SCÈNE III
Mad. DORMEL et SOPHIE restent longtemps en silence. M. DORMEL.
M. DORMEL entre d'un air sombre, il est pâle et défait. Ses habits annoncent la plus grande misère. — Ah , ma femme !
Ah, ma fille! il nous faut mourir. (// s'assied et regarde de tous côtés d'un air égaré. ) Où est donc mon cadet? Dormel est-il de retour?
M\D. DORMEL. — Mon cher mari , j'en avais un secret pressentiment. Tu n'as rien obtenu ?
M. DORMEL , avec fureur. — Tout accès a la pitié est fermé dans le cœur des hommes.... Un misérable que j'ai bien voulu honorer de mon amitié dans des temps plus heureux.... J'étais à mon aise alors , il était pauvre et homme de bien.... Eu changeant de mœurs, il a fait fortune.... Que la terre l'engloutisse ! Le scélérat ! il me vole lâchement le fruit de nies travaux , il nous porte à tous le coup de la mort.
m""^ DORMEL. — Comment! il ne veut pas vous payer?
M. DORMEL. — Le monstre! il invoque a son secours la lettre de la loi pour m' assassiner Achevez votre ouvrage, je
vous paierai; jusque-là je ne dois rien : voilà son unique réponse. En vain lui ai-je représenté l'excès de ma misère, qu'il ne m'était pas possible de travailler sans me nourrir, que je me contenterais de la moitié du prix de l'ouvrage ; que je regarderais ce secours , s'il le jugeait à propos , comme un don ; il a été sourd à toutes mes prières. Je ne dois rien, m'at-il reparti durement, et je n'ai point d'aumône a vous faire... J'insistais. Qu'on me débarrasse de cet importun , a-t-il dit à ses gens; et sur-le-champ on me porte dans la rue à demi-mort d'épuisement et d'indignation.
m""^ DORMEL. — Remettez- vous , mon cher ami ; n'aigrissez point nos maux en vous appesantissant sur les vôtres. J'ai envoyé votre cadet par la ville; peut-être sera-t-il assez heureux pour nous trouver quelque secours.
M. DORMKL. — N'espère rien, ma chère.
Ah! des hommes! des hommes! Non, il n'en est plus, il n'est que des bêles féroces. Ton état a-t-il pu me permettre d'oublier ce moyen? 11 est vrai que je l'ai rejeté long-temps. La honte , te l'avouerai-
je, l'amour -propre, l'orgueil , ces
différentes passions ont long-temps combattu dons mon cœur: ma tendresse pour
CHOIX DE LECTURES
loi, pour ces diers eiifans, Ta cuûu emporté. Je me suis adressé au premier passant. Je Taborde les larmes aux yeux , la physionomie renversée : j'ai une femme et quatre enfans qui sont dans le besoin le plus pressant, lui ai-je dit d'une voix basse et d'un ton mal articulé. Travaillez, me répond brusquement cet homme, vous le pouvez encore ; il n'est point de métier qui ne soit plus honnête que celui que vous faites. En même temps il tire de sa poche une bourse des mieux fournies, y cherche la plus petite des monnaies et me la met dans la main. J'étais immobile de dépit. Je voulais parler, mais ma langue était glacée , et il était déjà bien loin , lorsque j'en ai recouvré l'usage.
soPH[E. — Un homme riche insulter la misère , et ne la pas secourir ! A qui donc s'adresser?
M. DORMEL. — A personne, ma fille.
Quand on est aussi malheureux que nousle sommes, il faut savoir mourir... Mais Dormel m'étonne; il n'a pas accoutumé de s'absenter si long-temps, ni de sortir si matin.
M""" DORMEL. — C'est cc que je disais à l'instant. Je ne puis croire qu'il ait eu dessein de nous abandonner.
M. DORMEL. — Je ne le crois pas non plus. Mais devait-il sortir dans une circonstance aussi fâcheuse , lorsque son secours nous est si nécessaire? Ne sait-il pas que la plus légère interruption de son travail nous fait un tort irréparable? Non, il ne s'excusera jamais.
SOPHIE. — J'entends quelqu'un; c'est sûrement lui. {Elle va à la porte.)
M. DORMEL. — Qu'il ne paraisse pai.
devant mes yeux !