‹ Le livre de familleChapitre 124 sur 197 · LE BON FILS · texte numérisé non relu

LE BON FILS

Monsieur de "" allant joindre son régiment, il y a dix à douze ans, s'occupa, pendant sa route , à faire quelques recrues dont il avait besoin pour compléter sa compagnie. Il trouva plusieurs hommes dans une petite ville , où il demeura une semaine. L'avant- veille de son départ, il se présenta encore un jeune homme de la plus haute taille, et de la ligure la plus intéressante. 11 avait un air de candeur et dhonnêtelé qui prévenait poiu' lui. M. de "" ne put s'empêcher , à la première vue, de souhaiter d'avoir cet homme dans sa compagnie. Il le vil trembler en demandant qu'on l'engageât. Il prit ce mouvement pour l'effet de la timidité, et peut-être de l'inquiétude que peut avoir un jeune homme qui sentie prix de la liberté, el qui ne la vend pas sans regrets. Il lui montra ses soupçons, en tâchant de le rassurer.

Ah! monsieur, lui dit le jeune homme, n'attribuez pas mon désordre a d'indignes motifs. Il ne vient que de la crainte d'être refusé. Vous ne voudrez peut-être

pas de moi, et mon malheur serait affreux. Il lui échappa quelques larmes en achevant ces mots. L'officier ne manqua pas de l'assurer qu'il serait enchanté de le satisfaire, et lui demanda vite quelles étaient ses conditions. Je ne vous les propose qu'en tremblant , répondit le jeune homme ; elles vous dégoûteront peut-être: je suis jeune, vous voyez ma taille, j"ai de la force, je me sens toutes les dispositions nécessaires pour servir ; mais la circonstance malheureuse dans laquelle je me trouve me force de me mettre à un prix que vous trouverez sans doute exorbitant. Je ne puis rien en diminuer. Croyez que sans des raisons trop pressantes je ne vendrais point mon service : mais la nécessité m'impose une loi rigoureuse ; je ne puis vous suivre à moins de cinq cents livres, et vous me percez le cœur si vous me refusez. Cinq cents livres , reprit l'officier ! la somme est considérable, je l'avoue; mais vous me convenez , je vous crois de la bonne volonté, je ne marchanderai point avec vous , je

CHOIX DE LECTIJIlKS.

vais vous compter votre argent. Signez , et tenez-vous prêt à partir après-demain avec moi.

Le jeune homme parut pénétré de la facilité de M. de *'*". Il signa gaîment son engagement, et reçut les cinq cenis livres avec autant de reconnaissance que s'il les avait eues en pur don. il pria son capitaine de lui permettre d'aller remplir un devoir sacré, et lui promit de revenir à l'instant. M. de *"* crut remarquer quelque chose d'extraordinaire dans ce jeune homme. Curieux de s'éclaircir, il le suivit sans affectation. 11 le vit voler à la prison de la ville , frapper avec une vivacité singulière à la porte, et se pré cipiter dedans aussitôt qu'elle fut ouverte. Il l'entendit dire au geôlier : Voilà la somme pour laquelle mon père a été arrêté, je la dépose entre vos mains; conduisez-moi vers lui, que j'aie le plaisir de briser ses fers. L'officier s'arrête un moment pour lui laisser le temps d'arriver seul auprès de son père , et s'y rend ensuite après lui. Il voit ce jeune homme

dans les bras d'un vieillard, qu'il couvre de ses caresses et de ses larmes , à qui il apprend qu'il vient d'engager sa liberté pour lui procurer la sienne. Le prisonnier l'embrasse de nouveau. L'officier attendri s'avance. Consolez-vous , dit-il au vieillard ; je ne vous enlèverai point votre fds. Je veux partager le mérite de son action. 11 est libre ainsi que vous, et je ne regrette point une somme dont il a fait un si noble usage. Voilà son engagement, et je le lui remets. Le père et le fils tombent à ses pieds ; le dernier refuse la liberté qu'on lui rend. Il conjure le capitaine de lui permettre de le suivre ; son père n'a plus besoin de lui ; il ne pourrait que lui être à charge. L'officier ne peut le refuser. Le jeune homme a servi le temps ordinaire. 11 a toujours épargné sur sa paie quelques petits secours qu'il a fait passer à son père , et lorsqu'il a eu le droit de demander son congé , il en a profité pour aller servir ce vieillard qu'il nourrit actuellement du travail de ses mains.

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