LE DANGER DE CBIER POUR RIEN
Mad. DE VERTEUIL , PAULINE ,
sa 11 lie.
m"'*" de VERTEUIL. — Qu'est-ce doue, Pauline ? Pourquoi pleurer si fort ?
PAULINE, en sanglotant. — 0 maman !
j'ai voulu prendre un verre d'eau sur la table, je me suis heurté le bras , et il m'est tombé de l'eau froide sur le cou.
m""" de VERTEUIL , il'un ton ironique.
— Est-il bien possible ?
PAULINE. — Oui maman, je vous assure.
jjme pg VERTEUIL. — Volla uu terrible malheur. En vérité, cela vaut bien la peine de tant crier. N'as-tu pas honte d'être encore si enfant ? Sais-tu d'ailleurs que
tu peux te faire inflaiment de tort eu criant ainsi ?
PAULINE. — Eh , quel tort puis-je donc me faire , maman ?
M™^DE VERTEUIL. — Je vais teledire.
Lorsqu'un enfant pousse des cris , il est tout naturel de croire qu'il s'est fait beaucoup de mal , ou qu'il est dans quelque danger ; alors ou s'empresse de courir à son secours. Mais si tu prends l'habitude de crier sans sujet , et que l'on vienne à s'apercevoir que le plus souvent on prend une peine inutile a courir auprès de toi pour te secourir, on se dira à la fiu : Nous aurions de l'occupation pour la jour-
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née , si nous avions la l)onté tic couiii' toutes les fois que Pauline |)rend la fantaisie de crier. C'est pourquoi l'on ne viendra jamais à tes oiis , paice que l'on pensera toujours que c'est pour une bagatelle que tu fais un pareil vacarjue , et alors il faudra que tu restes sans secours.
PAUi-iNE. — Mais , maman , si j'en avais réellement besoin ?
m'"''deve]iteuil. — Et comment veuxtu qu'on le devine? Dix fois par jour, c'est pour rien (pie tu cries , comment veux-tu que la onzième fois on puisse justement savoir que c'est alors tout de bon , et que tu as vraiment besoin d'être secourue ? Tu dois , par conséquent , bien compter que l'on ne fera plus la moindre attention à tes cris, aussi long-temps que tu garderas la mauvaise habitude de crier pour une bagatelle. Il en est tout autrement de ton frère. On sait fort ])ieu qu'il ne crie jamais que lorsqu'il faut qu'on aille absolument auprès de lui ; et de cette manière , lorsqu'il crie , c'est une marque qu'il a véritablement besoin de secours. Mais pour toi , ma fille , on ne doit point s'embarrasser de tes cris : on ne sait jamais ce que cela signifie , si c'est pour une bagatelle , ou pour quelque chose d'essentiel.
PAULINE. — Il est vrai , maman ; vous m'en faites bien sentir la raison.
m""" de verteuil. — Veux-tu que je te raconte ce qui est arrivé une fois à un petit garçon qui criait toujours pour rien, et qui faisait même encore pis que tu ne fais ?
PAULINE. — Oh ! voyous, je vous prie , maman.
m"^*" nu VEKTEuiL. — Ce petit étourdi se faisait un vilain plaisir de donner aux autres des inquiétudes par ses plaintes. A la moindre aventure , il se mettait a pousser des cris percaus , comme s'il lui était arrivé du mal ; et puis lorsqu'on arrivait près de lui , on voyait que c'était
pour une bajfatelle à peu près comme ton veire d'eau. Il criait même souvent sans aucun sujet, seulement pour donner des alanues aux domestiques , les faire accourir à ses côtés, et se moquer d'eux. Tantôt il courait précipitamment sur l'escalier, et faisait tout à coup avec les pieds un grand bruit , comme s'il fût tombé, et qu'il eût roulé du haut en bas , taudis qu'iln'avait fait quese coucher doucement a terre; tantôt il frappait un grand coup sur la table , après s'être barbouillé le visage de jus de cerises , pour avoir l'air de s'être fait un grand trou h la tête et d'être tout en sang. Dans le commencement , on ne manquait pas d'accourir aussitôt à ses cris; mais lorsqu'on y eut été trompé un certain nombre de fois , on le laissait frapper des pieds , se rouler, pousser des cris aulant qu'il le voulait , sans se déranger pour cela Enfin uu jour il arriva qu'il se mit en tête de grimper sur une échelle ; l'échelon sur lequel il mettait le pied se rompit, en sorte qu'il tomba du haut en bas, et se disloqua entièrement une jambe; alors, comme tu le comprends bien , il se mit à crier de toutes ses forces , mais on n'y fit pas plus d'attentionqu'al'ordinaire, parceque l'on ne savait pas que cette fois-ci c'était sérieusement. Il fut donc obligé de rester à terre, parce que sa jambe étant démise, il ne pouvait pas se lever, et il souffrit des douleurs très-aiguës. Enfin, par hasard, il vint auprès delui un domestique. Celui-ci vit tout de suite à sa mine que ce n'était pas pour rien qu'il criait cette fois. 11 le prit aussitôt dans ses bras , le porta sur son lit , et alla lui chercher uu chirurgien ; mais comme il était resté long-temps sans secours, sa jambe s'était considérablement enflée , et il souffrit infiniment plus qu'il n'aurait souffert, si l'on était allé tout de suite à son secours. 11 ne fut même plus possible de redresser sa jandje , en sorl(^ qu'il resta estropié
LE LlVRii DE FAMILLE.
toute sa vie. Par ce malheur, il se déshabitua de sa mauvaise coutume , mais trop tard, comme tu le vois.
PAULINE. — C'était payer un peu cher sa faute.
m"^^ de verteuil. — Fais-y donc bien attention. Pauline , et profite de l'exemple de ce petit malheureux , avant qu'il t'en arrive autant qu'à lui. Je sais bien que tu ne cries pas pour nous inquiéter ou nous faire peur; mais ton enfantillage aurait d'aussi mauvaises suites que sa tromperie. On ne peut pas plus savoir de toi que de lui , si tu cries pour uue bagatelle, ou si c'est vraiment parce que tu as besoin de secours; et par conséquent
on te laisserait , ainsi que lui , sans assistance. Comme on aurait été trompé plus d'une fois à tes cris, on y ferait aussi peu d'attention qu'au discours d'un enfant qui se serait accoutumé à mentir, et delà parole duquel on ne fait aucun cas, même lorsqu'il dit la vérité , parce que l'on ne peut plus savoir s'il l'a dite en effet. Apprends donc à souffrir patiemment, et sans crier , de petits accidens , pour que tu puisses toujours avoir du secours lorsque tu en auras véritablement besoin.
PADLiNE. — Oui , maman : je vous remercie de votre histoire ; me voilà toute corrigée, et je ne crierai plus mal à propos.