‹ Le livre de CalibanChapitre 53 sur 58 · DE 1 0,000 FRANCS · texte numérisé non relu

DE 1 0,000 FRANCS

c4 SM, F. Coppée.

N cher Coppée, à présent que vous en êtes, vous devez comprendre.

Chantre des Humbles, éclairez-moi, car, hélas ! je n'en serai jamais (DesbaroUes me l'a prédit) et par conséquent je ne comprends pas, je ne dois pas comprendre.

Qu'est-ce qu'il faut faire pour obtenir l'argent de l'une de ces fondations pieuses dont parle don César de Bazan, que votre Académie dé-

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cerne et qui assimilent la littérature française à un hospice d'incurables doublé d'un asile de nécessiteux ? Comment vous décrocher, ô timbales Vitet, Gobert et Bordin, et coi, casserole Thiers, triennale et luisante? Pour grimper à ces mâts de cocagne, de quel suif doit-on se graisser la culotte ?

Sachez, mon cher Coppée, que dans ma petite famille le besoin d'un surplus se fait aigrement sentir. L'autre jour, pendant sa promenade, ma fillette a vu distinctement à une vitrine de marchand de jouets une poupée de lo.ooo francs. Elle ne l'a certainement pas trouvée trop chère, car elle n'a que trois ans et demi et elle ne sait pas encore la différence qu'il y a sur la terre entre un Rothschitd et un homme dé lettres. Je vous avouerai même qu'elle me l'a demandée, pas la différence, mais bien la poupée de lo.ooo francs.

Vous dire que j'ai rougi, c'est ne rien vous dire. Ma confusion devant les miens était horrible. Qu'est-ce que c'est qu'un métier dont l'artisan ne peut pas donner à sa Bile le joujou qu'elle désire? Mon cher Coppée, c'est le nôtre.

Lorsque tout à coup, ayant ouvert le Figaro pour me donner une contenance, j'y lus que mon confrère M, Pierre Loti venait de rece-

voir de l'Académie, organe de feu Vicec, f .000 francs pour ses ouvrages. C'était la moitié de la poupée.

Diable ! pensai-je, maîi j'ai des amis, moi aussi, dans le sein de cet organe; votre nom me vint aux lèvres et je me décide à vous écrire.

Ne pourriez-vous pas, mon cher camarade, en usant de votre influence et en présentant bien les chose* au parti orléaniste, m'obtenir pour la fois prochaine ma poupée de 10.000 francs?

Certes I je ne veux pas démentir l'oracle de DesbiroUes. Il a constaté un creux dans ma main à la place de l'académisanon. Mais est-<:e demander à « en être » que d'en solliciter la bénédiction dorée ?

Il y a dans mon cas une situation particulière qui touche aux intérêts de la corporation. Si personnellement je n'ai aucun droit aux présents de feu Vitet, de feu Gobert et de feu Bordin (et je le recannais tout de suite), il n'en est pas moins vrai qu'il existe de par le monde une poupée de 10.000 francs que M. de Rothschild peut payer à sa Bile et que je ne peux pas payer à la mienne. C'est injuste, puisque nous sommes en République. J'en appelle à M"' Louise Michel, si spéciale pour ces questions d'égalité sociale.

Et cependant mon métier vaut celui de M. de

^M Rothschild, et, quelque laborieux qu'il puisse

^r èai, je le suis autant que lui. Vicer, Gobert ec

H Bordtn avaient prévu cette anomalie si bizarre

I dans les salaires, et leurs fondations pieuses visent

I les poupées de lo.ooo francs, — ou bien elles

■ ne visent rien du tout.

■ Lorsque, le jour de l'an dernier, mon Bis H me demanda pour ses étrennes « une vraie loco- I mctive », je profitai de ce qu'il avait dix ans I pour redresser ses idées sur l'état qu'exerce son

■ père. Je lui racontai qu'il n'y a pas encore quatre I siècles on pendait les poètes à Montfkucon,

comme poètes, que deux siècles plus tard on les faisait bâtonnet par les domestiques, et que j'en avais connu, moi, son père, qui ne mangeaient pas tous les jours. J'évitai toutefois d'appeler ces époques : le bon temps ! Il comprit, se laissa arracher cette illusion et se construisit une locomotive en carton, presque aussi belle que les vraies locomotives.

Mais quelle illusion arracher à une fillette de L trois ans et demi, mon cher poète, lorsqu'elle

B veut une poupée, si cette poupée est unique et

K particulière, et si elle vaut deux fols le prix

^B Vitet ? [1 n'y a qu'à céder.

^^ Et c'est alors qu'il fait bon d'avoir des amis à

l'Académie.

Ne vous bercez d'ailleurs d'aucun rêve d'économie. Je suis ailé chez le marchand de jouets et je lui ai marchandé la poupée. Il n'en veut rien rabattre. J'ai lu dans son œil cette phrase sévère : « Tant pis pour vous î Ayez les prix d'Académie nécessaires! » II avait même l'air d'insinuer que ce n'est pas si difficile que je me l'imagine, avec tout le peuple français, et qu'on i

n'a qu'à les demander. Vous êtes témoin que je '

tes demande.

Il s'agit donc, ami Coppée, de vous entendre I

avec Ludovic Halévy et Emile Augier, qui m'ont to'ijours témoigné une sympathie véritable, pour que je puisse tirer sur l'Académie un bon de diï mille effigies de vingt sous de la République athénienne. S'il faut leur faire une cantate, je la leur ferai 1 S'ils veulent un Mémoire sérieux sur ks rapports de Colbert avec Louvois, en style Bossuetique ou Malebranchien, je tiens aussi ce: article. Tout pour la poupée ! Je vous révèle d'avance la devise latine qui distinguera mon manuscrit, afin que vous puissiez le choisir, comme par hasard ! On y lira : « ^^ec plurîhus impar ! » Et il sera noué avec une faveur verte. Dites à Ludovic de ne point se tromper.

Je concours pour tous les prix.

J'appète au prix Vitet, au prix Bordin

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prix Gobert, et à la casserole Thiers et au couvert d'argent Maillé-La-Tour-Landry. II n'est pas défendu, je suppose, d'avoir du génie dans tous les genres, et si Pic de la Mirandole se présentait, il se ferait une quarantaine de raille francs par an sur l'Académie, Je serai ce Pic. La poupée ne sera certainement pas vendue l'année prochaine. Elle est à moi, si vous y mettez un peu de complicité. Les rubans seront verts.

Aimable Coppée, je vous entends : « Il n'y a pas de précédents. Personne n'a jamais eu, en une seule fois, tous les prix d'Académie, tous les revenus imposants de nos pieuses fondations.

Jamais feu Bordin ne s'est uni à feu Gobert pour enrichir le même lauréat. Nul n'a totalisé les cinq mille de l'un avec les trois mille de l'autre, plus les quinze cents du troisième, la casserole triennale et les couverts Maillé-La-Tour-Landryl... » Ah ! que voilà bien la routine !

J'y veux encore le prix Montyon, ou je dirai que vous décachetez les devises d'avance et que l'anonymat n'est pas par vous respecté. Si je suis Pic, tan: mieux pour moi. A la poupée, j'ajouterai la locomotive, et voilà tout !

Ce n'est pas moi qui ai choisi le genre de récompenses proposé par le dix-neuvième siècle

aux artistes de lettres, SI c'est avec de l'argent qu'on pousse au génie, si l'on fait danser des bourses devant les poètes et les stylistes, le plus malin d'encre eux serait un imbécile s'il s'en tenait au salaire platonique d'Alain Chartier, Gobert, Bordin et Vitet nous apprennent que les temps sont passés où le baiser d'une princesse sur des lèvres endormieà payait l'art des beaux manieurs du langage, La gloire que nous avons est une gloire monnayée j elle rend comme la Rente.

C'est une ferme en Beauce de gloire. Les posthumes nous entredennent. Est-ce la revanche de Montfaucon? Les Muses aimaient mieux la potence.

Mais qu'importe! Grâce à vous, mon cher Coppée, j'aurai ma poupée de 10.000 francs.

Elle passera sous le nez de Rothschild luimême, et ce n'est que chez moi, humble gendcletcre, qu'elle dira papa et maman avec sa voix naturelle. Et ma fillette ne doutera pas du métier de son père, l'honneur des lettres sera sauf.

Et n'allez pas croire que, sous prétexte de satisfaire un désir sacré d'enfant, je cherche à vous extorquer une somme dont je n'ai aucunement besoin. Il ne retourne que de la seule poupée, et le pain chez nous est en abondance.

Si M. de Rothschild me faisait l'honneur de venir dîner à la maison, il trouverait la soupe et le bœuf des notables avec le pot de moutarde qui ne doit rien à personne. Car l'homme de lettres qui travaille arrive à vivre au dix-neuvième siècle tout comme un autre, et c'est là ce que Vitec, Gobert et Bordin me font l'effet d'ignorer.

Le superflu seul est dur à obtenir et ce n'est pas sans sacrifices de toute sorte qu'on arrive à tenir tête à un millionnaire qui vous dispute une poupée de lo.ooo francs. II faut pour cela égorger devant l'Académie son originalité d'abord, son indépendance ensuite et jusqu'à la fierté professionnelle. Il faut se résigner à écrire platement^ à penser vulgairement, à refléter quelqu'un et à ne point sorrir de la médiocrité idéale qu'encouragent les fondarions pieuses. Alors le luxe vous arrive et les fillettes ont leurs poupées.

Je ne dis pas cela, bien entendu, pour mon confrère M. Pierre Loti dont j'admire plus que personne le superbe talent^ et à qui le prix Vitet tombe sur la tête comme une tuile. Vous ne devez pas, mon cher Coppée, être étranger à cette exception qui confirme la règle, et c'est pourquoi je crois devoir vous assurer que je ferai un bon usage — celui que je vous ai dit — des divers encouragements que vous arracherez pour

moi au para orléaniste. !^c pluribus impar et faveur verte.

Mais une fois la poupée payée, je retournerai à mes chères études, et je me conformerai en cela à l'exemple de ce fameux cul-dc-jatie des Vosges, à qui l'Académie décerna un jour le prix Montyon à l'unanimité, et qui, ce prix toiiclié, parcourut les sentiers du vice, sentiers délicieux, où i! commit quarante attentats à la pudeur. Je me bornerai à neuf, car c'est le nombre des Muses.

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