‹ Le livre de demainChapitre 40 sur 136 · PROVENÇAL · texte numérisé non relu

PROVENÇAL

’était un médecin qui en savait long, car il avait beaucoup appris; et pourtant, dans Cucugnan, où, depuis deux ans, il s’était établi, on n’avait pas confiance en lui. Que voulezvous? on le rencontrait toujours un livre à la main, et les'Cucugnanais se disaient : — Il ne sait rien de rien, notre médecin ; sans discontinuer il lit. S’il étudie, c’est pour apprendre; s’il a besoin d’apprendre, c’est qu’il ne sait pas; s’il ne sait pas, c’est un ignorant. —

On ne pouvait pas les tirer de là, et. . . ils n’avaient pas confiance en lui.

Un médecin sans malades est une lampe sans huile. Il faut pourtant gagner sa misérable vie, et notre pauvre homme ne gagnait pas l’eau qu’il buvait I

LE MÉDECIN DE CUCÜGNAN

Il était bien temps, certes, que cela finit.

Un jour, pour en voir la fin, il fit dire dans tout Cucugnan que sa science était si grande, et si puissante, et si souveraine, qu'il était capable, non seulement de guérir un malade, — ce qui était un jeu d’enfant, — mais de ressusciter un mort, ce qui peut s’appeler un beau miracle de Dieu! — Mais oui, un mort, disait-il, mort et enterré?... Et je le ressusciterai quand on voudra, en plein jour, en plein cimetière, devant tout le monde !

Ah ! il n’y en a guère qui le crurent ! Les incrédules, pourtant, se disaient : — Que risquons-nous de le mettre à l’épreuve? Il faut le voir à l’œuvre; à l’œuvre on reconnaît l’ouvrier. Il peut réussir : c’est un homme qui a tant lu !... Et l’on fait, à l'heure présente, tant de belles inventions! Peuh! s’il fait le miracle, nous battrons des mains, s’il le rate, nous le

J. ROUMANILLE

huerons. Qu'il en ressuscite un seul !

C'est là que nous verrons s’il a tété du bon lait.

Bast! il fut convenu que, le dimanche suivant, midi sonnant, M. le médecin, en plein cimetière de Cucugnan, devait ressusciter un mort, deux s'il le fallait. Mêmement, il veut des femmes qui dirent neuf ou dix.

Donc, bien avant l'heure dite, ce dimanche-là, le cimetière fut plein comme l’église à la messe du beau jour de Pâques. La répétition de midi n'avait pas sonné encore que M. le médecin, fidèle à sa promesse, arriva tout de noir habillé. Il eut assez de peine et dût jouer des coudes pour se frayer un chemin jusqu’à la croix et se faire une place sur le piédestal.

Là, il salua, essuya son front et :

— Mes amis, dit-il, je vous ai promis de ressusciter Un mort : je tiendrai ma parole. J'en lève la main. Voyons! du

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silence !... Il ne m’est pas plus difficile, à dire vrai, de ressusciter Jacques ou Jean, que Nanon ou Babé, que Claude ou Simon Voulez-vous que je vous ressuscite... Simon? Comment l’appeliezvous donc?... Simon Cabanier... qui est mort d’une mauvaise pleurésie, voilà bientôt un an ?

— Excusez, Monsieur le Médecin, dit Catherine, veuve du pauvre Simon.

Assurément c’était un brave homme ; il m’a bien rendue heureuse et je le pleurerai tant que- Dieu me conservera les yeux de la tête! mais ne le ressuscitez pias! Car, voyez-vous, à la fin du mois je quitterai le deuil :. . . on veut me marier avec le grand Pascal. D’aujourd’hui en huit on publiera les bans — premier,

dernier. — J’ai reçu les cadeaux.

— Ah ! que vous faites bien de me le dire, Catherine!... Eh bien! alors ressusciterons-nous Nanon Poil-de-Carotte, que l’on enterra le beau jour de la Chandeleur ?. . .

— Gardez-vous en bien, Monsieur le Médecin! s’écria Jacques Lamèle. Nanon était ma femme. Nous avons vécu dix ans

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ensemble, dix ans de .purgatoire, tout Cucugnan le sait. Que Nanon reste où elle est pour son repos et pour le mien. Un démon, Monsieur, têtue comme un âne,‘ et paresseuse, et querelleuse, et sale, et déguenillée. . . Avec ça, les mains percées, et une langue ! une langue de serpent, Monsieur, qui aurait fait battre la sainte Vierge et saint Joseph. Et... je suis loin de tout dire.

— Mais, pourtant. . . mes amis. . .

— Excusez-moi si je vous interromps, Monsieur le Médecin !... Femme morte, chapeau neuf : comme Nanon me laissa trois enfants qui, pour sûr, ne ressemblent pas à leur père, et comme, vous le comprenez, je les avais sur les bras, je me suis remarié. Il est donc fort inutile. . .

— Ça va bien. Je comprends. Il est clair que ce serait un horrible martyre pour toi, si tu avais deux femmes dans ta maison! Il y en a assez d’une et de reste!... Eh bien! alors, je ressusciterai... car enfin, mes bonnes gens, il faut bien que j’en ressuscite un. . . Tenez, le brave maître Pierre.

le médecin de cucugnan.

Maître Pierre du Mas-Vieux ? dit

Félix Bonne-Poigne.

— Lui-même !

— Ah ! mon pauvre père !... que Dieu le repose, Monsieur le Médecin!... Un saint homme, certes! Gardez-vous bien de le ressusciter , car , s’il revenait à la vie, il trouverait nos affaires trop embrouillées, et il en aurait le cœur navré, lui qui, pécaïre ! aimait tant à nous voir d’accord! Nous nous sommes partagé, après bien des querelles et un long procès, et après nous être pris aux cheveux, quel ques petits morceaux de terre, par ci par là . Nous sommes six, quatre garçons et deux filles. Nous avons tous beaucoup d’enfants, et chacun tire de son bout et tour ne l’eau à son moulin. Et, allez! il n y a personne de bien cossu, dans la famille...

— Il ne sera donc pas possible ?...

Pardon !... si vous nous le ressuscitiez, il faudrait faire, entre nous tous, une pension au pauvre vieux; rien de plus juste. Mais les années sont si mauvaises, Monsieur le Médecin! vous le savez, les vers à soie ne font que des chiques (s’ils font quelque chose!); les

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vignes ont la maladie, les blés n’ont rien rendu, les olives ont le ver, il ne pleut pas, la garance est à donation. ..

— Eh bien! soit! nous laisserons dormir maître Pierre... Mais comme je ne suis pas venu ici pour enfiler des perles, et vous tous pour me regarder faire, je réveillerai... Qui voulez-vous donc que je réveille?

— Gatoune ! réveillez-moi ma Gatoune !

s’écrie alors une brave femme, en pleurant comme une Magdeleine.

— Non! non! Monsieur le Docteur, dit une jeune fille... Ah! ma belle vierge, que tu as bien fait de mourir ! Avant de mourir, elle m’a tout dit... Nous lui mîmes ensuite sa robe blanche et des fleurs sur la tête. Elle ressemblait à une mariée. En terre bénite laissez-là !... car une autrevient de lui enlever sonfiancé...

— • Pauvre, pauvre Gatoune !... Voyezvous, tout cela commence à m’ennuyer.

Je vais finalement réveiller le Besuquet, qui avala sa langue en mangeant de la morue, il y a un mois.

— - Je ne veux pas, moi ! je ne veux pas! cria Louiset Coquelicot, les deux bras

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en Tair. 11 m’avait vendu sa vigne et son maset à fonds perdus. Je lui en ai payé plus que la valeur, dix ans de suite, en beaux écus blancs, et il ne lui a jamais manqué un sou. Il me faudrait recommencer à lui payer sa pension. Ce ne serait pas juste, Monsieur le Médecin!

— Tu m’en diras tant!... Eh bien!

soit!. ..Voyons!. ..j’en saisun qui mourut, ne laissant ni femme ni enfants, ni frères ni sœurs, mais l’exemple de toutes les vertus, et qui légua ses quatre sous à votre hôpital : votre bon curé, qui vous aimait tant, que vous avez tant pleuré ! et qui fit, pour l’amour de vous, il vous en souvient,, un si rude voyage dans l’autre monde, cherchant, pauvre pèlerin ! cherchant dans tous les coins et recoins, ses Cucugnanais, et les trouvant tous, sans en excepter un, ah ! malheur ! dans l’enfer tout ouvert. Si nous le ressuscitions?

— Non pas, non pas! s’écrièrent, l'une d’ici, l’autre de là, quelques dévotes du gros grain. Non ! non ! Monsieur le Médecin. . •

— D’autant plus, dit mademoiselle

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Rousseline, Mère de la Congrégation, d’autant plus qu’il était vieux, ah ! pauvre ! et sourd comme un pot, bien tant que, quand je me confessais, si je lui parlais figues, il me répondait raisins. Laissez-le dans la gloire de Dieu ; car enfin, nous avons à cette heure un curé jeune, plein de bonne grâce; il est brave comme un sou, et il chante comme un orgue, prêche comme un séraphin et mène sa barque comme on doit la mener. . .

— Que vous dirais-je?... Puisqu’il en est ainsi, tournons-nous d’un autre côté. Je vois là, devant moi, une petite croix de bois : on dirait que l’herbe fleurie et les petits escargots blancs ont voulu en cacher la triste couleur noire, tant, partout, petits escargots blancs s’y sont collés, et tant, tout à l’entour, a grandi et fleuri l’herbe. C’est le tombeau d’un enfant de lait. Il avait dix mois quand il mourut, l’inscription le dit. Ce serait péché, bien sûr, de le ressusciter : il est si heureux d’être mort, de ne pas vivre dans un monde où l’on entend...

ce que vous me dites mes amis!... Si

LE MEDECIN DE CUCUGNAN

pourtant vous voulez que je le ressuscite, je le ressusciterai tout de même.

— Monsieur le Docteur, dit alors en pleurant une pauvre vieille femme, ce petit mort est notre enfant, hélas! et je suis sa mère-grand; ma fille ne l’avait pas sevré encore, et il perçait ses dents de l’œil, quand, pécaïre ! il mourut. Ah! si vous aviez vu comme il était beau notre petiot! Dieu nous l’a pris; eh bien! sa volonté soit faite!... Voyez-vous, nous en avons maintenant un autre qui tète.

Dieu fait bien ce qu’il fait, et il nous rend d’une main ce qu’il nous prend de l’autre. Ne le ressuscitez pas, car nous ne pourrions pas en allaiter deux, et nous sommes trop pauvres pour en mettre un en nourrice

Alors le médecin :

— Assez pour le moment, et même trop, dit-il. Puisque vous ne voulez pas que je fasse aujourd’hui le miracle, j’essaierai de l’opérer un autre jour, non pas en ressuscitant un trépassé, car cela m’est véritablement impossible, vous le voyez,

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mais en protégeant la vie contre les attaques de la mort. Adieu.

Et il s’esquiva.

Qui ne vous à pas dit que, depuis ce mémorable dimanche, notre médecin fit des miracles dans Cucugnan? Il ne ressuscita pas les morts, mais il sauva la vie de plus d’un. Les Cucugnanais eurent en lui grande confiance, — car enfin, disaient-ils, s’il ne tint pas sa promesse, au cimetière, ce n’est pas lui, soyons justes, qui en fut cause.

Et tout est bien qui finit bien.

J. ROUMANILLE

(Traduit du Provençal).

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