‹ Le livre de familleChapitre 123 sur 197 · LA PROBITÉ RÉCOMPENSÉE · texte numérisé non relu

LA PROBITÉ RÉCOMPENSÉE

Perrjn avait reçu le jour en Bretagne , dans un village auprès de Vitré. Né pauvre , et ayant perdu son père et sa mère avant de pouvoir en bégayer les noms, il dut sa subsistance a la charité publique. Il apprit a lire et a écrire. Son éducation ne s^étendit pas plus loin. A l'âge de quinze ans il servit daus une petite ferme, où on lui confia le soin des troupeaux. Lucette, jeune paysanne du voisinage , fut, dans le même temps, chargée de ceux de son père. Elle les conduisait dans des pâturages où elle voyait souvent Perrin, qui lui rendait tous les petits services qu'on peut rendre à son âge et dans sa situation. L'habitude

de se voir, leurs occupations, leur bonté mutuelle, leurs soins officieux les attachèrent l'un 'a l'autre. Perrin se proposa de demander Lucette en mariage à son père. Lucette y consentit, mais elle ne voulut pas être présente a cette visite. Elle devait aller le lendemain h la ville ; elle pria Perrin de choisir cet instant, et de venir le soir au-devant d'elle , pour lui apprendre comment il aurait été reçu.

Le jeune homme , au temps marque , vola chez le père de Lucette , et lui déclara avec franchise , qu'il aimait sa fille , et qu'il voudrait bien l'épouser. Tu aimes ma fille, interrompit brus-

CHOIX DE LECTURES

qiieraent le vieillard! Tu voudrais l'épouser ! y songes-tu, Perrin? comment feras-tu? as-tu des liabits à lui donner, une maison pour la recevoir, et du bien pour la nourrir? Tu sers, tu u'as rien; Lucette n'est pas assez riche pour fournir à ton entretien et au sien. Perrin, ce n'est pas ainsi qu'on se met en ménage.

— J'ai des bras, je suis fort , on ne manque jamais de travail quand on l'aime; et que ne ferai-je point quand il s'agira de soutenir Lucette ! Jusqu'à présent j'ai gagné cinq écus tous les ans, j'en ai amassé vingt : ils feront les frais de la noce ; j'en travaillerai davantage; mes épargnes augmenteront; je pourrai prendre une petite ferme. Les plus riches habitans de notre village ont commencé comme moi ; pourquoi ne réussirais-je pas comme eux ?

— Eh bien! tu es jeune, tu peux attendre encore; deviens riche , et ma fille est à toi; mais jusqu'à ce moment, ne m'en parle pas. »

Perrin ne put obtenir d'autre réponse; il courut chercher Lucette ; il la rencontra bientôt ; il était triste. Elle lut sur son visage la nouvelle qu'il venait lui annoncer. Mon père t'a donc refusé? — Ah!

Lucette, que je suis malheureux d'être né si pauvre ! Mais je n'ai pas perdu toute espérance. Ma situation peut changer.

Ton mari n'aurait rien épargné pour (e procurer de l'aisance; ferai-je moins pour devenir ton mari? Va ! nous serons unis un jour. Conserve-moi toujours ton cœur; souviens-toi que tu me Tas donné. »

En parlant ainsi, ils étaient toujours sur la route de Vitré. La nuit qui s'avançait les pressait de regagner leurs maisons; ils allaient fort vite. Perrin fait un faux pas, et tombe. En se relevant , ses mains cherchent ce qui a causé sa chute; c'était un sac assez pesant. Il le ramasse. Curieux de savoir ce qu'il contient, il entre avec Lucette dans un champ où brûlaient encore des racines auxquelles

les laboureurs avaient mis le feu pendant le jour. A la clarté qu'elles répandent, il ouvre le sac, et y trouve de l'or. Que vois-je , s'écria Lucette ! Ah ! Perrin , tu es devenu riche! — Quoi! Lucette, je pourrais te posséder ! Le ciel , favorable à nos désirs, m'aurait-il envoyé de quoi satisfaire ton père, et nous rendre heureux? Cette idée verse la joie dans leurs âmes : ils contemplent avidement leur trésor; puis après s'être regardés un moment avec tendresse , ils se mettent en chemin pour aller sur-le-champ le montrer au vieillard. Us étaient près de sa maison, lorsque Perrin s'arrête. Nous n'attendons notre bonheur que de cet or, dit-il à Lucette; mais est-il à nous? Sans doute il appartient à quehpje voyageur ; la foire de Vitré vient de finir. Un marchand , en retournant chez lui , l'a vraisemblablement perdu : dans ce moment où nous nous livrons à la joie , il est peutêtre en proie au désespoir le plus affreux. — Ah! Perrin, ta réflexion est terrible ! Le malheureux gémit sans doute. Pouvons-nous jouir de son bien ? Le hasard nous l'a fait trouver; mais le retenir est

un vol. — Tu me fais frémir Nous

allions le porter à ton père, il nous aurait rendus heureux ; mais peut-on l'être du malheur d'autrui? Allons voir M. le recteur (c'est le nom que les Bretons donnent à leurs curés), il a toujours eu mille bontés pour moi; il m'a placé dans la ferme où je sers. Je ne dois rien faire sans le consulter. »

Le recteur était chez lui. Perrin lui remit le sac qu'il avait trouvé, et avoua qu'il lavait regardé d'abord comme un présent du ciel. 11 ne cacha point son amitié pour Lucette , et l'obstacle que sa ])auvreté mettait à leur union. Le pasleur l'écoute avec bonté. Il les regarde l'un et l'autre. Leur procédé l'attendrit. Il voit toute l'ardeur de leur tendresse, et admire la probité qui lui est encore'

CHOIX im I.ECTLRKS.

supérieure. U applaudit à leur actiou. ■ « Perrin, conserve toujours les mêmes senlimens. Le ciel le bénira ; nous retrouverons le n)aîlre de cet or ; il récompensera ta probité. J'y joindrai quelques-unes de mes épargnes; tu posséderas Lucctte.

Je me charge d'obtenir laveu de son père. Vous méritez dêtre lun à l'autre. Si l'argent que tu déposes entre mes mains n'est point réclamé , c'est un bien qui appartient aux pauvres; tu les, je croirai suivre l'ordre du ciel en te le rendant: il en a déjà disposé en ta faveur. » Les deux jeunes gens se retirèrent satisfaits d'avoir fait leur devoir , et remplis des douces espérances qu'on leur donnait. Le recteur fit crier dans sa paroisse le sac qu'on avait perdu ; il le fit afficher ensuite à Vitré, et dans tous les villages voisins. Plusieurs hommes avides se présentèrent : mais aucun n'indiqua la somme, ni l'espèce de monnaie, ni le sac qui la contenait.

Pendant ce temps, le recteur n'oublii pas qu'il avait promis à Perrin de s'occuper de son bonheur. Il lui fit avoir une petite ferme, la moula de bestiaux et des instrumens nécessaires au labourage: et deux mois après il le maria avec Lucette. Les deux époux, au comble de leurs vœux . remercièrent avec ardeur le ciel et le recteur: Perrin était laborieux. Lucette s'occupait de son ménage; ils étaient exacts il payer le propriétaire de leur ferme : ils \ivaient médiocrement du surplus, et se trouvaient heureux.

L'or perdu ne fut point réclamé pendant deux ans. Le recteur ne jugea pas qu'il fallût attendre davantage; il le porta au couple vertueux qu'il avait uni. Mes enfans , leur dit-il , jouissez du bienfait de la Providence, et n'en aJjusez pas. Ces douze mille francs sont actuellement sans produit, vous pouvez en faire usage. Si par hasard vous en décrouvriez le maître . vous devriez sans doute les lui ren-

dre. Faites-en un emploi, qui . les changeant seulement de nature, n'en diminue point la valeur. Perrin suivit ce conseil : il se proposa d'acquéwir la ferme qu'il tenait à bail : elle était à vendre. On l'estimait un peu plus de douze mille francs; mais eu payant comptant , on pouvait espérer de lavoir à ce prix. Cet argent , qu'il ne regardait que comme un dépôt , ne pouvait être mieux placé: et si le maître se retrouvait un jour, il n'aurait pas a se plaindre.

Le recteur approuva ce projet. L'acquisition fut bientôt faite. Le fermier, devenu propriétaire , donna une plus sraude valeur à son terrain. Ses champs , mieux cultivés, devinrent plus fertiles.

Il vécut dans cette douce aisance qu'il avait eu l'ambition de procurer à Lucette. Deux enfans bénirent successivement leur union. Ils prenaient plaisir "a se voir re- \ivredans ces tendresgagesde leur amour.

En revenant des champs , Perrin trouvait sa femme qui venait au-devant de lui , et lui présentait ses enfans. 11 les embrassait l'un et l'autre, les quittait pour serrer son épouse dans ses bras, puis revenait encore à eux pour les accabler tour à tour de caresses. L'un essuyait la sueur dont son front était couvert, l'autre essayait de le soulager du poids du boyau qu'il portait. Perrin souriait de ses faibles efforts . le caressait de nouveau . et rendait grâces au ciel qui lui avait donné une épouse tendre et des enfans qui lui res- I semblaient.

I Quelques années après, le vieux rec-

' teur mourut. Perrin et Lucette le pleu-

! rèrent. Ils songeaient avec attendrisse-

i ment a ce qu'ils lui devaient. Cet événc-

I ment les fit réfléchir sur eux-mêmes.

j Nous mourrons aussi, disaient-ils, noire

' ferme restera 'a nos enfans. Si celui 'a qui

elle appartient revenait , il en serait privé

pour toujours ; nous emporterions le bien

d'aulrui au tombeau. Ils ne pouvaient

CHOIX DE LECTURES

soutenir cette idée. Leur délicatesse leur fit écrire une déclaration qu'ils déposèrent entre les mains du nouveau recteur , et qu'ils firent signer par les plus notables habitans du village. Cette précaution qu'ils jugeaient nécessaire pour assurer une restitution à laquelle ils croyaient leurs enfans obligés , les tranquillisa.

Il y avait douze ans qu'ils étaient établis. Perrin, après un travail pénible, revenait un jour dîner avec son épouse ; il vit passer sur la grande route deux hommes dans une voiture, qui versa h quelques pas de lui. Il courut porter du secours. Il offrit les chevaux de sa charrue pour transporter les malles. 11 pria les voyageurs de venir se reposer chez Jui. Ils n'étaient point blessés. Ce lieuci m'est funeste, s'écria l'un d'eux ! je ne puis y passer sans éprouver des malheurs, j'y ai fait , il y a douze ans , une perte assez considérable. Je revenais de la foire de Vitré, j'emportais douze mille francs en or , que j'ai perdus. — Comment! lui dit Perrin , qui l'écoutait avec attention , avez-vous négligé de faire des recherches pour les retrouver? — Cela ne me fut pas possible, je me rendais à Lorient, où je devais m'embarquer pour les Indes. Le temps pressait; le vaisseau, prêt à mettre à la voile , ne m'aurait point attendu ; je ne pus faire des perquisitions sans doute inutiles, qui, en retardant mon départ, m'auraient apporté un préjudice beaucoup plus grand que la perte que j'avais faite.

Ce discours fait tressaillir Perrin. Il s'empresse davantage auprès du voyageur. Il le conjure d'accepter l'asyle qu'il lui offre. Sa maison était la plus prochaine et la plus propre habitation du lieu. On cède à ses instances. Il marche le premier pour montrer le chemin. Il rencontre bientôt sa femme , qui , selon son usage, venait au-devant de lui. 11 lui dit d'aller promptement préparer un

dîner pour ses hôtes. En attendant le repas, il leur présente des rafraîchissemens, et fait retomber la conversation sur la perte dont l'un s'est plaint. Il ne doute plus que ce ne soit à lui qu'il doit une restitution. Il va chercher le nouveau recteur , l'informe de ce qu'il vient d'apprendre , l'invite à partager le dîner de ses hôtes et à leur tenir compagnie.

Celui-ci l'accompagne, et ne cesse d'ad-* mirer la joie que ce bon paysan a d'une découverte qui doit le ruiner.

On dîne. Les voyageurs satisfaits ne savent comment reconnaître l'accueil que leur fait Perrin. 11 admirent son petit ménage, son bon cœur, sa franchise, l'air ouvert de Lucette, sa candeur, son activité; ils caressent les enfans. Perrin, après le repas, leur montre sa maison, son potager, sa bergerie, ses bestiaux, les entretient de ses champs et de leur produit. Tout cela vous appartient , ditil ensuite au premier voyageur. L'or que vous avez perdu est tombé entre mes mains. Voyant qu'il n'était point réclamé , j'en ai acheté cette ferme, dans le dessein de la remettre un jour à celui qui y a de véritables droits. Elle est a vous. Si j'étais mort avant de vous trouver, M. le recteur a un écrit qui constate votre propriété.

L'étranger, surpris, lit l'écrit qu'il lui remet. Il regarde Perrin , Lucette et ses enfans. Où suis-je, s'écrie-t-il enfin ^ et que viens-je d'entendre? quel procédé!

quelle vertu ! quelle noblesse ! et dans quel état les trouvé-je! Avez-vous quelque autre bien que cette ferme , ajoulat-il? — Non ; mais si vous ne la vendez point, vous aurez besoin d'un fermier, et j'espère que vous me donnerez la préférence. — Votre probité mérite une autre récompense. 11 y a douze ans que j'ai perdu la somme que vous avez trouvée.

Depuis ce temps, Dieu a béni mon commerce , il s'est étendu , il a prospéré ; je

CHOIX DR LECTURES

ne me suis pas ressenti long-lenips de ma perle; celle reslilulion aujourd'hui ne me rendrait pas plus riche. Vous méritez cette petite fortune. La Providence vous en a fait présent, ce serait l'offenser que de vous lôter. Conservez -la, elle vous appartient; et, s'il le faut, je vous la donne. Vous pouviez la garder, je ne la réclamais point. Quel homme eût a§i comme vous I

Il déchira aussitôt lécrit qu'il tenait dans ses mains. Une si belle action , ajoula-t-il , ne doit point être ignorée. Il n'est pas besoin d'un nouvel acte pour

assurer ma cession, votre propriété el celle de vos eufans ; je le ferai cependant écrire pour perpétuer le souvenir de vos sentimeus et de votre honnêteté.

Perriu et Lucetle tombèrent aux pieds du voyageur ; il les releva et les embrassa. Un notaire qui fut maudé, écrivit cet acte , le plus beau qu'il eût rédigé de sa vie. Perrin versait des larmes de tendresse et de joie. Mesenfans, s'écriait-il , baisez la main de votre bienfaiteur. Lucetle, ce bien est a nous; et nous pouvons en jouir sans trouble et sans remords.

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