‹ Le livre de familleChapitre 12 sur 197 · LE TRAVAIL · texte numérisé non relu

LE TRAVAIL

M. DE VERTEUIL, ADRIEN, son fils.

ADRIEN. — Regardez, mon papa, je vous prie : voilà un bien joli petit enfant que cette femme a dans ses bras. Il ressemble à mon petit frère Alexandre.

M. DE VERTEUIL. — 11 CSt fort joU ,

vraiment. Vois aussi cette petite fille qui est assise auprès de sa mère. Elle a les plus jolies couleurs du monde.

ADRIEN. — Oui , mon papa , comme Pauline.

M. DE VERTEUIL. — Eu voilà uu autrc dans un coin. C'est l'aîné, sans doute. Il

travailleavec tant d'ardeur, qu'il ne se détourne pas seulement pour uousregarder.

ADRIEN. — C'est une bonne leçon qu'il me donne.

M. DE VERTEUIL. — Cette fcmmc devrait être bien contente d'avoir de si beaux enfans , et cependant elle a l'air triste.

ADRIEN. — Mon papa, je crois qu'elle pleure.

M. DE VERTEUIL. — Elle plcurc eu effet. Il faut lui demander ce qu'elle a.

ADRIEN. — Oui, oui, nous saurons peut-être la tirer de peine.

M. DE VEUTELIL , €11 s' (ivançunl vers ta pauvre femme. — Bonjour, ma bonne femme. Vous avoz là de bien jolis enfaus.

LA PAUVRE FEMME , pOUSSmit UH SOll-

pïr , et pressant son fils contre son sein. — Oh! monsieur, je les aime bien aussi. {Elle essuie ses larmes qui recommencent à couler.)

M. DE VERTEUIL. — D'oÙ vlcnt doUC

que vous êtes si triste?

LA PAUVRE FEMME. — Hélas ! monsieur , ces pauvres enfans ont crié tout aujourd'hui pour avoir du pain , et je n'en ai pas un morceau à leur donner.

Mon mari est malade depuis trois mois.

J'ai dépensé pour lui tout ce que j'avais. 11 m'a fallu vendre tous mes meubles l'un aprèsl'autre. Mon mari ne peut pas bouger de son lit, et je suis avec cesdeux enfans surlesbras.Celui-ci,qni travaille a filer au rouet, est un brave garçon. Il fait de son mieux pour nous gagner quelque chose ; mais que peut-on faire a son âge? 11 est trop petit ; il n'a encore que six ans. (Le peut garçon essuie ses ijeux du revers de la main, et se remet au travail avec une nouvelle ardeur.) La saison rigoureuse est prête à venir au milieu de ces embarras. Oh ! combien j'aurai à souffrir tout le long de l'hiver avec mon mari et mes enfans! {Elle laisse tomber sa tête sur son fils qu'elle presse contre son sein, et commence à sangloter.)

ADRiEiN. — 0 mon papa! la pauvre femme! que je la plains! Maman m'a donné vingt-quatre sous pour les employer commeje voudrais : me permettezvous de les donner à cette malheureuse famille?

M. DE VERTEUIL. — Très-volonticrs , mon ami.

ADRIEN , sautant de joie. — 0 mon papa , que je vous remercie ! (// fouille précipitamment dans sa poche.) Tenez , ma bonne amie, prenez ces vingt-quatre

sous; achetez-en du pain, et donnez à vos enfans de quoi manger.

LE PETIT GARÇON , quittant son rouet, et courant baiser la main d'Adrien. — Oh ! grand merci , mon cher petit monsieur; nous avions tant de faim! Mou père et ma mère sont si à plaindre ! ( // retourne aussitôt à son ouvrage. )

ADRIEN , les larmes aux yeux. — Ah, mon papa ! je n'ai rien de plus. Mais vous, n'auriez-vous pas quelque chose pour ce pauvre enfant?

M. DE VERTEUIL. — Tu m'as doDué un trop bon exemple, mon fils , pour que je ne m'empresse pas de le suivre. (Au petit garçon. ) Viens , mon cher ami ; tu es un brave enfant, de travailler avec tant dardeur pour soulager ton père et la mère. Sois toujours aussi laborieux, et tu ne manqueras pas de trouver d'honnêtes gens qui te donneront des secours. On aime les enfans ditigens : mais pour les enfans paresseux , on n'en prend aucune pitié. Tiens, voilà un écu. Donnele à la mère, qui vous en achètera du pain. Toutes les semaines nous viendrons vous voir.

LA PAUVRE FEMME. — Je VOUS remercie mille et mille fois, mon digne monsieur. Je suis maintenant en étalde donner à mon mari quelque chose qui le fortifie.

M. DE VERTEUIL. — Mais , ditcs-moi , ma bonne amie , avez-vous un bon médecin pour le malade?

LA PAUVRE FEMME. — Oui , mousicur, grâce au ciel , j'ai à présent un très-bon médecin. Il demeure là vis-à-vis. C'est un bien digne homme. Depuis trois semaines il vient tous les jours voir mon mari. Je peux dire qu'il en prend soin comme si c'était un grand seigneur. 11 ne peut rien faire de plus.

M. DE VERTECiL. — Jc suis charmé de ce que vous me dites. Un médecin charitable est l'homme le plus utile pour les pauvres : il peut faire beaucoup de bien

1,E LIVUE DE FAMILLE.

autour de lui , sans qu'il lui en coûte. Mais les remèdes , comment les avezvous ?

LAPAUVRE FEMME. — Ce brave homme nous les donne aussi pour rien.

M. DE vERTEUiL. — Vous m'iuspirez une grande estime pour ses vertus.

LA PAUVRE FEMME. — C'ost bien dommage qu'il n'ait pas vu mou mari dans le commencement de sa maladie, il l'aurait déjà guéri; mais il n'y a qu'un mois qu'il est venu loger dans notre voisinage , et ce n'est que par hasard que je l'ai connu.

M. DE VERTEOIL. — Vous u'avcz qu'à bien exécuter ce qu'il vous ordonnera.

Dans la saison où nous sommes , la santé est quelquefois long-temps à revenir. 11 iaut avoir du courage et de la patience.

LA PAUVRE FEMME. — Ail , mousicur !

j'espère quejenen manquerai pas. Depuis que je me connais , je suis accoutumée à attendre et à souffrir.

M. DE VERTEUIL. — Jc suis euchaiité de vous voir si bien résignée. Je vous souhaite de tout mon cœur un état plus heureux. Nous reviendrons bientôt vous faire notre visite.

LA PAUVRE FEMME. — Vous me trouverez toujours bien reconnaissante de votre bonté. ( A la petite fille qui est assise auprès d'elle.) Lève-toi, Jeannette; va baiser la main à ces bons messieurs.

ADRIEN , embrassant Jeannette . — Adieu, ma petite amie; adieu , mes enfans ; adieu , ma bonne femme. ( // sort avec son père. )

M. DE VERTEUIL. — Adricu , quc dis-tu de ces pauvres malheureux ?

ADRIEN. — Je suis bien aise que vous leur ayez aussi donné quelque chose pour les consoler.

M. DE VERTEUIL. — Quaud Ics pauvrcs veulent travailler, et qu ils ne le peuvent pas, soit par maladie, soit faute d'ouvrage , il est de notre devoir de les secourir autant que nous le pouvons ; mais lorsqu'ils sont paresseux , c'est leur faute s'ils souffrent ; ils ne méritent aucune pitié ; il faut les laisser pâtir, jusqu'à ce que la misère leur ait donné une bonne leçon; autrement ils n'en deviennent que plus fainéans , et ils finissent par devenir des scélérats. Mais ce petit garçon qui travaillait au rouet, c'est un brave enfant. As-tu remarqué comme il paraissait propre sur ses habits "?

ADRIEN. — Oui , mon papa.

M. DE VERTEUIL. — LcS CUfaDS doUX

et diligens ont ordinairement de la propreté ; mais les enfans opiniâtres et paresseux sont toujours en désordre. Tu vois combien celui-ci m'a intéressé. Sois donc, à son exemple, patient , laborieux et appliqué ; tu verras tout le monde s'intéresser ea ta faveur.

ADRIEN. — Mais , mon papa , est-ce qu'il me faut apprendre à filer au rouet comme ce petit garçon ?

M DE VERTEUIL. — Tous Ics hommcs ne sont pas destinés aux mômes travaux ; je t'en expliquerai un jour la raison lorsque fuseras en état de la comprendre. 11 suffit à présent que tu t'occupes avec ardeur de ce queje crois nécessaire pour ton instruction; elle fera un jour le bonheur de ta vie. En attendant, tu auras le plaisir de m'entendre dire de toi , comme la pauvre femme disait tout à l'heure de son fils : C'est un brave enfant, il fait tout ce qu'il peut pour remplirses devoirs ; et alors ne seras-tu pas bien joyeux ?

ADRIEN. — Oui , mon papa , puisque vous devez m'en aimer davantage.

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