‹ Le livre de demainChapitre 23 sur 136 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Lorilleux et Lefranc sont arrivées à produire les nuances les plus délicates et les plus variées. Cependant les impressions en couleur ne sont encore revenues à la mode, en France, que pour les couvertures, les titres et les ornements des livres ; il faut aller en Angleterre pour retrouver le texte lui-même imprimé en couleurs.

Le 7 février 1837, on offrit à Guillaume IV, à Brighton, un Nouveau Testament imprimé en or sur papier porcelaine et tiré à cent exemplaires ; on avait mis deux ans à exécuter cet ouvrage ; tout récemment, Wittingham a imprimé, pour l’éditeur Glady, le roman de Manon Lescaut en trois couleurs, bleu, rouge et noir.

A Bruxelles, Gay et Doucé, ainsi que Kistemaeckers, ont également édité divers petits ouvrages soit avec le texte vert et des filets rouges, soit en texte noir sur fond violet.

Nul n’a songé encore à approprier à la fois les teintes de l’encre et du papier à la nature du livre.

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(pyyfm ORSQ.UE nous percevons par l’organe de l’ouïe la pensée d’un autre , l’impression

sur notre esprit peut être renforcée par

toute une série d’artifices. Ce sont d’abord les inflexions de la voix qui donnent à la phrase son modelé, mettant en saillie les parties importantes, rejetant dans l’ombre les détails ; c’est le timbre qui la revêt d’une teinte plus ou moins agréable ; c’est le rhythme du vers qui en cisèle les contours , leur

donne de la netteté et y taille des facettes

destinées à produire des touches éclatantes ; c’est le chant qui l’inonde de lumière et en exalte l’effet; c’est enfin l’accompagnement musical qui forme le fond sur lequel elle doit se détacher harmonieusement.

Quand cette même pensée nous arrive par

le Livre, il faut un véritable travail de l’esprit pour constituer l’image qu’elle veut évoquer; la beauté typographique n’équivaut qu’à une diction correcte mais monotone. Dans les ouvrages illustrés, les figures viennent certainement en aide à notre imagination; aussi les voyons-nous se mélanger, chaque jour plus intimement, au corps môme du texte et se fondre avec lui de telle sorte que l’impression physique se produise en même temps que l’impression intellectuelle qu’elle renforce comme un son consonnant.

Ce procédé, qui a donné récemment naissance à de magnifiques ouvrages, a l’inconvénient d’entraîner à des frais considérables ; de plus, l’artiste risque d’interpréter la pensée de l’auteur autrement que le lecteur : de là dissonance. Ne suffirait-il pas souvent de stimuler par une impression physique l’imagination du lecteur, de lui donner, pour ainsi dire, le coup de l’étrier et de la laisser, une fois partie, composer ses tableaux à son gré ? Au lieu de vouloir chanter son poëme, on l’accompagnerait discrètement avec une de ces mélopées de trois ou quatre notes revenant à intervalles périodiques, dont les Orientaux bercent leurs rêveries.

LA COULEUR

Le sentiment est une chose vague et indéterminée ; il ne s’exprime bien qu’à l’aide de sensations analogues et l’on perd en intensité ce qu’on peut gagner en précision. Dans le Guillaume Tell de Schiller , les confédérés des trois cantons, réunis pendant la nuit sur le Rütli , se retirent silencieusement après avoir prêté le serment d’alliance ; tout-à-coup l’orchestre fait éclater une symphonie magnifique et la scène reste vide pendant quelques minutes, présentant seulement le spectacle du soleil qui se lève sur les glaciers. Le grand poète savait bien que les plus belles strophes du monde n’auraient fait que distraire et atténuer l’émotion du spectateur.

On peut, en partant du môme principe, chercher à animer les pages aujourd’hui si froides du Livre à l’aide des couleurs de l’encre et du papier. La couleur, en effet, indépendamment de toute forme, éveille chez l’homme des sensations physiques qu’il rattache involontairement à des sensations morales ; et ces sensations sont d’autant plus variées, d’autant plus complexes qu’il est arrivé à un degré plus élevé de civilisation.

« Toute la suite des hommes, pendant le

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