SCENE ÏV
M. DE VERVILLE, THIBAUT, MARGUE- RITE, JEANNETTE
Jeannette porte un plateau de bois couvert de morceaux de pain en tas.
THIBAUT. — Âhl du pain! c'est bon.
Viens ici, mon enfant. (// prend avec les doigts deux morceaux de pain, et en jette un à M. de Verville, un autre à Marguerite.) Prenez, monseigneur.
BIBLIOTHEQUE DES VILLAGES
Quoique ce ne soit que du pain de fermier, il a bon goût, pourtant. Vous en avez de plus léger à la ville ; mais celui-ci vaut mieux pour nous forliûer dans nos travaux. Par bonheur il est encore tout frais. Mais quoi , Marguerite ! tu as oublié quelque chose d'essentiel. (// sourit en lui pressayit la main. ) Ce n'est pas ta faute, ma chère femme. Dans un jour comme celui-ci, la joie nous saisit tellement le cœur , qu'on ne s'avise pas de songer à tout.
MARGUERITE , parcouraut des yeux la table. — Quelque chose d'oublié? Qu'estce donc?
THIBAUT. — Du vin , notre ménagère.
Est-ce que nous ferions faire un repas sec à monseigneur? cela serait joli !
MARGUERITE. — OÙ avals-jc donc la tête? Je l'ai mis au frais.
JEANNETTE — Jc vais Ic chcrcher , moi. {Elle sort. )
THIBAUT. — Cours vite. Monseigneur, il gratte un peu le gosier, mais il est franc.
MARGUERITE. — Que veux-tu dire?
Est-ce que monseigneur n'en a pas apporté?
M. DE vERviLLE. — Oui , mon ami.
Je t'avoue que je le crois un peu meilleur que le tien.
THIBAUT. — Vous avcz aussi apporté du vin? Comment, monseigneur, n'était-ce pas déjà assez ? cela passe par-dessus la mesure. Porter encore du vin pour nous! M. DE VERVILLE. — Oh! cc n'cst pas pour vous seulement. Je prétends bien en boire ma part. Ce jour est pour nous tous un jour de plaisir j et le bon vin s'accorde à merveille avec la joie.
THIBAUT. — 11 est vrai , j'en avais toujours autrefois d'excellent en réserve du vivant de mon père. Lorsqu'il m'arrivait de faire quelques bonnes affaires à la ville, ma première pensée était d'aller acheter une demi-douzaine de bouteilles du meil-
leur qui pût se trouver. Le prix ne me faisait rien. Je me gardais bien de le boire; je le donnais à ma femme pour les jours où mon père venait nous rendre visite; et alors je le régalais comme il faut. T'en souviens-tu, Marguerite, comme le bon vieillard était joyeux? Mes enfans, nous disait-il , ce vin me fortifle et me réjouit ; mais votre amour , qui vous fait ôter les choses de la bouche pour moi , me fortifle et me réjouit bien davantage. Il en était quelquefois si touché , que les larmes lui coulaient des joues dans son verre. Je ne puis vous dire combien le vin me paraissait bon , lorsque mon père le buvait à mon côté. (Jeannette rentre, portant deux bouteilles.)
M. DE VERVILLE. — J'cspèrc que tu ne trouveras pas celui-ci mauvais non plus.
THIBAUT. — Ah, monseigneur! il suffirait de votre bonté qui nous le donne , pour nous le faire trouver excellent.