COQUELIN CADET I4I
OÙ nagent les promesses d'hommes non tenues.
Il venait d'en voir une dont les dispositions pour le théâtre lui parurent extraordinaires. Il voulait l'acheter pour le compte du gouvernement et en tirer son premier prix de tragédie de l'année, classe des femmes. Heureusement que le pharmacien y tenait.
Comme tout le monde, au temps où je croyais que le théâtre était un arc et que les choses sont sérieuses, j'ai assisté à un concours du Conservatoire. Je vous parle d'il y a longtemps, vingt ans, je crois. J'avais à la Pépinière un ami en qui je voyais l'avenir d'un Préville et qui travaillait dans la classe de Régnier. Comme il a fait honneur aux espérances de tous ceux qui l'aimaient, je n'hésite pas à le nommer : c'était Coquelin cadet.
A cette époque, Cadet arrivait d'Angleterre, où il s'était enfui par chagrin de sa vocation contrariée. Avec cette logique burlesque qui est sa dominante et qui l'égaré, au clair de lune, dans les marais du monologue, il avait d'abord déduit de son impossibilité d'être acteur qu'il serait un professeur de dessin excellent. Et il était allé propager la hachure et les deux crayons chez de trop crédules insulaires. Un jour, une mère de famille ayant insisté pour que le profes-
seur dessmâc lui-même une oreille antique, qui ne lui semblait pas correcce, sur le papier de son élève. Cadet, pincé en flagrant délit d'inaptitude aux arts graphiques, avait dû quitter l'Angleterre. Poursuivi par les imprécations d'un peuple justement irrité, il avait sauté sur le premier paquebot en partance et il était débarqué chez son frère, fort éperdu.
C'était là que je l'avais connu. Il était long comme un jour sans pain, et d'une maigreur macabre et noire qui le faisait ressembler à un jeune croque-mort en belle humeur. Mais déjà, dans le geste, la voix, le masque et l'esprit, il avait cette virtuosité simiesque qui décèle son comédien de race. Certainement, abandonné à lui-même et façonné par la vie, il serait devenu un grand bouffon populaire, de la lignée des Scaramouche, et il nous aurait dotés de cette littérature facétieuse qu'il tente instinctivement de créer par ses impuissants soliloques.
Mais son frère était sorti de la Pépinière. Il fallut qu'il y entrât. Régnier le prit, et il le déforma. Tous les dons qu'il avait, ces beaux dons funambulesques, d'une intempérance italienne, cette verve, cette folie, tout ce que la nature enfin lui avait donné et tout ce que l'Angleterre et le supplice de la hachure avaient exaspéré
jusqu'au génie, le Pépiniériste lui rabatdi tout, comme on rabat les pattes d'un poulet avant de le mettre à la broche. Il fallait en effet en obtenir un sociétaite de la Comédie-Française, car tel est le but unique de la Pépinière.
J'assistai donc à ce concours de massacre, et de ma vie je ne demeurai plus stupéfait. Cadet avait choisi pour morceau d'examea une pièce intitulée ÏCiinglais ou le fou raisonnable. Ah! que le choix était mélancoliquement juste! C'était bien cela, en efTet, et l'on ne pouvait définir mieux la situation. Tout à fait raisonnable, le pauvre fou d'Anglais, si raisonnable qu'il en décrocha, avec notre mâchoire, le prix de pépiniérisme. En un an, il était devenu aussi « conservé » que les autres.
Ce qu'il lui a fallu de temps après cela, et de travail, et de luttes pour se reconquérir et pour rendre à la nature ce qu'elle lui avait octroyé, ceux qui l'ont suivi peuvent le dire. Mais ce rude sociétariat à perpétuité laisse aux plus forts talents sa cicatrice, et lorsque le temps est à la pluie, au Théâtre- Français, soit les jours de répertoire, le joyeux Cadet sent sa blessure.
Allez, allez, tous les gouvernements peuvent s'y mettre avec tous les corps de métiers, et tirer
des acteurs et des peintres du fond de leurs bottes démocratiques, ils n'obtiendront jamais que des sociétaires et des médaillés. Le vrai comédien naît là où la nature, dans un caprice cocasse, le fait naître. Puis, comme tous les autres artistes de tous les autres aris, il se développe au contact des moeurs, par des études propres entées sur des observations personnelles, en vivant. La tradition est une force applicable aux sciences uniquement, et que, par une pétition de principe absurde, on s'acharne à appliquer aux arts, lesquels n'en ont que faire. Apprenons des autres ce que l'on apprend des autres, mais n'apprenons que de nous-mêmes ce qui est en nous seuls. Avec votre Pépinière qui fournit à la consommation effroyable en abaissant le goût d'un peuple encabotmé jusqu'aux moelles, vous en êtes arrivés à prendre des vers luisants pour des étoiles, et jamais de plus mauvaises comédies n'ont été jouées en France par de plus pitoyables interprètes. C'est ce que les directeurs vous donnent à entendre quand ils vous disent : a 11 n'y a plus de comédiens, » quoiqu'ils en aient cent mille dans leur escalier, tous pépins de la Pépinière.