‹ Le livre de CalibanChapitre 27 sur 58 · L'ABBÉ LISZT · texte numérisé non relu

L'ABBÉ LISZT

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L paraît qu'il n en joue plus... Ah! je te crois !

D'abord on ne peut pas toujours en jouer, et puis si, lui, il en jouait encore, qu'est-ce que le pape lui aurait pardonné.'^ Vous savez qu'il s'est fait prêtre par remords d'avoir abusé de cet instrument-là. La conversion est historique. Or, quand on reçoit les Ordres, on

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jure de renoncer à Satan ^ à ses pompes et à ses œuvres, — c'est-à-dire au piano.

S'il en jouait, il serait un renégat, voilà tout. Remarquez qu'il en brûle d'envie, peut-être. Ses grands doigts de faucheux le démangent, et il ne sait où les fourrer. Mais lapostasie est là. Elle est là, lapostasie^ dans le métronome qui fait flic-flac... Voilà ce que j'appelle une situation.

Malheureux abbé Liszt! jamais plus vous n'aplatirez le bémol noir, le bécarre blanc et les pédales irascibles, oh ! jamais plus « never more! » comme dit le corbeau d'Edgar Poe. C'est fini, mon père, de fatiguer le palissandre. Adieu les écroulements de gammes et la fonte des dièzes! Tout cela doit aboutir à la pénitence. Le Père Éternel n'aime pas ce péché-là. Il est dur pour les pianistes. Il les condamne à en toucher pendant toute l'éternité. Dans l'Enfer du Dante, il y a un piano blanc, c'est-à-dire un piano ne rendant pas de bruit, où Lucifer les accroche, tout hérissés!...

Je regrette de le dire, mais c'est bien fait.

Oui, mon père, car le piano n'est pas dans la nature. Et même dans la Société, moins il y a de pianos, plus on rit. Si le piano avait dû être dans la nature, il est clair que le Créateur aurait pris dix bonnes minutes des sept jours pour en

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fabriquer le modèle. Puisqu'il ne Ta pas fait, c'est qu'il n'y tenait pas. Or, comme toute chose existante, ou à exister, était prévue par lui et contenue en lui, selon le dogme, j'incline à pen» ser que le piano lui a fait peur. Il a reculé devant la responsabilité de le créer. Et cependant le piano existe!

Il faut donc en arriver par syllogisme à déclarer que le piano est une sous-conception < — de qui? — mais de l'Ange déchu, parbleu! Une farce perverse de Satan, une oeuvre du mal. Le piano est l'ennemi de l'homme, et c'est ce que l'abbé Liszt a fini par comprendre, un peu tard peut-être. Aussi n'ira-t-il qu'au Purgatoire, parce qu'au Purgatoire il n'y a pas de piano blanc. Seulement, il y a des orgues sans tuyaux, sans soufflets, dont on tire vainement les boutons pendant quelques bons petits siècles! Je vous conseille, mon père, d'accumuler les indulgences.

On raconte diversement la conversion de l'abbé Liszt et comment il s'aperçut que le piano est l'ennemi de l'homme. Voici la vérité, la vraie. Une fois, il livrait un concert dans une ville où il y avait beaucoup de chiens. Comme, en ce temps-là, il était fort distrait, il lut mal sur l'affiche la date du concert et vint la veille. Fait extraordinaire, il n'y avait encore personne dans

la salle, quoique le concert fût pour le lendemain! Liszt s'assit tout de même au piano, et il joua pour lui-même. On sait par les Leiires tfun Voyageur de George Sand que, lorsque Liszt jouait pour lui-même, c'était quelque chose de prodigieux. Aussi les chiens entrèrent-ils au bruit, roquets, barbets, épagneuls, caniches, tous les chiens, lis se mirent à hurler à la mort, et le pianiste faillit être dévoré.

Alors Liszt fit ce raisonnement: Puisque le chien est l'ami de l'homme, s'il abomine le piano, c'est que son instinct lui dit : « Le piano est son ennemi! n Ce ne fut pas encore te chemin de Damas, mais ce fut l'un des sentiers qui y mènent.

Une autre fois, un sculpteur voulut lui faire sa statue. U l'avait représenté au piano. Naturellement, c'était un piano à queue. L'artiste l'avait modelé d'après nature, sur un chef-d'œuvre prêté par madame Erard. Liszt arrive dans l'atelier, aperçoit le groupe fraîchement massé par le statuaire, et il devient Uvide!

— Quelle idée sinistre avez-voiis eue là, demande-t-it, la voix altérée. Vous me faites jouer du cercueil à musique.

— Comment du cercueil à musique? Mais c'est un piano à queue copié d'après nature. Voilà

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