancienne bohème des journaux.
Dieu sait combien de feuilles il a fondées avec son ami Maurice Alhoy î Deux braves gens , du reste, que la paresse a condamnés, en leur temps, à une vie bien laborieuse.
Pawlowski avait inventé une gazette au-dessous du titre de laquelle on lisait : Ce journal paraît quelquefois^ puis une autre où la formule classique : « On est prié de renouveler l'abonnement, sous peine de suspension du journal, » avait été remplacée pa;r celle-ci : « Faute par vous de renouveler votre abonnement , vous êtes averti que vous recevrez immédiatement le journal. »
Et cette menace était pour le moins aussi efficace que l'autre, parce que Vahpniié savait que.
ce numéro de Damoclès contenait sur lui quelque anecdote ou quelque assertion peu édifiante.
On était abonné à ne pas recevoir le journaL
On se figurerait difficilement avec quelle naïveté Pawlowski exerçait ce sacerdoce.
Il ne s'en cachait pas, ne s'excusait pas, se croyait homme de lettres, et écrivait à Hugo et à Dumas : « Mon cher confrère. »
Il n'était pas dénué d'une sorte d'esprit de drôlerie, mais il préférait la forme solennelle, telle que :
« C'est un devoir pour a la presse » de dénoncer à l'opinion publique la criminelle opiniâtreté avec laquelle, malgré nos avertissements, le maître de l'estaminet, telle rue, tel numéro, a successivement réduit les morceaux de sucre à des proportions infinitésimales. La presse, qui veille aux intérêts des consommateurs, manquerait à ses devoirs, à son institution, à son sacerdoce, si elle gardait plus longtemps un silence qui deviendrait une complicité, etc. »
Excellent cœur, du reste, et n^oubliant jâinais le plus petit service qu'on lui eût rendu. Dieu sait combien de fois j'ai vu avec terreur d'abord, puis ensuite avec un sourire, mon nom imprimé dans une des nouvelles feuilles qui se succédèrent quinze ou vingt fois dans la vie de Pawlowski.
Il dénonçait les abus de l'estaminet^ ci-dessus, puis il s'indignait que je ne fusse pas de TAca-
demie et préconisait le vin à douze du marchand de vin des Barreaux verts, à la barrière des Martyrs.
Nous eûmes cependant une brouille, mais qui ne laissa aucune trace entre nous.
Quoique les journaux de Pawlowski n'eussent souvent qu'un numéro, surtout depuis qu'il avait imaginé l'abonnement négatif et comminatoire, l'exécution de ce numéro présentait parfois d'assez sérieuses difficultés.
Pour faire imprimer un numéro de journal, même à peu d'exemplaires, jl faut une centaine de * francs.
On se les procurait quelquefois; mais, pour célébrer l'heureuse chance de les avoir trouvés, on les entamait par un dîner, une agape de la rédaction; il fallait alors les recompléter; mais cela demandait des démarches, des courses, et, en faisant ces démarches et ces courses, on dépensait parfois au café plus qu'on ne recevait; alors lé projet de journal y périssait, et on attendait des circonstances plus heureuses.
Généralement, quand le journal voyait le jour, le premier numéro, le plus souvent le seul, paraissiit avec un carré blanc en tête, entouré d'un filet ùôir ; au-dessoiis, une note ainsi conçue :
' « Une maladie du peintre dé notre Vignette en retarde rexhibitioh pour quelques numéros ; nous
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n'avons pas voulu l'attendre et ajourner plus longtemps l'apparition d'un organe impatiemment attendu psHr le public; mais l'artiste (tantôt Ary Scheffer, tantôt un des Johannot, tantôt Delacroix, tantôt Horace Vernet), heureusement entré en convalescence, y met la dernière main. »
Notez bien que Pawlowski croyait dire à peu près la vérité; il avait en effet écrit à Horace, à Ary, aux Johannot , pour leur demander une vignette , et il attendait la réponse.
De même, il mettait en sous-titre :
Lamartine, Victor Hugo y de Vigny y Alexandre DumaSy etc., etc. y ^lous ont promis leur collaboration. D
Un peu plus tard et pour varier, il écrivait :
« Rédaction : Victor Hugo, Lamartine, de Vi- Gf^v, A. Dumas, George Sand, etc., etc. »
Et , comme il m'aimait et croyait avoir à me remercier, il me faisait l'honneur de me mettre en cette excellente compagnie ; mais, un jour , comme il était question d'un nouveau journal , la Clef forée, je crois, ou le Journal alimentaire^ je ne sais plus bien lequel, il m'écrivit pour me demander ma collaboration effective , c'est-à-dire un article, un vrai article. Je répondis par une excuse banale. Pawlowski faisait, sans s'en aper-