‹ Le livre de familleChapitre 132 sur 197 · LE FILS INGRAT · texte numérisé non relu

LE FILS INGRAT

Leiire d'un père sur iingval-tude de son fils.

Je suis infirme, accablé d'années, relégué à la campagne^ où l'on a livré ma vieillesse à la discrétion d'un domestique sans charité pour mon âge, ni pour mes inflrmités, qui m'oublierait toujours, si je n'étais importun , et dont il faut que j'impatiente la brutalité, pour eu arracher quelque attention à mes besoins; enfin auprès de qui l'on ne m'a laissé d'autre appui que la pitié que je devrais lui faire, et que je^ lui fais si peu , qu'il abuse de l'oubli cruel où m'a laissé son maître. Hélas! ce qui m'afflige le plus, et qui fait toute l'amertume de mes peines, c'est que le maître doni je parle, vous le

dirai-je, monsieur? c'est qu'il est mou fils. Je suis sûr que mon état vous touche; mais quelque bon cœur que vous ayez , vous n'en sauriez comprendre toute la misère, il faut être à ma place, il faut être père pour en sentir toute l'étendue. C'est sans doute un étrange malheur que d'être à mon âge rebuté de tout le monde , ou de se voir à la merci de l'humanité des étrangers, des gens qui ne sont ni vos amis, ni vos parens; de ne trouver qui que ce soit qui s'intéresse véritablement à vous , et qui vous soulage et vous aide à supporter ce reste de \ie languissante, où vous ne pouvez plus

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1 ieii pour vous , et où vous clos à cbargc à vous-même. Daus de pareilles extrémités, un homme est fort à plaindre; cnQu, il souffre beaucoup, et puis il meurt. Eh bien ! monsieur , soyez-en persuadé, l'infortune de cet homme-la n'est rien auprès de la mienne, s'il n'a point d'enfans, si Dieu ne l'a pas fait le père d'un fils qui l'abandonne. Non, ce n'est rien que d'être délaissé des autres hommes , de n'avoir à se plaindre que de leur peu de compassion : il n'est pas étonnant qu'ils soient durs , impitoyables ; vous re leur êtes rien. Ce sont des indifférens, des inconnus que vous pressez d'être généreux; ils ne veulent pas l'être pour vous, ils le sont peut-être pour d'autres; et si vous ne souffriez pas , vous n'en exigeriez rien. Mais, monsieur, vous imaginez-vous bien ce que c'est qu'un fils? Savez-vous comment on le regarde , ce qu'on en attend, ce qu'il vous est? est-il pour vous un homme comme un autre? Ah! c'est ici où les expressions me manquent ; c'est ici où mon cœur est saisi , où je souffre ce qui n'est point douleur , ce qui n'est point désespoir, mais quelque chose de plus cruel que tout cela. Oui, l'on vit encore; il reste encore du courage et des forces . quand on sent de la douleur et du désespoir: et moi, monsieur,jenevis plus, je ne tiens plus à la vie que par un sentiment de tristesse qui me pénètre , qui confond et qui glace mon ame , qui ne me laisse ni crainte , ni espérance, qui m'anéantit. Les hommes daujourdhui me rejettent et m'abandonnent ; et ce n'est encore la qu'être rejeté et abandonné des hommes: mais mon fils me rejette et m'abandonne comme eux, et c'est être rejeté et abandonné de la nature entière. Il était mon unique appui , ma ressource; mais une ressource qu'il me semble que rien ne pouvait m'ôter , qui était 'a moi , qui ne dépendait ni de la faveur, ni de l'humanité des homnms. Que mon fils

fût généreux ou non, la nature, les préjugés mêmes, l'éducation qu'on donne a ses enfans, la tendresse qu'on prend pour eux, l'habitude qu'ils ont de respecter leur père , tout me garantissait l'arnour de mon fils pour moi ; tout m'assurait que cet amour était mou bien; tout dans son cœur devait m'excepter des autres hommes; eût-il été sans honneur pomeux , tout me liait 'a lui ; fût-il né l'homme du monde le plus haïssable , aurais-je pu le haïr, en aurais-je moins senti que j'étais son père? ISos enfans, pour nous éprouver sensibles, ont-ils besoin de le mériter, d'être bons et aimables? Fîélas ! que font sur nous leurs vices, qu'affliger notre amour sans le rebuter.

Oui, mon fils, du fond de l'état où vous m'avez mis, de cet état d'abattement où je languis , c'est mon amour qui s'élève, vous n'avez pu me l'ôter; c'est lui qui se plaint de vous. 11 ne m'est dur de vivre encore que parce que je vous aime toujours. Non, je ne souffre que parce que c'est vous qui me maltraitez votre cœur ne me connaît plus, et ma tendresse subsiste encore: Je n'ai pu cesser d'être votre père: comment avezvous fait pour cesser d'être mon fils ? Il n'y a donc plus rien qui tienne 'a moi dans la nature. Tout s'y est donc désuni d'avec moi; je n'y vois plus qu'un désert; j'y suis seul, ignoré de tout l'univers, de mou fils que je regrette, que j'appelle 'a mon secours, et qui m'ignore, comme tout le reste des hommes.

Cependant , monsieur , qu'ai-je fait contre ce fils? De six enfans qu3 j'avais , il merestaseul. Je n'étais pas riche, mais je l'aimais tendrement; et dans l'éducation que je lui donnai , mon économie et l'industrie de mon amour, me tinrent lieu de richesses : il répondit 'a mes soins. Je l'envoyai à Paris y suivre le barreau ; je m'étais presque le nécessaire pour l'y soutenir. Tl y fit effectivement des pro.

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grès qui lui acquirent J'eslime de ceux qui le connaissaient; et comme il était assez bien fait, qu'on le voyait laborieux, une dame riche , dont il faisait les affaires , en eut si bonne opinion qu'elle lui offrit sa fille, pourvu qu'en se mariant il eût du moins un bien médiocre. Ce bien médiocre était entre mes mains ; il consistait en deux petites terres qui venaient, partie de mon patrimoine, partie de mes épargnes, et dont le revenu avait servi à l'avancer et à me faire vivre,

11 m'écrivit la proposition de la dame, me marqua tous les avantages du parti qu'on lui offrait, il me dit que sa fortune était entre mes mains. Hélas! elle ne pouvait être plus sûre. Je partis pour Paris , et je convins tout d'un coup de lui donner la moitié de ce que j'avais, et de lui assurer l'autre.

Son mariage se fi t quelque temps après : il quitta le barreau po>sr des emplois qui paraissaient meilleurs. Sa femme mourut on mettant un enfant au monde; je perdis beaucoup; elle m'aimait, et sa mémoire me sera toujours chère.

Quatre ou cinq mois après sa mort , mon fils, pour certains desseins, eut besoin d'une somme considérable d'argent; il en emprunta, maisil lui en manquait encore. J'étais alors content de lui : je suis né simple et plein de franchise : je le croyais plus amoureux de mon repos que moi-même ; et en vendant ce qui me restait pour achever sa somme, je voyais seulement que c'était un bien qui changerait de nature, sans changer de maître.

Je le vendis donc, suivant son envie , et cela sans prendre aucune précaution pour moi; la chose se fit entre nous deux seulement; l'argent eu fut employé suivant ses vues; elles réussirent au-delà même de ses espérances. Le voilà puissaut, après quoi il voulut jouir sans travailler davantage : sa maison prit une au-

tre face ; il se jeta dans les plus grands airs; des amis plus considérables succédèrent à ceux qu'il avait eus d'abord; il se défit insensiblement de ces derniers, dont le commerce lui parut alors trop bourgeois ; et commença enfin à rougir de moi.

Jem'en aperçus; mais d'abord je crus me tromper. En ce temps-là je tombai malade ; et je vis qu'il me négligeait dans le cours de ma maladie. Ses domestiques, à son exemple , me négligèrent aussi ; cela me chagrina sérieusement. Je le fis prier de venir dans ma chambre , où il n'était pas entré depuis quatre jours : il y vint ; je me plaignis à lui du peu de soin qu'on avait de moi. — C'est que vous êtes un peu difficile , mon père , me répondit-il. — Voilà la première fois que vous me le dites , lui repartis-je , et votre réponse m'étonne. — Ce n'était pas trop la peine de m'envoyer chercher pour me quereller , comme vous faites à tout le monde, me dit-il là-dessus; on a soin de vous tout autant qu'on le peut; cependant vous vous plaignez toujours. Que faire à cela ? Tâchez de vous remettre : quand votre santé sera meilleure , je vous conseille d'aller demeurer à la campagne; vous y j serez plus tranquille qu'ici, vous y vi- | vrez à votre fantaisie ; je me trouve dans un genre de vie qui ne vous convient pas; et nous ne nous gênerons ni l'un ni l'autre.

Il sortit après ce discours, pendant qu'un valet qui l'avait entendu, tournait la tête pour rire et se moquer de moi. J

Le procédé de mon fils m'avait frappé : " l'action de ce valet me perça le cœur. Je vis ce que j'allais devenir; je compris <iue je n'étais plus qu'un étranger dans la maison de mon fils, et qu'enfin lui et moi nous étions deux. Je fus encore quelques .jours au lit : je me levai ensuite; mes forces revinrent un peu; je m'habillai du mieux que je pus. On allait dîner, j'en-

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londissonner et j'appelai quelqu'un pour m'aider à desceudre : ou me répondit; mais persoune ne vint. J'essayai donc de descendre , en me soutenant avec ma canne, et j'étais déjà à la moitié de l'escalier, quand mon fils parut à la porte de son appartement.

Que faites-vous là , nie dit-il d'un ton rude ? Quelle fantaisie vous prend ? J'ai du monde; êtes-vous en état de paraître? Avez-vous peur qu'on ne vous envoie pas à manger chez vous? Ramenez mon père, ajouta-t-il , en s'adressant à un valet de chambre, et puis il rentra; pour moi, je restai immobile, et les larmes me vinrent aux yeux .

Ce valet de chambre fit semblant de m'aider à remonter , en me disant que j'étais encore vert pour mon âge. Je ne répondis rien à la raillerie de ce domestique^ qui faisait sa charge en m'iusultant. La douleur me rendait muet; je rentrai chez moi comme un homme qui ne sait plus où il est; je me trouvai mal, et je demandai du vin : on ne m'en apporta qu'un quart d'heure après, avec un çotage froid, dont je ne goûtai pas non plus qu'au reste de mon diner qui vint trop tard.

J'achevai la journée dans la plus accablante confusion de pensées qu'on puisse imaginer. Mes soupirs à tout moment se confondaient avec mes pleurs : Où iraije ? disais-je : je n'ai plus rien qui soit a moi ; je me suis dépouillé de tout.

Cependant je résolus, en me couchant, de sortir le lendemain de chez mon fils; je ne pouvais plus y respirer. Je me proposai d'aller trouver un de mes amis, de lui confier ma situation , de le prier de me secourir, de me donner un conseil dans mon affliction. Dans ce dessein, je me levai le lendemain plus tôt qu'à mon ordinaire, et je m'habillai.

Apparemment qu'on alla le dire à mon fils ; car il entra dans ma chambre au mo-

ment où j'allais sortir. Où allez-vous , mon père me dit-il? — Chercher quelque ami charitable qui me donne du pain de bonne grâce. Vous savez que je n'en ai plus; ma tendresse pour vous m'a tout ôté. — Quel raisonnement! me répondit-il : que les gens de votre âge ont de caprices ! Vous voilà donc bien scandalisé de ce que je vous ai dit hier au matin? — Mon fils repartis-je, je suis assez consterné; laissez-moi aller sans me répondre : vous n'êtes plus en état de me parler; toutes les paroles que vous prononcez sont autant de coups de poignard pour moi : vous n'en connaissez pas la force, elles me tuent. — Finissons toutes ces explications ;, dit-il alors avec vivacité : vous avez tort , mon père ; il est mille choses que vous auriez pu vous dire à vous-même: vous êtes dans un âge avancé, vous avez presque toujours vécu dans une petite ville de province, et vos idées, vos manières de faire, vos usages sont différens de ce qui se passe dans le monde ; vous auriez dû vous dégoûter le premier de la compagnie de ceux qui viennent ici : mais vous ne sentez point cela , et je le sens, moi. Le bel agrément pour votre fils, que de vous voir converser avec des gens d'un certain rang, polis et délicats, que vous faites rire, et à qui votre simplicité donne la comédie ! Voilà pourtant ce que c'est ; pensez-vous que cela me soit fort avantageux? Je suis un homme de fortune , n'est-il pas vrai? Eh bien ! à quoi bon l'apprendre à ceux qui ne le savent pas? C'est cependant ce qui saute aux yeux, dès qu'on vous voit ; et, malgré cela, vous avez toujours la manie de vouloir vous montrer : ainsi ne nous querellons point, mou père; il n'est pas nécessaire d'aller rompre la tête à personne de vos plaintes : je vais donner ordre qu'on vous conduise dès ce moment à ma campagne ; vous y serez le maître et dans votre centre : de temps en temps

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j'irai vous voir, et rien ne vous manquera. Adieu! je vous quitte 5 vous allez partir, et moi je vais sortir pour mes affaires. C'est ainsi , monsieur , que mon fils se sépara d'avec moi : il me quitta sans ra' embrasser , sans qu'il lui échappât le moindre mot de douceur , que celui de père, que sa bouche prononçait , et que son cœur ne sentait pas 5 ifse retira sans être touché , ni de l'abattement où il me laissait, ni du triste silence que je gardai ,

ni des larmes qu'il vit couler de mes yeux. Ensuite on vint emporter mes bardes, on me dit de descendre, et je fus mis presque sans sentiment dans une chaise qui me conduisit à cette campagne , où je languis depuis près de deux ans , où mon fils n'est point venu , comme il me l'avait promis; enfin, où je vis dans une privation entière de toute consolation , et souvent même de toutes les choses nécessaires à la vie.

COURàGE ET BIENFAISANCE D'UN PAYSAN.

La grandeur dame ne suppose pas nécessairement une hante naissance. Les sentimcns généreux se trouvent souvent dans les classes les plus basses des citoyens. Un paysan de la PMonie vient d'en fournir un exemple qui mérite d"ôtre connu. Le feu avait pris au village qu'il habite. 11 courut porter des secours aux lieux où ils étaient nécessaires. Tous ses soins furent vains. Lïncendie fit des progrès rapides. Ou vint l'avertir qu'il avait gagné sa maison. 11 demanda si celle de son voisin était endommagée. Ou lui dit qu'elle brûlait, mais qu'il n'avait pas un moment à perdre s'il voulait conserver

ses meubles. J'ai des choses plus piécieuses a sauver, répliqua-t-il sur-lechamp. Mon malheureux voisin est malade et hors d'état de s'aider lui-même. Sa perte est inévitable s'il n'est pas secouru , et je suis sûr qu'il compte sur moi. Aussitôt il vole à la maison de cet infortuné: et, sans songer a la sienne qui faisait toute sa fortune , il se précipite à travers les flammes qui gagnaient déjà le lit du malade. 11 voit une poutre embrasée , prête à s'écrouler sur lui , il tente d'aller jusque-la. Il espère que sa promptitude lui fera éviler ce danger, qui sans doute eût arr.'lé tout auîre. Il s'élance

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auprès de sou voisiu , le cliaige sur ses épaules, et le conduit heureusement en lieu de sûreté.

La chambre économique de Copenhague, touchée de cet acte d'humanité peu commun , a envoyé à ce paysan un gobelet d'argent rempli d'écus danois. La pomme du couvercle est surmontée d'une couronne civique , aux côtés de laquelle

pendent deux petits médaillons, sur lesquels cette action est gravée en peu de mots. Plusieurs particuliers de celte capitale lui ont fait aussi des présens pour l'indemniser de la perte de sa maison et de ses effets. Leur bienfaisance mérite des éloges. Récompenser la vertu, c'est encourager les hommes à la pratiquer.

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