‹ Le livre de CalibanChapitre 19 sur 58 · PAUL BOURGET · texte numérisé non relu

PAUL BOURGET

L est rhomme à la mode ; il ne la pas volé!

Un matin qu'il déjeunait chez Francisque Sarcey (oh ! deux œufs !), ce prosateur familier, le voyant pensif, lui dit :

— Bourget, qu'est-ce que vous avez ?

— J*ai la vie ! fit le poète en dégainant une cigarette.

Et Tours des feuilletons le regarda perplexe, ne sachant s'il badinait ou s'il était grave, car c'était l'heure du café et des confidences :

— Mais, reprit-il, armé du cure-dents, qu'estce qui vous chagrine dans la vie, ami Bourget?

— ■ Ami Sarcey, c'est la mort.

— La mort? Moi, je n'y pense jamais.

-~ Nous n'avons pas le crâne fait de même, repartit le romancier de Crime d'amour. Et il ajouta, entre deux bouffées odorantes : u Ec puis, cette éternelle trahison de la femme ! ! ! . . . h

Pour le coup, Sarcey se leva; il se secouait, car il ne s'attendait pas à celle-là . C'était du pur Schopenhauer. 11 fit deux tours aucour du poêle, et puis parla:

— Ventrebleu! que ténébreuse est cette philosophie ! Du temps que j'étais trahi, et cétait le bon, je m'en battais l'œil avec la peau d'anguille donc parle l'Écriture. Après la brune, ami Bourget, il y avait la blondel...

— Je vois, fit tristement le jeune psychologue, que vous relisez Paul de Kock.

Et ils désespérèrent l'un de l'autre.

Car, entre ces deux écrivains français, il y a des abîmes sans ponts. L'un est à Stendhal, l'autre à Duvert et Lausanne. Celui-ci veut que l'on se trémousse, celui-là que l'on se penche sur le trou noir de la destinée. Leurs déjeuners ne peuvent finir que par des malentendus.

11 faut bien constater que Crime d'amour, le nouveau roman du scendhalisiCj n'est pas fait précisément pour donner des gages à la doctrine

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du trémoussemenc. C'est une superbe étude, certes ! et d'une puissance d'analyse qu'on ne connaissait plus depuis Balzac, mais si le Père La Joie des conférences en traite à la salle des Capucines, j'engage ses auditeurs à se prémunir de quelques mouchoirs. Je le défie bien d'accrocher l'éloge des couplets de facture à cette œuvre misanthropique. U y usera cette fois son esthétique girouetieuse.

Bizarrerie curieuse, Paul Bourget se défend d'être pessimiste, du moins il n'en accepte point l'éloge. « Je vois triste I » voilà tout, me disait-il il y a quelques jours. Et j'obtins de lui cette déclaration que l'optimisme et le pessimisme ne sont que des expressions individuelles de tempéraments. « Je voudrais voir gai et je ne le puis pas, )> conclut-il.

Gardez-vous-en bien, mon cher Paul, vous y perdriez votre public I Les femmes n'aiment pas les joyeux, encore moins les sceptiques. « Elles voient triste, » elles aussi, et c'est pourquoi vous êtes leur romancier favori, celui dont elles révent aux heures brunes, un peu avant qu'on apporte la lampe. Les farceurs leur posent des lapins; vous leur posez des énigmes cruelles. Vous leur contez les douceurs féroces de l'Amour-Haine, un sentiment nouveau trouvé par le dix-neuvième

IIO TÊTES ET CHARCES

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siècle, et dont elles raffolent. Vous leur expliquez aussi le Devoir-Faute, une autre très jolie chose, par où Tamant peut être un mari et réciproquement, selon nUusion-réalité. Vous excellez à les troubler par des psychologismes insinuants, subtilement généralisés, dans lesquels elles veulent toutes reconnaître leurs pensées informulées, leurs sensations confuses, oui, Paul, toutes, même les plus bécasses. Enfin elles vous adorent. Moi, je crois que vous les pincez dans l'ombre.

Le Crime d amour est votre plus fort pinçon.

Vous y montez même plus haut que d'habitude.

Le livre contient des pages d'un pessimisme roucoulant qui m'ont rendu tout chose, moi qui vous parle, et j'ai dû aller faire un tour pour raffermir mon optimisme. Heureusement qu'il avait neigé. Le bois de Boulogne était même extrêmement joli, et les canards fusaient couin couin! sur les lacs, au soleil d'hiver, un soleillune !

Et je leur disais, à ces canards : « Canards, lequel de vous est le Schopenhauer de votre espèce } jj

Je leur racontais que nous avons des canes qui sont excessivement malheureuses parce que, après tant de siècles de reproduction, elles en

sont encore à comprendre le but du rapprochement des sexes. On leur fait des romans pout le leur expliquer, ec de crès beaux, tels que Crime d'amour, pat exemple, mais c'est comme si on leur parlait le cunéiforme. Dès qu'elles ont un canard de mari elles prennent un canard d'amant, ec l'on ne sait plus lequel des trois est le plus heureux, selon les optimistes, et souffre davantage, d'après Schopenhauer. C'est pourquoi elles en élisent un troisième, destiné à élucider les deux autres, et tout lînit par cette tatouille, que Darwin dit « combat de cerfs » quoiqu'il soit de canards, et la question de l'amour reste obscure.

Mais comme sur les lacs vitreux s'élevait un couin couin assez énigmatique, je dus renoncer à consulter les palmipèdes. Ils n'en sont pas encore à notre psychologie raffinée. Incomplets, vagues, têtards du néant, ils nagent dans les bourbes du « fïeri » de Renan. Us stagnent dans le « processus » et dans « l'éternel devenir. » Crime d'amour n'est pas écrit pour eux. Sur la trahison de la femme, angoisse horrible, ils pensent (s'ils y pensent), comme le simple Sarcey, ec ils en restent encore à la doctrine peu subtile du trémoussement initial et final de cet évangélistedu rigodon.

Or, la neige se reprit à tomber. U n'y avait rien à espérer de la nature. J'avais la more dans l'âme, en songeant à l'infinité de maux que les romans ajoutent à la création, et m'étant imaginé que vous en saviez beaucoup plus encore que vous n'en révélez dans Crime d'amour^ je résolus de vous rendre visite, pour m'enquérit. Je sautai donc dans un fiacre de misère. Mon cocher était à Hegel; son cheval était à Kant. L'un fouaillait l'autre rudement. Je ruminais dans la boite la question que je voulais vous poser, ec qui est celle-d : « Si la vie est un mal, tout ce qui la propage est un maléfice. Le propagateur le plus ardent de la vie, c'esc l'amour. Donc l'amour est mauvais. Alors pourquoi n'écrivezvous pas des romans sur k métallurgie comparée? M. de Hartmann dit qu'il n'y a que les métaux qui soient heureux dans la nature. L'école du roman gai est là peut-être. Les métaux n'aiment pas, ils n'ont pas de cruelles énigmes à résoudre. Vous trouveriez la paix dans la métallurgie. «

Vous me reçûtes en franc optimiste, et devant un bon feu, digne du docteur Pangloss, et j'admirai d'abord la confortabilité de votre charmant intérieur de gentleman analyste. C'est ici que règne le méthodique et le douillet. Si les femmes •

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que vous emplissez d'aise, en les pinçant dans l'ombre, pénétraient dans votre « home, » aux jours tamisés, aux parquets ouatés, aux tapisseries discrètes, elles se croiraient chez quelque abbé de lettres du siècle dernier, un Voîsenon ou un Lattaignant. Tout y est préparé pour amasser le silence. Souffrir de l'éternel féminin dans un pareil cadre, c'est déjà mourir sur un lie de roses, c'est se noyer dans le Malvoisie. Il faut être rebelle aux appels de la béatitude pour résister à l'invite moelleuse des chaises longues comme à l'attirance (dit-on attirance ?) des tables chargées d'objets menus, polis, et colorés. Ne seriez-vous, ô Paul Bourget, qu'un Hamlet dilettante ?

Mesdames, j'ai vu le bureau mystérieux dans lequel a été écrit Crime d'amour. J'ai vu la table. J'ai vu les plumes. C'est un endroit à faire de l'eau forte. La clarté des soleils y pénètre par une petite baie en demi-cintre, basse, et rasant la tablette. Il y a un canapé à peau rude pour les crises d'analyse et le recueillement. Mais des cheveux que le poète s'arrache pour pénétrer vos secrets, pas un poil ne reste sur les housses. Il fume aussi des cigarettes. Point d'instrument d'anatomie.

Il est encore symptômarique qu'aucune bête

domestique n'anime ce pedt presbytère d'amour. Rien n'y jappe, rien n'y ronronne. Mesdames, vous hantez seules et seules vous peuplez la thébaïde capitonnée de l'ascète balzacien. Vos souffles agitent les portières. Vos plaintes parlent dans les craquements nocturnes des bibliothèques. Vous vibrez, vous pleurez, pâles adulcères, chercheuses d'au delà, vertueuses névrosées, ô mondaines, et vous clamez vos tortures de chattes dans le silence de cet atelier de spirite. Les froufrous de vos robes emplissent le petit escalier tournant, et, sur les rampes de velours, vos torses se renversent et vos toisons d'or s'échevèlent. Car il est écrit que toujours vous irez à confesse. Celui qui vous pardonne vos péchés afin de les connaître est le malin d'entre les malins, il a des ouailles.

Celles de Paul Bourget ne se comptent déjà plus, et c'est le résultat le plus certain du pessimisme, une religion vieille comme le monde et toujours pratique. Je ne donnerais pas vingt sous d'un roman gai, car il ne serait lu que par des hommes, et les hommes ne lisent pas de romans. lis feront bien toutefois de lire Crime d'amour, cai- ils y verront où nous en sommes de la sainte institution du mariage. C'est tout à fait documentaire. Il y a là un mari qui fait rêver.

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