JEAN RICHEPIN
LA
LÈGEtNiVE VE iS\f. JEoAtf^ T{ICHET13^
E poète de La éMer est un monstre !
,, N'y allons pas par quatre chemins \ et cessons de tromper le peuple. Ceux qui se représentent M. Jean Richepin comme un homme simple, normal, faisant partie d'une société de quelque chose, dînant aux heures requises, habillé par un tailleur qu'il paie, fumant des cigarettes autorisées par la Régie et gagnant sa vie avec sa plume, se trompent lugubrement.
Je le connais. Je le hante*.. Voici.
lOO TÊTES ET CHARGES
Ce chef Touranien dissimule sous des dehors illusoires de contribuable français une idencité hotfmanesque et Edgar Poétique. 11 a une âme nomade, en émigration permanente d'eUe-même, si j'ose m'exprimer ainsi, et qu'on ne saie jamais où trouver quand on a besoin de lui parler, et en cela il est pareil à cet assassin de M . Barrême, que les journaux invitent vainement à se rendre à la Préfecture de police.
Cette âme vagabonde tantôt s'embusque aux coins des bois, tantôt se commet avec des gueux, des truands et des ribaudes inavouables, et parfois lance à la Divinité des imprécations telles que, si le ciel n'était pas consolidé par les clous d'or des étoiles, il lui tomberait dessus comme une cloche. Et, fait extraordinaire! c'est au moment même où il « touranise » avec le plus de férocité qu'il a le mieux l'air d'un bon bourgeois pacifique et résigné à la vie dolente des civilisations occidentales. C'est cela, voyez-vous, qui trompe les actrices.
AvoirM.RLchepinàsatable,c'estavoiràdînerun Thug, un étrangleur de flnde, un derviche tourneur, un Aiassoua mangeur de moutons vivants, un homme enfin qui, au milieu d'une causerie étincelante, s'évade de luî-méme, bondit, arrête une caravane, cette diligence du désert, et est de retour à l'heure du café pour finir la conversation ,
Je l'ai vu, moi qui vous parle, et il n'y a pas bien longtemps, jouer le guignol, chez moi, devant une vingtaine d'enfanrs extasiés. II avait apporté son tambour. Car il touche du tambour dans la perfection. Ce qu'il fit de l'une de ses mains est prodigieux! Les pantins se démenaient et se bousculaient, le tambour ronfiait, les décors changeaient. Pierrot était pendu et dépendu, le juge faisait son prêchi- prêcha, et les enfants se roulaient de joie. Pendant ce temps-là, que fkisair-jl de la main qui restait libre.-* Il épousait la reine de Madagascar, étranglait un tigre et changeait de religion. Il acheva la représentation des deux mains et comme si rien n'était arrivé.
Comme Richepin est Turbanité même, personne ne s'aperçoit de ces avatars subits et effrayants que dénotent seuls aux regards exercés les éclairs de ses yeux fauves, traversés de visions sinistres, et le hérissement électrique d'une crinière de roi nègre. A ces signes seulement on voit qu'il est ailleurs, là où il fait de l'orage, là où quelque chose rugit, se déchaîne, croule, tatouille ou chambarde. De là sa légende. Car Richepin dégage une légende. A l'âge oii l'on est encore à l'Ecole normale, le poète de La zMer croisait déjà dans les eaux d'Alger. Il était uscoque. L'uscoque est quelque grade dans la piraterie. Herculéen,
102 TÊTES ÏT CHARGES
lyrique et bon enfant, il écumait les flots qu'il devait chanter plus tard, et il enlevait les jeunes Grecques à l'abordage, quand il en passait. Il était aidé dans cet apprentissage de la vie réelle par ses deux seconds, Raoul Ponchon et Maurice Bouchor, lieutenants sarcastiques, qui faisaient à eux tout seuls la manœuvre, la popotte et les signaux. Entre deux aventures on revenait passer ses examens à Paris, sous des déguisements de normaliens. Et puis l'on repariait.
C'est ainsi qu'on rencontra un jour Nana-Sahib, lequel, à cette éqoque, n'était pas sérieusement mort. Nana-Sahib, fatigué de se cacher dans les pagodes, allait opérer sa soumission à la reine Victoria, ou tout au moins au prince de Galles.
Les corsaires voulurent lui faire comprendre à quel point cette résolution manquait de couleur, de caractère, et combien elle était bourgeoise, que dis-]e.^ aryenne! Il ne les écouta pas. Alors l'uscoque le tua, s'empara de ses riches habits, et ayant revêtu sa propre peau, il vînt à la Porte- Saint-Martin jouer au naturel le rôle hurlatoire, fusillatoire et trépidatoire du révolté indien qui veut embêter l'Angleterre. Et de fait l'Angleterre commençait à être embêtée, lorsque tout à coup (c'est Paul Bourget qui m'a conté cette histoire) Nana-Sahib, imparfaitement assassiné, se pré-
JEAN RICHBriN 105
senta à l'eiicrée des artistes et réclama sa peau à Sarah Bernhardt. Il fallut la lut rendre.
Voilà ce que le psychologue contemporain raconte. Or, Paul Bourget est surtout un critique, il ne fait de romans qu'à ses heures, il n'a pas riiabitude de mentir.
Huit jours après avoir rendu sa peau à Nana- Sahid, et avoir repris la sienne, l'uscoque entrait dans un monastère, II s'emparait de l'atelier de sculpture au mont Achos. C'était lui qui répandait dans la chrétienté ces images étiques, où rien d'humain ne bombe, et qui semblent allégoriser l'amour d'un souffle pour un fil. Le jour où j'appris cette incarnation nouvelle par tes journaux, et comment l'uscoque était devenu propagateur d'icônes byzantins, j'étais en Bretagne, sur une petite grève, où la mer est douce, et je causais avec un homme, jeune encore, qui ^ venait de donner une leçon de natation à son petit garçon et semblait très fier des progrès du bambin dans cet exercice. Si quelqu'un n'avait pas l'air d'être au mont Athos, c'était cet hommelà. Et pourtant il y était. 11 parut très contrarié d'apprendre qu'on le savait àé'jk, à Paris. Rien de ce qui concernait sa légende n'échappait donc aux reporters ! Et il me prie à témoin :
— Est-ce que je ne fais pas tout ce que je puis
pour cacher au monde ce fatal don d'ubiquité, qui est ma pêne, et que je n'avoue qu'à mes éditeurs? Vous le savez, voilà plus d'un mois que je réside ici et que je travaille à une comédie pour Coquelin. J'écris, les porres ouvertes pour qu'on me voie. Eh bien! ils savent déjà que je dirige le couvent du mont Athos et que je pêche en même temps la morue à Saint- Pierre-Miquelon! Ce n'est plus du reportage, c'est de la police telle qu'on la rêve.
— C'est donc vrai, lui demandai-je, et ce que l'on raconte de votre rocambolisme n'est pas une création de Paul Bourget?
11 ne répondit rien, mais une lueur étrange traversa ses paupières, et je compris qu'il venait encore de partir. Le Richepin que j'avais devant moi n'était pas le vrai Richepin, le Richepin de la légende. Celui-là était dans les lacs d'Ecosse peut-être, ou chez Carjat en train de poser pour sa photographie, qui sait? Ou au Brésil, dans tes pampas, enfin ailleurs.
Aujourd'hui, le « monstre n publie La c5Ver.
Quand il a fait ce volume, je l'ignore. Entre deux carnages probablement. Sa légende ne raconte rien encore de cette période mystérieuse de sa vie. On a bien essayé d'accréditer qu'il l'avait composé sur un des paquets de cordages,
JEAN KICHEPIN lOf
entre Bordeaux et Nantes, pendant une nuir de walpurgis. Je ne le crois pas. Et j'ai de bonnes raisons pour ne pas le croire, attendu que j'ai assisté à la perpétration du poème. Cette fois, c'est moi qui tiens la légende.
C'était cet hiver même, dans une grotte profonde et tapissée de goémons d'une longueur prodigieuse. 11 s'était réfugié là, sans Maurice BoLchor, mais avec Raoul Ronchon, qui, pour certains coups de main, est son aide favori. On peut apitoyer Bouchor; Ponehon, jamais. Us s'étaient façonné des lits en tressant k-s goémons attachés aux rocs. Leur plan était simple et sombre. Ils avaient observé que les sirènes ne se montrent que lorsqu'il n'y a personne, et, l'hiver, les plages sont désertes. Ils s'embusquèrent dans la grotte et se mirent à imiter tous les cris d'oiseaux de la création. Ils vivaient de moules et d'espérance,
-Longtemps les sirènes se firent attendre. Elles sont méfiantes depuis que l'on construit des chalets suisses sur le bord de la mer. Enfin, il en vint une, atdrée par le bruit de volière. En moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, ils avaient fondu sur elle. Us la ligottèrent et lui firent chanter toutes les chansons qu'elle savait. Elle les chanta. Le monstre les notait. Et puis ils l'égor-
gèrent et son sang rose fit une aurore sar la mer, qui en attira quelques autres. Elles eurent le même sort jusqu'à ce que Richepin eût son volume. Alors il écrivit à son éditeur, qui vint les chercher tous les deux. Ils ressemblaient à des vampires. Ponchon, moins que lui. Voilà ce que je sais sur le poème La Sfer. Toute autre légende doit être tenue pour controuvée.
Avais-je raison de dire que M. Jean Richepin est un monstre?
Car enfin à quoi ces choses ressemblent-elles? Est-ce la vie de ceux qu'on appelle aujourd'hui des poètes? Où est la recherche du prix Montyon là-dedans? Où est le désir de plaire à l'Académie? De décrocher la Légion d'honneur! De se faire une clientèle parmi les institutrices? Je ne retrouve rien, dans les mœurs de cet homme, des convenances qui font que l'on est un monsieur très bien, estimé à tous les étages, salué par un concierge difficile en locataires et cité comme modèle de bonne paie chez les commerçants d'un quartier. En quoi est-il pareil à nous, ce poète de La îMer^ La légende a bien raison, c'est un monstre : il est original et il a un grand talent! Quelle horreur!