LA MACHOIRE DE MOLIÈRE
encore matière pour les petites boules, blanches et noires, avec lesquelles on vote.
Les alvéoles de la dentition en sont assez bien garnies et font honneur à l'art odontalgique du grand siècle. Il y en a seize, soit huit de plus que de sociétaires. Les plus remarquables sont les molaires, carrées, solides et fortement assises 5 elles forment des sièges naturels que l'artiste ivoirier n'aurait pas besoin de retoucher pour obtenir des chaises curules; celles-là seraient pour Got, Maubant, Worms et Mounet-Sully, enfin pour les Part entière. Quant aux incisives, j'y vois plutôt Thiron et Cadet, assis.
Oui, ce serait un joli travail. Mais, hélas ! nos arts industriels sont en baisse, et vous ne trouveriez plus, même à Dieppe, un ouvrier à qui confier une pareille pièce pour une pareille commande. Aussi la mâchoire de Molière doitelle demeurer simple mâchoire et matière première, absolument comme celle dont Samson se servait pour abattre les Philistins, et qui est au Jardin des Plantes.
Certes, je n'établis aucune comparaison entre ces deux reliques, pas même une simple analogie, croyez-le bien. Je dis seulement qu'à l'heure même où M. Darcel déposait l'une sur le bureau ému de Claretic, parmi les attaques de nerfs de
Monval, il y avait devant l'autre, au Jardin des Plantes, un homme profondément perplexe. Cet homme, que toute l'Europe connaît sous le nom d'Emmanuel Frémiec, et qui joint un esprit singulier à un don de statuaire-animalier plus rare encore, était debout devant un fossile, quai d'Austerliiz, et songeait.
— Si Darce], se disait-il, est parvenu à poser au Comité le lapin de sa mâchoire inférieure de Molière, qu'est-ce que fait dans notre Musée zoologique celle (supérieure) de l'animal biblique et catalogué que Samson avait dans sa panoplie ? Ne serait-ce pas le moment de la caser au baron de Rothschild ? Car, pour l'authenticité, elle vaut l'autre, et pour l'intérêt historique, elle la dépasse !
Le raisonnement de Frémiet ne laisse pas, en effet, d'être assez juste. Du moment qu'on se mec à collectionner des mâchoires, il faut avoir les plus rares et les plus célèbres. On comprend très bien que celle de Molière soit précieuse entre toutes à la Comédie-Française, et cela va de soi. Mais alors pour M. de Rothschild qui est juif, ainsi que Drumonc l'a révélé, celle dont se servit Samson contre les Philistins est une rehque sans prix, et il y aurait là une bonne affaire pour notre Musée zoologique, lequel est pauvre.
LA MACHOIKE DE MOLIERE JJÇ
Malheureusament pour Frémiet, le baron de Rothschild, tel que je le connais, est beaucoup plus difficile que la Comédie-Française dans le choix de ses objets d'art religieux. Il demande généralement des papiers bien en règle prouvant les origines des choses ou de bonnes signatures. Il aimerait mieux acheter à Frémiet une belle statue signée Frémiet qu'une mâchoire d'âne à Philistins signée Samson, et il serait plus sûr au moins d'avoir de l'authendque dans le rare. Et puis cette histoire du Comité et de la mandibule est faite pour lui donner à réiléchir.
Pour moi je ne vois pas sans un serrement de cœur ma chère Comédie-Française s'engager dans un procès d'où il ne peut ''sortir pour elle rien de bon, d'aucune manière. D'abord, M. Darcel le gagnera, grâce à l'argumentation irréfutable que voici : Qu'est-ce qui prouve que la mâchoire est bien celle de Molière? C'est justement le désir passionné témoigné par le Comité, qui seul s'y connaît, de posséder ladite mâchoire. Si c'était M. Raymond Deslandes, par exemple, qui me l'eût demandée pour le Vaudeville, sa demande ne ferait point titre, et si c'était M. Koning, pour son Gymnase, les doutes s'épaissiraient encore, car ces deux spécialistes ne savent de Molière que ce que tout le monde
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