‹ Le livre de demainChapitre 95 sur 136 · LA CAVALE · texte numérisé non relu

LA CAVALE

Quinze ans son dur sabot, dans sa course rapide, Broya les géne'rations;

Quinze ans elle passa fumante, à toute bride, Sur le ventre des nations.

Enfin, lasse d’aller sans finir sa carrière,

D’aller sans user son chemin,

De pétrir l’univers, et comme une poussière De soulever le genre humain,

Les jarrets épuisés, haletante et sans force,

Prête à fléchir à chaque pas Elle demanda grâce à son cavalier corse ;

Mais, bourreau, tu n’écoutas pas!

Tu la pressas plus fort de ta cuisse nerveuse, Pour étouffer ses cris ardents;

Tu retournas le mors dans sa bouche baveuse, De fureur tu brisas ses dents.

Elle se releva; mais un jour de bataille

Ne pouvant plus mordre ses freins.

Mourante, elle tomba sur un lit de mitraille,

Et du coup te cassa les reins.

Auguste BARBIER

TawmrrrnriiiiT

LES VIEUX DE LA VIEILLE

(15 décembre)

Depuis la suprême bataille,

L’un a maigri, l’autre grossi;

L’habit, jadis fait à leur taille,

Est trop grand ou trop rétréci.

Nobles lambeaux, défroque épique, Saints haillons, qu’ étoile une croix, Dans leur ridicule héroïque Plus beaux que des manteaux de rois !

Un plumet énervé palpite Sur leur kolback fauve et pelé ;

Prés des trous de balles, la mite A rongé leur dolman criblé ;

Leur culotte de peau trop large Fait mille plis sur leur fémur,

Leur sabre rouillé, lourde charge, Creuse le sol et bat le mur;

LES VIEUX DE LA VIEILLE. 5

Ou bien un embonpoint grotesque,

Avec grand’peine boutonné,

Fait un poussait, dont on rit presque,

Du vieux héros tout chevronné.

Ne les raillez pas, camarade,

Saluez plutôt chapeau bas Ces Achilles d’une Illiade Qu’Homére n’inventerait pas !

Respectez leur tête chenue !

Sur leur front par vingt deux bronzé,

La cicatrice continue Le sillon que l’âge a creusé.

Leur peau, bizarrement noircie,

Dit l’Egypte aux soleils brûlants ;

Et les neiges de la Russie Poudrent encore leurs cheveux blancs.

Si leurs mains tremblent, c’est sans doute

Du froid de la Bérésina;

Et s’ils boitent, c’est que la route Est longue du Caire à Vilna;

S’ils sont perclus, c’est qu’à la guerre Les drapeaux étaient leurs seuls draps ;

Et si leur manche ne va guère, '

C’est qu’un boulet a pris leur bras.

LES VIEUX DE LA VIEILLE

Ne nous moquons pas de ces hommes Qu’en riant le gamin poursuit;

Ils furent le jour dont nous sommes Le soir et peut-être la nuit.

Quand on oublie, ils se souviennent!

Lancier rouge et grenadier bleu,

Au pied de la colonne, ils viennent Comme à l’autel de leur seul dieu.

Là, fiers de leur longue souffrance, Reconnaissants des maux subis,

Ils sentent le cœur de la France Battre sous leurs pauvres habits.

Aussi les pleurs trempent le rire En voyant ce saint carnaval, Cette mascarade d’empire Passer comme un matin de bal :

Et l’aigle de la grande armée Dans le ciel qu’emplit son essor, Du fond d’une gloire enflammée, Etend sur eux ses ailes d’or !

Théophile GAUTIER.

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