‹ Le livre de demainChapitre 39 sur 136 · LE MATIN QU’IL EST MORT · texte numérisé non relu

LE MATIN QU’IL EST MORT

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L’aurore De feux Colore Les deux.

Elle ouvre Les fleurs Et couvre De pleurs * Les arbres, Les nids, Les marbres Jaunis.

Lui, pâle,

Et froid,

Il râle Et croit Revivre . . .

Le jour

L’enivre

D’amour,

Souvenance >♦<

D’extase, 1

D’espoir.

Il jase,

Veut voir La plaine Là-bas Si pleine D’ébats ;

Les mousses, ,2?

Tapis ^

Des douces Brebis;

Les merles Jaseurs,

Les perles Des fleurs.

Il rit,

Se lève Et dit :

« Bon prêtre,

Je sens Renaître

Mes sens ;

Charmante

Gaîté,

Tout chante L’été ;

Tout cause, Tout rit,

La rose Fleurit.

Ma mère A tort, J’espère Encor! »

Une heure Après On pleure Auprès.

Al. Flan.

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L’ÉCOLE BUISSONNIERE

S n des souvenirs qui ont pour moi le plus de charme, c’est un plantié que je fis, étant enfant. Je puis bien dire que, depuis, dans le courant de ma vie, il ne m’est pas arrivé d’événement plus curieux, plus émouvant, plus étonnant, plus impossible. Il faut que je vous le raconte.

Vous n’êtes pas sans savoir qu’en Provence, nous appelons plantié l’escapade que fait un enfant, loin de la maison paternelle, sans avertir sa famille et sans savoir où il va. En Provence, les enfants font plantié quand ils ont commis quelque faute, quelque désobéissance qui leur fait prévoir quelque bonne volée de la part de leurs parents.

Dès qu’ils ont vu leur manquement et

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qu’ils pressentent ce qui leur pend à l'oreille, ils plantent là la maison, l'école et père et mère ; ils partent, à la garde de Dieu; arrive que pourra, et vive la liberté !

C’est une chose délicieuse, incomparable, de se sentir pour la première fois libre comme l’air, maître absolu de soi et la bride sur le cou. Et ^ou ! dans les garigues, et au marais, et à la montagne !

Puis vient la faim. Si le plantié a lieu l’été, le danger n’est pas grand. Il y a alors les champs de fèves, les jardins avec leurs pommes, leurs poires, leurs alberges; leurs arbres d’agriotes qui vous prennent par les yeux, et puis les melonnières, avec leurs gros melons qui semblent vous crier : Mange\-moi , et puis les belles vignes avec leurs clairettes vermeilles. Ah ! il me semble que je les vois.

Mais si c’est un plantié d’hiver, il faut s'industrier et il y a pas mal de peine. Les fainéants, les vagabonds se contentent de passer par les mas où ils ne sont pas connus, et de demander la couchée ; puis, s’ils le peuvent, les gueux, ils

F. MI STR AI

volent des œufs au poulailler et ils les boivent tout crus.

Mais les fiers, les hautains, ceux qui ont planté là la maison, non par vagabondage, mais par indépendance naturelle ou quelque injustice qui leur mord le cœur, ceux-là fuient, tant qu’ils le peuvent, les habitations et la vue de l’homme. Ils passent le jour, couchés dans les grands blés, dans le lit des torrents, dans les bruyères, sous les ponts ou dans les capitelles. La nuit, ils la passent dans les fenières ou les meules de paille. Vient la faim : ils mangent les mûres des buissons, les lambrusques, les prunes sauvages et, s’il le faut, des glands 1

Tout le jour n’est qu’un jeu, tous les pas ne sont que gambades. Faute de camarades, toutes les bétes, tous les insectes sont pour eux une société. L’enfant comprend ce que font ces animaux, ce qu'ils disent, ce qu’ils pensent, et il semble que ces animaux comprennent ce que vous leur dites.

Peu à peu, quand vous avez déniché force petits oiseaux, bien déchiré vos

LE PL.4NTIÉ.

pantalons, bien agacé vos dents, la languitude vous gagne, votre cœur se gonfle, et vous revenez au nid la tête basse.

Il s’est vu pourtant des enfants faire plantié et ne pas revenir. Ils allaient, ils allaient devant eux jusqu’à ce que la terre leur manquât, et jamais la terre ne leur manquant, ils allaient jusqu’à ce qu’ils rencontrassent ou la fortune ou la mort. Il s’en est même vu qui ont conquis des royaumes et des républiques, et je pourrais vous en citer, sans aller chercher bien loin.

Un Provençal pur sang, un Provençal de bonne race doit avoir fait dans sa jeunesse au moins trois plantiés. A mon grand regret, je n’en ai fait qu’un; mais, je vous en réponds, il compte bien pour deux. Vous allez en juger.

J’avais environ neuf ans. Comme la plupart des enfants de mon âge, j’aimais avec passion me baigner à la rivière.

Avant même qu’il fît chaud, nous nous donnions le mot, trois ou quatre gamins, et nous manquions l’école, ce qui ne contentait guère nos parents.

Un jour, mon père me dit : « Frédéric,

LE PLANTIE.

pour perdu, il faut s’ôter de devant et? faire un plantié. »

Je me mis donc en route. Je pris, je m'en souviens encore, un chemin qui conduit du côté d’Eyrague. Mais, à cette époque, savais-je seulement où j’allais?

Toutefois, lorsque j’eus cheminé une heure, il me sembla, à dire vrai, que j’étais en Amérique.

Le soleil commençait à baisser, et je' n’avais rien mangé depuis le matin ; j’étais las, j’avais peur. « Ma foi, me dis-je, il se fait tard; qui sait combien j’ai fait de lieues? il faut aller demander la couchéeà quelque mas. »

Et, quittant la route, je me dirigeai vers une petite métairie dont j’apercevais la blanche façade derrière une allée de cyprès. J’entre tout timide, et je trouve une vieille femme en haillons, mal peignée, et qui avait au moins cent ans. La vieille, qui venait de décrocher la marmite de la crémaillère, l’avait déposée au beau milieu de la cuisine, et, avec une cuillère de bois, elle retirait le bouillon et le répandait sur de larges tranches de pain moisi.

F. MISTRAL

— « Eh bien ! grand’mère, vous trempez la soupe, lui dis-je.

— Oui, me répondit-elle, et toi, petit, • d’où sors-tu ?

— Je suis de Maillane, lui dis-je; j’ai fait un plantié, et je viens vous demander la couchée.

— En ce cas, me répondit la laide vieille femme, assieds-toi sur l’escalier, les chaises sont rares ici. »

Je m’assis sur le premier degré de l’escalier.

— « Grand merci ! Comment appelle-t- - on cet endroit-ci ?

— Pamparigouste. »

Vous savez sans doute que lorsqu'on veut parler à un enfant d’un endroit fort ■ éloigné, on dit en plaisantant que c’est Pamparigouste, et moi, à cette époque, je croyais à Pamparigouste comme au saint Pater.

Cependant, à cette parole, à la pensée .de me voir si loin de ma maison, je sentis un frisson, il me sembla que je ne la «reverrais de ma vie et le repentir commença à entrer dans mon âme.

— « Ah çà, me dit la vieille quand elle

LE PLANTIE.

eut tin i sa besogne, ce n'est pas tout, petit. En ce pays, les paresseux ne mangent rien. Si tu veux avoir ta part de la soupe, il faut la gagner.

— Bien volontiers; que faut-il faire?

— Regarde; nous allons nous mettre tous deux au pied de l’escalier, et celui qui sautera le plus loin aura sa part de soupe et l’autre rien.

— • Volontiers, lui dis-je. »

Sans compter que j’étais très-ber de gagner mon souper, surtout en m’amusant. « Je serais bien maladroit, me disaisje en moi-même, si cette vieille sautait plus loin que moi. » Et les pieds joints, nous nous plaçons tous deux devant l’escalier.

Or, comme je l’ai dit, l’escalier était devant la porte.

« LJn, deux, trois, » dit la vieille.

Je m’élance de toute ma force; mais tout à coup la vieille qui n’avait fait que semblant de sauter, ferme la porte, met le verrou, et me crie : « Petit vagabond, retourne vers tes parents; ils doivent être fort inquiets. »

Je demeurai tout interdit. « Eh bien!

F. MISTRAT.

me dis-je, où aller maintenant? à la maison? » Je n’y serais pas retourné quand on m’aurait haché. Devant mes yeux se dressait toujours la gaule menaçante; d’ailleurs, il était presque nuit, et je ne me rappelais plus le chemin qu’il me fallait prendre.

« A la garde de Dieu, » me dis-je.

Il y avait derrière la métairie un petit chemin qui montait vers la colline. Je m’y engageai en quelque sorte sans y penser, et me voilà de nouveau à cheminer. Après avoir marché tant et plus, j’étais harassé. Jugez un peu, à cet âge, et rien dans le ventre depuis le matin ! Enfin, voilà que j’aperçois dans une maigre vigne, une vieille cabane en ruines. Le feu s’y était mis probablement plusieurs années auparavant, car les murs lézardés étaient encore noircis par la fumée. Il n’y avait ni porte, ni fenêtre, et le toit qui ne tenait que par un bout, allait de l’autre toucher le sol. C’était probablement l’asile des chauves-souris et des chouettes. Mais que faire ? J’étais harassé, je tombais de sommeil. Je grimpe sur le toit, je m’y étends et en un mo-

F. MISTRAL

mauvais drôle, tu peux te vanter de nous avoir fait une fameuse peur. »

Quand je vis qu’ils riaient et qu'ils parlaient la meme langue que moi, je repris un peu de courage. Ils me firent descendre de l’endroit où j’étais couché. Ils me demandèrent d’où j’étais, qui j’étais, et comment je me trouvais là, et d’autres questions encore.

Enfin, quand ils sont tout à fait rassurés, un des voleurs (car c’étaient réellement trois voleurs) : « Puisque tu as fait plantié, me dit-il, tu dois avoir joliment faim. Tiens, mords-là. » Et il me jeta, comme à un chien, une épaule d’agneau à moitié crue.

Alors seulement, je remarquai que sur le brasier, ils venaient de faire rôtir un agneau, un agneau qu'ils avaient probablement volé à quelque pâtre. Quand nous eûmes les uns et les autres assez joué des mâchoires, et eux étanché leur soif, ils ramassèrent leurs mauvaises hardes, se parlèrent à part et l’un d’eux me dit : « Ecoute, petit, puisque tu es un bon diable, nous ne voulons pas te faire de mal. Seulement, pour que tu ne

voies pas le chemin que nous prenons, nous allons t’enfermer dans un tonneau.

Demain, tu crieras, et le premier qui passera par ici te retirera du tonneau, s’il le veut. »

— « Mcttez-moi dans un tonneau, leur répondis-je. » J’étais encore bien content de l’échapper si belle. En effet, dans un coin de la cabane, il y avait un grand tonneau défoncé, où, sans doute, pendant la vendange, les propriétaires de la vigne faisaient fermenter les raisins.

Il me prend alors par le derrière, et vlan! dans le tonneau, et les voleurs s’en vont.

Me voilà seul, la nuit, au fond d’une cabane en ruines, et dans un tonneau ! Je m'y tapis, pecaïre, comme un chevreau et, tout en attendant l’aube, je disais mes patenôtres pour faire fuir les mauvais esprits, quand tout à coup je crois entendre quelque chose qui remuait avec bruit, dans l’obscurité, autour de mon tonneau. Je retins mon haleine comme si j’étais mort, et je me recommandai à Dieu peut-être plus de mille

F. MISTRAL

J’entendais quelque chose tourner et | retourner contre les flancs du tonneau, I nifler et renifler, puis s’éloigner, puis revenir. Que diable est-ce donc cela? Le cœur me battait comme une horloge.

Enfin, le jour commençait à poindre, et le lutin qui m’épouvantait s’étant un peu I éloigné, je veux regarder doucement, tout doucement par le trou du tonneau... et qu’est-ce que je vois?... un loup, mes amis du bon Dieu, un loup de la taille d’un petit âne, avec des yeux luisants comme deux chandelles.

Il était venu, attiré probablement par l’odeur de l’agneau, et, n’en ayant trouvé que les os, ma pauvre chair de chrétien lui faisait envie. Cependant, une fois que j’eus vu ce que c’était, je dois reconnaître que mon sang se calma un peu. Je craignais tellement d’avoir affaire à un démon que la vue d’un loup me remonta le cœur.

« Ah ça ! me dis-je, ce n’est pas tout. Si cette affreuse béte va s’apercevoir que le tonneau est défoncé, elle est dans le cas d’y sauter et, d’un coup de dent, elle m’étrangle. Si je pouvais trouver quelque

7/E PLANTlÉ.

biais... » Comme je fis un mouvement,, le loup qui l’entendit, d’un bond, retourne vers le tonneau, et le voilà à tourner et à fouetter les flancs du tonneau de sa longue queue. Moi, je passai ma petite main par le trou du tonneau, doucement, tout doucement... je saisis la queue du loup, je la tire en dedans, et je m’y cramponne des deux mains. Le loup, comme s’il eût eu cinq cents diables à ses trousses, part,, le tonneau après lui à travers champs, à travers vignes. Je dus rouler le long de toutes les collines d’Eyrague, de Vilargèle et de la Goy.

« Ah ! mon Dieu ! Jésus, Marie, Joseph ! criais-je en pleurant, qui sait où il m’emportera? et encore si le tonneau se brise, peut-être le loup me dévorera !... » Tout à coup, patatras ! Le tonneau crève, la queue m’échappe, et je vois sur la hauteur mon loup qui dévorait l’espace, et voyez! je me retrouve au pont neuf, sur la route de Maillane à Saint-Rémy, à un quart d’heure de notre mas. Il faut croire que le tonneau s’était heurté contre un rocher et s’était brisé.

Il n’est pas nécessaire de vous dire

LE MÉDECIN DE CUCUGNAN

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