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cevûr^un étrange métier avec ses journaux, et il n'y avait pas moyen d'y paraître; il insista, s'obstina et &nit par se fâcher et me menacer de m'obîmer et de m'éreinter dans son journal.
La difficulté pour effectuer la menace était d'avoir le journal.
On ramassait bien quelques pièces de cent sous sur l'avenir de ce journal ; mais il y avait le restaurant et le café; ça, c'était sacré, et l'argent y passait à mesure qu'il arrivait.
Enfin, voyant l'apparition de la nouvelle feuille fort ajournée, et ne voulant pas laisser mon crime impuni, Pawlowski pensa que, faute de papier, il y avait tant de murs blancs et de maisons jaunes à Paris, où l'on pouvait, avec un peu de charbon, mettre ses pensées au jour, qu'on aurait bien tort de ne pas s'en contenter.
Le premier numéro de la Clef forée fut donc écrit à la main sur les murs, sur les pignons des maisons, dans les escaliers, sur les carrés, et Dieu sait si j'y étais remis à ma place."
Cette vengeance satisfit Pawlowski, et je crofs même qu'il en eut quelque remords, parce que, lorsque, les murs exploités, et la chance devenue plus favorable, on publia un journal imprimé sur vrai papier, on recommença à demander pourquoi Tartempion (probablement un autre ami) et moi, nous n'étions pas de l'Académie.
Pawlowski avait pensé à apporter àl^exploitation
de ses journaux diverses économies, entre autres celle d'un bureau de rédaction.
Je Tai vu souvent procéder ainsi :
En compagnie d'une femme, souvent assez jolie, il s'installait dans un café ou un cabaret à la barrière des Martyrs; là, il déjeunait avec sa compagne, puis écrivait cinq ou six lettres et l'envoyait les porter à leur adresse avec un numéro du dernier journal ; ces lettres, presque toujours, expliquaient les avantages, l'utilité de la feuille, la «* lacune qu'elle venait remplir », les services qu'elle pouvait rendre à la civilisation et à la société en général, et, en particulier, à la personne à laquelle elle était adressée :
« Il était temps que la presse, exerçant son sacerdoce, fit violence à votre modestie et mît en lumière vos vertus et vos talents, etc. »
D'autres fois, la lettre annonçait que les temps étaient arrivés de la justice et de la punition des coupables ; que le joUrnal avait les mains pleines de preuves de ceci ou de cela, qu'il n'avait qu'à les ouvrir, mais que cependant un sursis pouvait être accordé à un abonné de trois mois, et le silence du tombeau à l'abonné d'un an.
« Ci-joint une petite quittance d'abonnement que nous vous prions d'accueillir favorablement. »
La ménagère partie, quelquefois par le mauvais temps avec ou sans parapluie, Pawlowskî se faisait servir, jusqu'à son retour, une série
non interrompue de grogs, de petits verres, de c cafés >, etc.
Le plus souvent, après une tournée plus ou moins longue, elle revenait avec un ou deux abonnements; onpayaitle déjeuner, la série des rafraîchissements^ et on procédait au dîner.
Mais , quelquefois aussi , la pauvre chasseresse revenait bredouille ; personne n'avait accueilli favorablement la « petite quittance » ; alors, comme le marchand de vin ou le limonadier commençait à s'alarmer et avait servi le dernier petit verre avec une lenteur inquiète et voisine de la défiance, Pawlowski envoyait sa compagne chez moi; j'habitais près de là, rue de La Tour-d'Auvergne; lesser* vices que je lui avais rendus ainsi de loin en loin, tous réunis, composaient un très petit nombre de pièces de cinq francs , et il s'en montrait si reconnaissant, que l'on comprenait combien il eût été généreux s'il eût été moins pauvre.
C'était ce qu'il appelait « entretenir une femme ».
n affichait une telle reconnaissance, je le répète, de mes très petits services, que je le sentais en avance et qu'il semblait que je lui redusse quelque chose.
Je m'avisai un jour, sous cette impression^ de l'inviter à déjeuner chez moi, le lendemain.
Mais il m'amena, « sans façon », tous ceux de ses amis qu'il avait rencontrés dans les quelques heures qui séparaient l'invitation du déjeuner. Je lïie
i6 LE LIVRE DE BORD
réjouis d'avoir manqué cette fois à la prescription de la civilité « puérile et honnête », qui enjoint de faire les invitations huit jours à l'avance.
Je retrouve une dernière lettre que m'a écrite Pawlowski, bien peu de temps avant sa mort :
«... Tu as dit à Edouard que tu ne manquerais pas de me venir voir; je songeais à te demander cette visite, lorsque je me suis vu spontanément devancé ; je te reconnais.
» Dame ! il fallait me hâter; j'avais reçu un premier avertissement de Dieu, comme notre cher Maurice; le deuxième m*a l'air d'être définitif: la vieillesse m'a frappé, et, malgi'é mes trente-deux dents au complet, je m'aperçois à certains signes qu'il faut songer à décamper, et un bon viatique sera une poignée de main de toi : je la préfère de beaucoup à la sèche catéchisation de Brucker, aujourd'hui capucin, qui, lorsque j'étais presque à l'agonie, ne trouva rien de mieux, pour reconnaître notre vieille et étroite amitié d'autrefois, que d'ameuter toute sorte de monde autour de moi pour mô faire confesser; je lui ai dit :
» Pour Dieu, laisse-moi mourir en paix; fais pénitence, si tu crois en avoir besoin.
» Moi, je suis tranquille ; j'ai été pauvre et pas méchant, et toujours fidèle à mes amis.
» Je n'ai à demander pardon à Dieii que de m'ètre
dévoué aux intérêts d'un tas de faquins qui me parlaient du « progrès de rhumanité », de V < amour du peuple d, etc. Pour ça, je m'en repens, mais j'ai fait pénitence.
» L'excellent Gatayes, ton aller ego, est venu rae voir pour lui et pour toi.
» A toi de cœur.