LA MAUVAISE MERE ET LE BON FILS
Dans l'une de nos provinces maritimes, il y avait un intendant qui s'était rendu recoramandable par son tlésintéressement et par son intégrité. Cet homme de bien, appelé M. de Carandon , mourut pauvre, et presque insolvable. 11 avait laissé une fille que personne n'épousait, parce qu'elle avait beaucoup d'orgueil, peu d'agrémens. et point de fortune. Un riche et honnête négociant la rechercha, par considération pour la mémoire de son père. 11 nous a fait tant de Lien , disait le bonhomme Corée ! ( c'était le nom du négociant ). 11 est bien juste que quelqu'un de nous le rende à sa fille. Corée se proposa donc humblement, et mademoiselle de Carandon , avec beaucoup de répugnance, consentit à lui donner la main . bien entendu qu'elle aurait dans sa maison une autorité absolue. Le respect du bonhomme pour la mémoire du père s'étendait jusque sur sa fille. Il la consultait comme son oracle , et si quelquefois il lui arrivait d'avoir un avis différent du sien, elle n'avait qu'à proférer ces paroles imposantes: Feu M. de Carandon, mon père.... Corée n'attendait pas qu'elle achevât pour avouer qu'il avait tort.
11 mourut assez jeune , et lui laissa deux enfans. Son héritage, suivant ses dernières dispositions , fut mis en dépôt dans les mains de sa femme , avec le droit fatal de le distribuer a ses enfans comme bon lui
semblerait. De ces deux enfans , l'aîné faisait ses délices ; non qu'il fût plus beau , ou plus heureusement né que le cadet , mais il était plus hardi et plus impérieux^ par conséquent d'un caractère plus ressemblant au sien. Elle avait entiu, pour l'aimer uniquement, toutes les mauvaises raisons que peut avoir une mauvaise mère. Le petit Jacquaut était l'enfant de rebut; sa mère ne daignait presque pas le voir , et ne lui parlait que pour le gronder. Cet enfant intimidé n'osait lever les yeux devant elle , et ne lui répondait qu'en tremblant. Il avait, disait-elle, le naturel de son père , une ame du peuple. Pour l'aîné, qu'on avait pris soin de rendre aussi volontaire, aussi mutin , aussi capricieux qu'il était possible, c'était la gentillesse même : son indocilité s'appelait hauteur de caractère ; son hmneur , excès de sensibilité. On s'applaudissait de voir qu'il ne cédait jamais quand il avait raison : or, il fautsavoir qu'il n'avait jamais tort. On ne cessait de dire qu'il sentait son bien , et qu'il avait l'honneur de ressembler à madame sa mère. Cet aîné, appelé M. de l'Etang (car on ne crut pas qu'il fût convenable de lui laisser le nom de Corée) , cet aîné, dis-je, eut des maîtres de toute espèce. Les leçons étaient pour lui seul , et le petit Jacquaut en recueillit le fruit ; de manière qu'au bout de quelques an-
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nccs, Jaoqiiaut .savait loul oc qu'on a\ait enseigné a M. de l'Étang, qui, ou revanche , ne savait rien.
Tout-es les personxes qui voulaient faire leur cour à madame, s'apercevairt de son faible, lui faisaient croire que son aine était un prodige. Les maîtres, moins complaisaus , ou })lus maladroits , en se plaignant de l'indocilité, de l'inattention de cet enfant chéri , ne tarissaient point sur les louanges de Jacquaut. Ils ne disaient pas précisément que M. de l'Etang fût un sot, mais ils disaient que le petit Jacquaut avait de l'esprit comme un ange. La vanité de la mère en fut blessée; elle redoubla d'aversion pour ce petit malheureux , devint jalouse de ses progrès, et résolut d'ùler à son enfant gâté l'humiliation du parallèle.
Une aventure bien touchante réveilla cependant en elle les sentimens de la nature ; mais ce retour sur elle-même l'humilia sans la corriger. Jacquaut avait dix ans , de l'Étang en avait près de quinze , lorsqu'elle tomba dangereusement malade.
L'aîné s'occupait de ses plaisirs , et fort peu de la santé de sa mère. C'est la punition des mères folles d'aimer des cnfaus dénaturés. Cependant on commençait a s'inquiéter. Jacquaut s'en aperçut ; et voila son petit cœur saisi de douleur et de crainte. L'impatience de voir sa mère ne lui permet plus de se cacher. Ou l'avait accoutumé à ne paraître que lorsqu'il était appelé; mais enfin sa tendresse lui donna du courage. 11 saisit l'instant où la porte de la chambre est entr'ouverte ; il entre sans bruit et a pas tremblans; il s'approche du lit de sa mère. — Est-ce vous, mon fils , demanda-t-elle ? — Non , ma mère , c'est Jacquaut. Cette réponse naïve et accablante pénétra de honte et de douleur 4'ame de cette femme injuste ; mais quelques caresses de son mauvais fils rendi- <lirent bientôt "a celui-ci tout son ascenilanl; et Jacquaut n'en fut dans la suite
ni mieu.\ aimé , ni moins digne de l'être.
\ peine .madame Coréefut-elle rétablie, qu'elle reprit le dessein de l'éloigner de la maison. Son prétexte fut que de l'Etang , naturellement vif, était trop susceptible de dissipation pour avoir un compagnon d'étude : et que les impertinentes prédilections des maîtres pour l'enfant qui était le plus humble , ou le plus caressant avec eux, pouvait fort bien décour; ger celui dont lecaractère plus haut et moins flexible exigeait plus de ménagemens. Elle voulut donc que de l'Etang fût l'unique objet de leurs soins, et se défit du malheureux Jacquaut , en l'exilant dans un collège.
A seize ans, de l'Etang quitta ses maîtres de mathématiques , de physique , de musique, etc. , comme il les avait pris ; il commença ses exercices , qu'il fit "a peu près comme ses études ; et 'a vingt ans , il parut dans le monde avec la suffisance d'un sot qui a entendu parler de tout , et qui n'a réfléchi sur rien.
De son côté , Jacquaut avait fini ses humanités , et sa mère était ennuyée des éloges qu'on lui donnait. Vous voilà grand, lui dit-elle un jour, il faut prendre un parti. Vous croyez peut-être que j'ai de quoi vous soutenir dans le monde ; je vous déclare qu'il n'en est rien. La fortune de votre père n'était pas aussi considérable qu'on l'imagine ; à peine suffirat-elle a l'établissement de votre aîné Pour vous , monsieur , vous n'avez qu'à voir si vous voulez courir la carrière des bénéfices ou celle des armes ; vous faire tonsurer , ou casser la tête ; accepter , en un mot , un petit collet , ou une lieutenance d'iifanterie ; c'est tout ce nue je puis faire pour vous. Jacquaut lui répondit qu'il y avait des partis moins violens à prendre pour le fils d'un négociant. A ces mots , mademoiselle de Carandon faillit à mourir de douleur d'avoir mis au monde un fils si peu digne d'elle , et lui défendit de paraître à ses yeux. Le jeune
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Corée, désolé d'avoir encouru Tindignation de sa mère , se retira en soupirant , et résolut de tenter si la fortune lui serait moins cruelle que la nature. 11 apprit qu'un vaisseau était sur le point de faire voile pour les Antilles, où il avait dessein de se rendre. Il écrivit a sa mère pour lui demander son aveu , sa bénédiction , et une pacotille. Les deux premiers articles lui furent amplement accordés; mais le dernier avec économie.
Sa mère se croyant trop heureuse d'en être débarrassé, voulut le voir avant son départ, et en l'embrassant, lui donna quelques larmes. Son frère eut aussi la bonté de lui souhaiter un heureux voyage. C'étaient les premières caresses qu'il avait reçues de ses parens. Son cœur sensible en fut pénétré. Cependant il n'osa leur demander de leur écrire; mais il avait un camarade de collège dont il était tendrement aimé : il le conjura , en partant , de lui donner quelquefois des nouvelles de sa mère.
Celle-ci ne fut plus occupée que du soin d'établir son enfant chéri. 11 se déclara pour la robe. On lui obtint des dispenses d'études , et bientôt il fut admis dans le sanctuaire des lois. Il ne fallait plus qu'un mariage avantageux. On proposa une riche héritière , mais on exigea de la veuve la donation de ses biens.
Elle eut la faiblesse d'y consentir, en se réservant a peine de quoi vivre décemment , bien assurée que la fortune de son fils serait toujours à sa disposition. A l'âge de vingt-cinq ans, M. de l'Étang se trouva donc un petit conseiller tout rond, négligeant sa femme autant que sa mère , ayant grand soin de sa personne , et fort peu de souci des affaires du palais. Bientôt il n'y eut pas d'excès dans lesquels il ne se plongeât. Sa fortune diminuait tous les jours par ses dépenses énormes. Cependant comme il croyait humiliant pour lui de déchoir, Use piqua
d'honneur, et ne voulut rien rabattre de son faste : en sorte que dans quelques années il se trouva qu'il était ruiné.
Il en était aux expédiens, lorsque madame sa mère , qui n'avait pas mieux ménagé sa réserve, lui écrivit pour lui demander de l'argent. Il lui répondit qu'il était au désespoir ; mais que , loin de lui pouvoir envoyer des secours, il en avait besoin lui-même. Déjà l'alarme s'était répandue parmi les créanciers , et c'était à qui se saisirait le premier des débris de leur fortune. Qu'ai-je fait? disait cette mère désolée ; je me suis dépouillée de tout pour un fils qui a tout dissipé !
Cependant, qu'était devenu l'infortuné Jacquaut ? Jacquaut , avec de l'esprit , la meilleure ame , la plus jolie figure du monde , et sa petite pacotille , était arrivé heureusement à Saint-Domingue. On sait combien un Français de bonnes mœurs et de bonne mine trouve aisément 'a s'établir dans les lies. Le nom de Corée, son intelligence et sa sagesse, lui acquirent bientôt la confiance des habitans. Avec les secours qui lui furent offerts, il acquit lui-même une habitation, la cultiva, la rendit florissante. Le commerce, qui était en vigueur, commençait déjà à l'enrichir , lorsque son camarade de collège, qui, jusque-là, ne lui avait donné que des nouvelles satisfaisantes, lui écrivit que son frère était ruiné , et que sa mère, abandonnée de tout le monde , était réduite aux plus affreuses extrémités. Cette lettre fatale fut arrosée de larmes. Ah , ma pauvre mère ! s'écriat-il, j'irai, j'irai vous secourir! 11 ne voulut s'en fier à personne. Un accident, une infidélité, la négligence ou la lenteur d'une main étrangère, pouvaient la priver des secours de son fils, et la laisser mourir dans l'indigence et le désespoir. Rien ne doit retenir un fils , se disait-il à lui-même , lorsqu'il y va de l'honneur et delà vie d'une mère.
CHOIX DE LECrunES.
Avec de tels sciilimens , Corée ne fut plus occupé que du soin de vendre tout ce qu'il possédait, et le sacriflce ne coûta rien à son cœur. Il s'embarqua, et avec lui toute sa fortune. Le trajet fut heureux. Au bout de six semaines, il arriva sur les cotes de France, et ce digne fils, sans se permettre une nuit de repos , se rend avec sou trésor auprès de sa malheureuse mère. 11 la trouve au bord du tombeau, et dans un état plus affreux pour elle que la mort même. Elle était dénuée de tout secours, et livrée aux soins d'un domestique , qui , rebuté de souffrir l'indigence où elle était réduite , lui rciidait à regret les derniers soins d'une pitié humiliante. La honte de sa situation l'avait portée à défendre à ce domestique de recevoir personne que le prêtre et le médecin charitable qui la visitaient quelquefois.
Corée demande à la voir, on le refuse. Annoncez-moi, dit-il au domestique. — Et quel est votre nom? — Jacquaut. Le domestique s'approche du lit. Un étranger, dit-il , demande à voir madame. — Hélas ! et quel est cet étranger? — 11 dit qu'il s'appelle Jacquaut. A ce nom, ses entrailles furent si émues , qu'elle faillit à expirer. Ah ! mon fds , dit-elle , d'une voix éteinte , et en levant sur lui sa mourante paupière ! ah ! mon fils , dans quel moment venez-vous revoir votre mère!
Votre main va lui fermer les yeux. Quelle fut la douleur de cet enfant si pieux et si tendre, de voir cette mère qu'il avait laissée au sein du luxe et de l'opulence , de la voir dans un lit, entouré de lambeaux , et dont l'image soulèverait le cœur , s'il m'était permis de la rendre 1 0 ma mère ! s'écria-t-il , en se précipitant
sur ce lit de douleurs Ses sanglots
étouffèrent sa voix, et les ruisseaux de larmes dont il inondait le sein de .sa mère expirante , furent long-temps la seule expression de sa douleur et de son amour. Le ciel me punit , reprit-elle , d'avoir trop
T. III
aimé un fds dénaturé, d'avoir.... Il fintcrrompit. Tout est réparé , ma mère , lui dit ce vertueux jeune homme; vivez. La fortune m'a comblé de biens, je viens les répandre au sein de la nature. C'est pour vous qu'ils me sont donnés. Vivez , j'ai de quoi vous faire aimer la vie. — Ah! mon cher enfant! si je désire de vivre, c'est pour expier mon injustice; c'est pour aimer un fils dont je n'étais pas digne , un fils que j'ai déshérité. A ces mots , elle se couvrit le visage , comme indigne de voir le jour. Ah! madame, s'écria-t-il , en la pressant dans ses bras , ne me dérobez point la vue de ma mère ! Je viens 'a travers les mers la chercher et la secourir. Dans ce moment le prêtre et le médecin arrivèrent. Voilà, dit-elle, mon enfant, les seules consolations que le ciel m'a laissées; sans leur charité, je ne serais plus. Corée les embrasse en fondant en larmes. Mes amis, leur dit-il, mes bienfaiteurs , que ne vous dois-je pas? Sans vous je n'aurais plus de mère. Achevez de la rappeler à la vie. Je suis riche, je viens la rendre heureuse. Redoublez vos soins , vos consolations , vos secours; rendez-la moi. Le médecin vit prudemment que cette situation était trop violente pour la malade. Allez, monsieur, dit-il à Corée, reposez- vous sur notre zèle , et n'ayez plus d'autre soin que de faire préparer un logement commode et sain. Ce soir madame y sera transportée. Le changement d'air , la bonne nourriture , ou plutôt la révolution qu'avait faite la joie , et le calme qui lui succéda , ranimèrent insensiblement en elle les organes de la vie. Un chagrin profond avait été le principe du mal , sa consolation en fut le remède. Corée apprit (jue son malheureux frère venait de périr misérablement ; mais , par bonheur, sans laisser d'enfans. On déroba la connaissance de cette mort à une mère sensible , et trop failjle pour soutenir , sans expirer , un
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nouvel accès de douleur. Elle Tapprit enûn lorsque sa santé fut plus affermie. Toutes les plaies de son cœur se rouvrirent, et les larmes maternelles coulèrent de ses yeux. Mais le ciel, en lui ôtant un fils indigne de sa tendresse, lui en rendait un qui Tavait méritée par tout ce que la nature a de plus sensible et la vertu de plus touchant. Il avait laissé en Amérique une jeune veuve nommée Lucelle , dont il était tendrement aimé , et à laquelle il se disposait à s'unir. 11 confia à madame Corée les désirs de son amc. C'était de pouvoir réunir dans ses bras son épouse
et sa mère. Celle-ci saisit avec joie le projet de passer avec lui en Amérique.
Une ville remplie de ses folies et de ses malheurs , était pour elle un séjour odieux; et l'instant où elle s'embarqua lui rendit une nouvelle vie. Le ciel qui protège la piété , leur accorda des vents favorables. Lucelle reçu la mère de son amant comme elle aurait reçu sa mère.
L'hymen fit de ces amans les époux les plus fortunés , et leurs jours coulent encore dans cette paix inaltérable , dans ces plaisirs purs et sereins qui sont le partage de la vertu .
LE CODRâGE DE L'A^lTiE.
Ceux matelots, l'un espagnol et l'autre français, étaient clans les fers à Alger. Le premier s'appelait Antonio ; Uoger était le nom de son compagnon d'esclavage. Le hasard voulut qu'ils fussent employés aux mêmes travaux. L'amitié est la consolation des malheureux: Antonio et Roger en éprouvèrent toutes les douceurs. Ils se communiquaient leurs peines et leurs regrets. Ils parlaient ensemble de leur famille , de leur patrie , de la joie qu'ils ressentiraient , si jamais ils étaient libres. Ils pleuraient enfin dans le sein l'un de l'autre, et cet adoucissement leur suffisait pour porter leurs chaînes
avec plus décourage, et pour soutenir les fatigues auxquelles ils étaient condamnés.
Ils travaillaient a la construction d'un chemin qui traversait une montagne.
L'Espagnol un jour s'arrête, laisse tomber languissamment ses bras, et jette un long regard sur la mer. Mon ami, dit-il à Roger, avec un profond soupir, tous mes vœux sont au bout de cette vaste étendue d'eau. Que ne puis-je la franchir avec toi ! Je crtis toujours voir ma femme et mes enfans qui me tendent les bras du rivage de Cadix , ou qui donnent des larmes à ma mort. Antonio était absor!)é
CFIOIX DF, LFCTOHES.
<iiius celte imago accablante. Chaque (ois • lu'il revenait a la montafjne. sa vue mélancolique s'attachait sur cet espace immense qui le séparait de son pays, il formait les mêmes regrets.
Un jour, il embrasse avec transport son camarade. — J'aperçois un vaisseau , mon ami; tiens, regarde, ne le vois-tu pas comme moi? 11 n'abordera point ici , parce qu'on évite les parages barbaresques ; mais demain , si tu veux , Roger , nos maux finiront , nous serons libres. — Nous serons libres? — Oui, demain, ce navire passera à deux lieues environ du rivage , et alors du haut de ces rochers nous nous précipiterons dans la mer, et nous atteindrons le vaisseau , ou nous périrons. La mort n'est-elle pas préférable à une cruelle servitude? Si tu peux le sauver, répond Roger, je supporterai avec plus de résignation mon malheureu> sort. Tu n'ignores pas, Antonio, combien lu m'es cher. Cette amitié, qui m'attache à toi, ne finira qu'avec ma vie. Je ne te demande qu'une seule giace , mon ami .
va trouver mon père... Si le chagrin de ma perte et la vieillesse ne l'ont pas fait mourir, dis-lui.... — Que j'aille trouver ton père , mou cher Roger ! Eh , que prétends-tu faire? ]\Ie serait-il possible d'être heureux, de vivre un seul instant, si je te laissais dans les fers? — Mais, Antonio, je ne sais pas nager, et tu le sais. toi. — Je sais t' aimer, repart l'Espagnol en fondant en larmes et en serrant, avec chaleur, Roger contre sa poitrine, mes jours sont les tiens. Nous nous sauverons tous deux. Va, l'amitié me prêtera des forces , tu le tiendras attaché à cette ceinture. — Il est inutile, Antonio, d'y penser. Je ne saurais m'exposer à faire périr mon ami. L'idée seule m'inspire de l'horreur. Cette ceinture m'échapperait, ou je t'entraînerais avec moi. Je serais la cause de ta perte. — Eh bien ! Roger , nous mourrons ensemble ! Mais pourquoi for-
mer CCS craintes? Je te l'ai dit, l'amitié soutiendra mon courage. Je t'aime troj»
pour qu'elle ne produise pas des miracles. Cesse de combattre mon dessein. Je l'ai résolu. Je m'aperçois que les monstres qui nous gardent nous épient. 11 y a de nos compagnons même qui seraient assez lâches pour nous trahir. Adieu. J'entends la cloche qui nous rappelle. 11 faut nous séparer. Adieu, mon cher Roger, h demain.
Ils sont renfermés dans leur bagne.
Antonio était rempli de son projet. Il se voyait déj'a franchissant la Méditerranée , libre et dans le sein de ses compatriotes. Il était dans les bras de sa femme et de ses enfans. Roger se présentait un tableau bien différent. Son ami, victime de sa générosité , emporté avec lui au fond de la mer, périssant enfin, quand peut-être, eu ne s'occupant que de sa seule conservation, il eiit pu se sauver, et être rendu a une famille qui, selon les apparences, gémissait et souffrait de son esclavage. Non , se disait dans son cœur l'infortuné Français : je ne céderai point aux sollicitations d'Antonio; je ne lui causerai pas la mort pour prix de celte amitié si J généreuse qu'il m'a vouée. Il sera libre. | Mon malheureux père apprendra du moins que je vis encore , que je l'aime toujours. Hélas! je devais être l'appui de sa vieillesse, le consoler! Je lui étais nécessaire. Peut-être en ce moment expiret-il dans l'indigence , en désirant de voir et d'embrasser son fils.... Allons, qu'Antonio soit heureux . je mourrai avec moins de douleur!
Ou ne vint point le lendemain, 'a l'heure ordinaire, tirer les esclaves de la prison. L'Espagnol était dévoré d'impatience, et Roger ne savait s'il devait se réjouir ou s'affliger de ce contre-temps. Enfin, on les rend h leurs travaux. Ils ne pouvaient se j)arler. Leur maître, ce jour-là, les avait accompagnés. Anî-onio se contentait
CHOIX nii LEClliUliS.
do regarder Koger; el de soui)irer. Quelquefois il lui montrait des yeux la mer, et ne i)Ouvait, à cet aspect , conlenir^ des niouvemens qui étaient toujours prêts à lui échapper. Le soir arrive. Us se trouvent seuls. Saisissons le moment, s'écrie l'Espagnol , en s' adressant h son compagnon,\iens. — Non, mon ami, jamais je ne })oun'ai me résoudre à exposer ta vie. Adieu.... adieu.... Antonio, je t'embrasse pour la dernière fois. Sauve-toi, je l'en conjure. INe perds pas de temps, et souviens-toi toujours de notre tendre amitié. Je te prie seulement de me rendre le service que tu m'as promis , à l'égard de mon père. 11 doit être bien ^ ieux , bien à plaindre, va le consoler. S'il avait besoin de quelque secours mon ami....
A ces mots , Roger tomba dans les bras d'Antonio, en versant un torrent de l)leurs. Son ame était déchirée. — Tu pleures, Roger! Ce n'est pas des larmes qu'il faut, c'est du courage; ne résiste plus. Si tu diffères encore d'une minute, nous sommes perdus. Peut-être ne retrouverons-nous jamais l'occasion. Choisis :
ou laisse-toi conduire, ou je me brise la tête sur ces rochers.
Le Français se jette aux genoux de l'Espagnol, veut encore lui faire des représentations, lui montrer les risques infaillibles qu'il court s'il s'obstine à vouloir le sauver avec lui. Antonio le regarde tendrement, l'embrasse, gngne le sommet d'un rocher, et s'élance avec lui dans la mer. Ils vont d'abord au fond, reviennent ensuite au-dessus des flots.
Antonio s'arme de toutes ses forces, nage en retenant Roger qui semble se refuser aux efforts de son ami, et craindre de l'entraîner dans sa chute.
Les personnes qui étaient dans le vaisseau restaient frappées d'im spectacle qu'elles ne pouvaient distinguer. Elles croyaient qu'un monstre marin s'approchait du navire. In nouvel objet détourne
lei.r curiosité. On aiierçoit une chaloupe s'empresser de (|uilter le rivage, et i)oursuivre avec précipitation ce qu'on avait j>ris pour quelque poisson monstrueux, c'étaient les soldats jiréposés à la garde des esclaves , qui bridaient de reprendre Antonio et Roger. Celui-ci les voit venir, et en même temps il jette les yeux sur son ami , qui commençait a s'affaiblir. M fait un effort, et se détache d'Antonio, eu lui disant : On nous poursuit , sauveloi, et laisse -moi périr; je retarde ta course. A peine a-t-il dit ces mots, qu'il tombait déjà au fond de la mer. Un nouveau transport d'amitié ranime l'Espagnol. 11 s'élance vers le Français, le reprend au moment qu'il périssait, et tous deux disparaissent.
La chaloupe incertaine de quel côté poursuivre sa route , s'était arrêtée , tandis qu'une barque détachée du navire allait reconnnaître ce qu'ils n'avaient fait qu'entrevoir. Les flots recommencent à s'agiter. On dislingue enfin deux hommes, dont l'un , qui tenait l'autre embrassé , ^'efforçait de nager vers la barque. On fait force de rames pour voler a leur secours. Antonio est près de laisser échapper Roger. Il entend qu'on lui crie de celte barque ; il serre son ami, fait de nouveaux efforts, et saisit, d'une main défaillante, un des bords de la barque. 11 est prêt à retomber, on les retient tous deux. Les forces d'Antonio étaient épuisées. 11 n'a que le temps de s'écrier : Qu'on porte du secours à mon ami , je me meurs ; et toutes les horreurs de la mort se répandent sur son visage. Roger, qui était évanoui , rouvre les yeiix, lève la tête, et voit Antonio étendu a ses côtés , et ne donnant plus aucun signe de vie. H s'élance sur son corps, l'embrasse, l'inonde de ses larmes, pousse mille cris : Mon ami, mon bienfaiteur, c'est moi qui suis ton assassin ! Mon cher Antonio , tu ne m'entends plus ! c'est donc Ik ta récompense de m'avoir sauvé la vie?
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Ah ! qu'on se hâte de me Tôter cette vie malheureuse , je ne puis plus la supporter, j'ai perdu mon ami.
Roger veut se poignarder. On lui arrache une épée dont il s'était saisi. 11 apprend, au milieu des sanglots, les détails de son aventure, aux gens de la barque.
Il retombait toujours sur le corps d'Antonio. Qu'on ne m'empêche point de mourir ! Oui , mon ami , je vais te suivre, ajoutait-il, en couvrant le corps pâle de ses baisers et de ses larmes... Ayez pitié de moi , au nom de Dieu , laissez-moi mourir !
Le ciel , qui sans doute est touché des larmes des hommes, lorsqu'elles sont sincères , semble donner une marque signalée de sa bouté en faveur d'un sentiment si rare. Antonio jette un soupir , Roger pousse un cri de joie; ou se réunit à lui pour donner du secours au malheureux Espagnol. Enfin, il lève un œil mourant;
ses premiers regards cherchent à se fixer sur le Français. A peine l'a-t-il aperçu, qu'il s'écrie : J'ai pu sauver mon cher Roger !
La barque revient au vaisseau. Ces deux hommes inspirent une sorte de respect à l'équipage, tant la vertu a des droits sur tous les cœurs ! Ils excitent un intérêt puissant. Tous se disputent le plaisir de les obliger. Roger, arrivé en France, court dans les bras de son père, qui pensa expirer d'un excès de joie; et il fut nommé gondolier de Versailles. L'Espagnol , à qui l'on avait offert un poste très-avantageux, pour un homme de son état , aima mieux aller rejoindre sa femme et ses enfans ; mais l'absence ne diminua rien de son amitié. 11 demeura en correspondance de lettres avec Roger. Ces lettres sont des chefs-d'œuvre de naïveté et de sentiment. On pourra les rendre un jour publiques pour l'honneur d'un sentiment qui a produit tant d'actions héroïques.