‹ Le livre de bord: souvenirs, portraits, notes au crayonChapitre 34 sur 40 · WALEWSKI · texte numérisé non relu

WALEWSKI

Je niai formellement avoir eu l'intention d'offenser le comte Walewski.

Le prince de la Moskowa m'interrompit d'un ton sec et presque brusque, en me disant : ■

— Le comte Walewski exige une réparation*

— M. de la Moskowa, lui dis-je sévèrement, on rie doit être si sèc et si raide (jue quand on se bat soimême; si vous ne m'aviez pas interrompu, vous auriez compris que le comte Walewski n'a pas besoin d'exiger une réparation ; il suffit quitta désire. 3e répète que je ne suis pas sorti des bornes d'une critique permise, et que je n'ai' fait aucune insulta à votre ami ; mais, dès Tinstant qu'il a envie d'avoir une affaire avec moi, je ne sais aucun moyen de le lui refuser; je me battrai donc avec lui, non pas parce que je l'ai offensé, mais uniquement pour lui faire plaisir; ce matin môme, mes témoins auront l'honneur de vous voir.

J'allai prévenir Léon Gatayes et Raphaël de Gricourt, qui prirent rendez-vous avec les témoins de mon adversaire; ils maintinrent là position que j'avais prise; il n'y avait qu'à convenir du lieu, de l'heure et des armes; on tomba d'accord pour l'épée et pour le lendemain matin.

Mais, comme on avait un peu trop parlé au Café de Paris j il fallait tromper la curiosité de là police.

On convint que le combat aurait lieu à quelque? lieues de Paris, dans une forêt dont j'ai ouMié le nom ; nous sortirions par deux portes différentes et par deux chemins également différents ; nous nous réunirions à un carrefour que ces messieurs connaissaient. On fit deux cartes indiquant avec précision la route et les détours à suivre.

Le soir, je reçus un mot de Duhallays^ auquel

XE J.IY3E DtE BORD 375

Gricourt avait fait psgrt de raffaire. « Je ne veux pas, nie disait-il, que vous alliez là en fiacre, ce qui vous exposerait h rester trop longtemps en route et vous fatjguersdt ; j^ vous enverrai raa voiture. »

Le lendemain matin, en effet, une voiture, avec deux beaux chevaux alezans, était à ma porte, conduite par un ancien sous-ofQcier des grenadiers de la garde où avait servi Duhallays.

Grâce à la carte que nous avions, nous arrivâmes en même temps que nos adversaires.

Ils avaient apporté des épées; j'avais également les miennes. Walewski fit demander par ses témdiïis que noui missions des gants d'armes; il avait de fort belles mains, que, disait-on, il te^nait de son père, et en était un peu fier; je fis répondre que j'aimais mieux gardeir 1^ main nue, mais que je priais le comte de conserver ses gants. Il bésila; j'insistai, en répondant qua ce serait une parfaite égalité, puisque chacun de nous ferait ce qui loi semblait le plus commode ; il y consentit.

Walewski passait pour bon tireur et avait une salle, d'arines chez li|i ; maisy quoique grand et fort, il était moins vigoureux que moi et avait moins d'haleine. Deux fois ses témoins demandèrent une suspension de combat; à la troisième reprise, je le chargeai très vivement ; sur un coup qu'il me porta, je parai, et, en ripostant, je lui traversai la main près du poignet, malgré le gant de daim; son arme tomba; je fis un pas en arrière; un médecin qae ces

276 LE IiIVRE PS BORD

messieurs avaient amené e;^aniina la blessure et déclara que le comte était incapable 4e continuer le combat. M. de Se^cey vint à moi et me dit :

— C'est une affaire finie ; ne lui dites- vous rien ? Je m'approchai et lui dis :

— Monsieur le comte, Je répéterai aujQurd'hui ce que j'ai dit hier ; j'ai pour vous un^ parfaite estime; je n'aijamais eu l'intention de vous offenser; je ne crois pas l'avoir fait, et je n'ai accepté cette rencontre que pour vous faire plaisir.

Nous regagnâmes nos voitures; le cocUer 4e Duhallays, qui connaissait Gricovirt, ami intime de son maître, lui demanda à demirvoix : ^ Il est mort? — ' Non, seulement blessé, Le cocher parut tji^ouver le résultat médiocre, toucha ses cjieyaux d'un air un peu dédaigneux, et nous rentrâmes dans Paris.

La mode n'était pas idors de donner de la publicité à ce genre d'affaires ; chacun de nous s'efforça d'empêcher les journaux d'en parler, beaucoup moins nombreux qu'aujourd'hui. .

Quelque temps après, Walewski, s'étant informé quel jour je dînerais au Café de Paris, s'y rei^it 4e son côté, vint à moi et me tendit la maiUy^ en. n^e disant, avec une grâce parfaite :

— Voici ma main, monsieur; ne la serre? pas trop tort pour cette fois.

De mon côté, j'eus l'occasion de raconter dans les Guêpes une anecdote qui lui faisait beaucoup d'honneur :

Page 1