‹ Le livre de familleChapitre 127 sur 197 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

MADAME DOBMEL , SOPHIE , DORMEL

le cadet.

Madame Dormel file au grand rouet sur le devant du tliéâtre. Son fils est à côté d'elle, et carde du coton. La lassitude le force d'interrompre son

Iravait, qu'il reprend ensuite avec vivacité. Sa mère jette sur hii par intervalles des regards depitié. Sophie Iricotte auprès de la couchette oii est son plus jeune frère. Elle est placée vis-à-vis de la porte qu'elle regarde aussi de temps en temps d'un air inquiet et rêveur.

CHOIX UE LECTIRFS.

2cSl

( Il tsl environ trois lieures après midi.)

SOPHIE, lève îoi peu la tapisserie qui couvre la couclielte. (A part. ) — Ktre à jeun depuis hier sept heures , et dormir d'uu sommeil si trauquille ! Qu'il est heureux!

m""' dormel. — Dort-il, Sophie?

SOPHIE. — Oui , ma mère.

m""" dormel. — Puisse-t-il dormir encore long-temps , le pauvre malheureux I Que je crains son réveil ! Où est allé votre père?

SOPHIE. — Il a dit qu'il allait demander quelque à-compte sur les dessus de porte qu'il a entrepris.

M™'' DORMEL. — Quoi! il u'cst pas de retour , depuis neuf heures qu'il est parti! Que deviendrons-nous si sa course est inutile?

SOPHIE. — Cela n'est pas a craindre.

Qui est-ce qui pourrait être insensible 'a notre infortune?

m""^ DORMEL. — Ah ! ma pauvre Sophie , que tu connais peu les hommes ! Qu'est-ce sur la terre qu'un artisan malheureux, qu'un homme du petit peuple?

SOPHIE. — Mais enfin, c'est son bien qu'il va demander , c'est le prix de son travail.

u""" DORMEL. — Cela est vrai , ma fille ; mais ses travaux ne sont pas entièrement finis, et il faut qu'ils le soient pour qu'il puisse en exiger le paiement.

SOPHIE. — L'ouvrage est au moins bien avancé , et celui 'a qui il a affaire est si riche!

m"* DORMEL. — Si riche! Eh ! les plus riches sont les plus impitoyables. L'homme pour lequel il travaille est un homme de rien, que j'ai vu dans la dernière indigence. 11 était alors notre égal, et l'ami de votre père. Il a voulu l'associer

à son commerce mais , dieux ! quel

commerce! Combien la pauvreté, tout affreuse qu'elle est, lui est préférable! Votre père a refusé; pouvait-il faire au-

trement? 11 est resté pauvre, l'autre a fait fortune; mais son cœur s'est endurci. Votre père a perdu son ami, il en a été méconnu. C'est par une grâce singulière qu'il veut bien , de]niis quelque temps , lui donner de l'emploi , acheter au prix le plus modique le fruit de ses sueurs et de ses veilles.

SOPHIE. — Cela est-il possible? Être riche, et sans pitié pour les pauvres, encore après avoir éprouvé toutes les horreurs du besoin ! Pour moi , je vous avouerai qu'il ne m'est pas possible de le comprendre.

m""' DORMEL. — Tant mieux, ma fille!

Toutes tes pensées sont honnêtes et généreuses. Puisses-tu ne jamais changer! (// se fait mi instant de silence^, après lequel on entend sonner trois heures. )

LE PETIT DORMEL, interrompant son ouvrage. — Maman , voil'a trois heures qui sonnent; est-ce que nous ne dînons pas aujourd'hui?

m""" dormel, sévèrement. — Dormel , qu'est-ce que cela veut dire? Votre père et votre frère sont sortis ; est-ce que vous voudriez dîner sans eux?

LE PETIT DORMEL. — Oh! nou , maman : mais ils ont peut-être dîné: nous ne savons pas où ils sont allés ; enfin

M™'' dormel. — Eh bien ! dans cette incertitude, dîneriez - vous tranquillement?

le petit dormel. — Oh! non, maman.... Mais c'est qu'il est bien tard, et il se pourrait bien que....

m""' dormel. — Taisez-vous. Us sont à jeun aussi bien que vous. D'ailleurs, ne voyez-vous pas que j'attends , moi ? Votre sœur en fait autant, et votre petit frère .... N'êtes-vous pas plus en état de supporter le besoin que lui? Il ne se plaint pas cependant.

le petit dormel.— Oui, maman;...

mais c'est que.... j'ai bien faim! (// dii

CHOIX DE LECTURES

cas dernières paroles en pleurant de toutes ses forces.)

M™^ DORMEL , en allant à lui les larmes aux ifeux. — Mon enfant ! mon cher enfant! tranquillise-toi... allons... quelques efforts. Ton père va rentrer. Jl nous apportera de quoi dîner; crois que je souffre autant que toi de ta peine.

LE PKTiT DORMEL, l'embrosse en essuyant ses larmes. — Oh I non , maman, ne souffrez pas , je vous en prie ; car je souffrirais bien davantage, moi : tenez , je ne pleure plus, voila qui est fini. Estce que je ne peux pas me passer de diner aussi bien que vous? Que je me veux de mal d'avoir pleuré! Mais c'est malgré moi.... Je m'en vais travailler si fort, qu'il faudra bien que j'oublie que j'ai faim. {Il se remet à son ouvrage, et travaille avec plus d'ardeur. )

M"" DORMEL, reprenant son ouvrage.

Mon malheur est -il assez grand! Ah, ciel! comment le supporter?

SOPHIE. — Mon père ne vient point.

S'il lui était arrivé quelque malheur !

m""^ DORMEL. — Je devine celui qui lui est arrivé. On l'aura refusé, et il ne peut se déterminer à paraître ici Ira mains vides.... Mais c'est votre frère, c'est Dormel qui me surprend. A quelle heure est-il sorti?

SOPHIE. — Dès la pointe du jour.

M™" DORMEL. — Qui l'auiait cru? Lui en qui j'avais toujours reconnu des sentiraens si dignes de son éducation , nous abandonner en de pareilles circonstances, lorsque nous avons le plus besoin de son secours! Je ne m'y serais jamais attendue.

SOPHIE. — Que cela ne vous attriste pas , ma mère ; c'est sûrement pour un bon dessein qu'il est sorti. Je connais rexcellence de son cœur ; je sais combien il est pénétré de notre triste situation. 11 est allé y chercher du remède et seconder les efforts de mon père.

M™^ DORMEL. — Que fera-t-il sans appui , sans secours , sans connaissances ?

SOPHIE. — Nos besoins le rendront industrieux. Il paraissait au désespoir.

M™^ DORMEL. — Que dis-tu ? Ah , Sophie ! ah , ma chère fille ! s'il allait se déshonorer ! c'est ce coup-la qui me serait

mortel. On supporte tous les maux

mais l'infamie....

SOPHIE. — Ne craignez rien, je connais mon frère.

m""" DORMEL. — Ton père n'aura pu réussir. Il va revenir accablé de douleur, de fatigue et de faim.

SOPHIE. — Je souffre plus pour lui que pour moi.

M™^ DORMEL. — Mes chcrs enfans, rétat de votre père me perce l'ame. Il faut avoir recours au dernier des moyens, à celui qui déchire un cœur sensible ; il faut que Dormel me prête ici son secours.

LE PETIT DORMEL. — Moi , maman ?

commandez, je suis prêt k tout faire.

M"'* DORMEL. — C'est bien, mon fils,

embrassez - moi Dormel, mon cher

fils.... dure nécessité! à quoi me réduistu?.... II faut que tu ailles implorer l'assistance des hommes ; que tu leur arraches , par tes instances et par tes larmes, quelque légère portion de leur superflu. Tu trouveras des méchans qui ne croient pas qu'il soit possible d'être pauvre et estimable, qui repoussent impitoyablement les malheureux; mais peut-être aussi rencontreras - tu quelque homme vraiment digne de ce nom , qui voudra bien jeter sur nous un regard de commisération, et nous retirer, au moins pour un temps, de l'état affreux où nous sommes.

LE PETIT DORMEL , après l'avoir écoutée avec la plus grande attention. — ^laman , n'est-ce pas ce qu'on appelh^ (leniander rauraône?

M"'* DORMEL. — Ah, ciel: {ïlanD Oui , mon fils.

CHOIX UE LKCrUllES.

LE PETIT DORMEL. — Cela me fera bien de la peine de demander raumône.

Faudra-t-il demander h tout le monde?

M""" DORMEL. — Oui, UIOU fds , à tOUt

le monde , à tous ceux que tu verras en état de t'assister.

LU pETrr DouMEL. — C'est qu'il y en a qui sont si durs et si rebutans, qui traitent si mal les pauvres ! Je voudrais bien ne leur point demander à ceux-l'a.

m""^ DORMiiL. — Que veux-tu , mon fds? il n'est pas possible de les distinguer. Demande avec instance, les cœurs ne s'émeuvent guère à la première secousse, sans te rendre cependant importun. Sois humble sans avoir l'air bas et rampant.

LE PETIT DORMEL, tristement. — Allons donc, embrassez-moi, maman.

m""" DORMEL, l'embrassant. — Va, mon fils ; si la vie de ton père et celle de tes frères et sœurs n'y étaient pas attachées , je n'exigerais pas un pareil sacrifice. (Le petit Dormel sort en pleurant. )

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