‹ Le livre de familleChapitre 150 sur 197 · SCENE IX · texte numérisé non relu

SCENE IX

M. DELMAS, ses deux nis.

le cadet. — Allez ! mon papa I nous savons d'où cela vient, ne vous mettez plus en peine.

M. DELMAS. — Je viens aussi de m'en apercevoir ; eh bien ! qu'est-ce que vous savez ?

le CADET. — Mon frère vient de m'avouer qu'il a bien fort impatienté maman , et sans doute que pour l'en punir...

M. DELMAS. — Bon! quoi! tu retombes encore dans ces misères-là, toi que je croyais plus raisonnable que ton frère ! Ecoute-moi. [A l'ainé.) Je viens de découvrir la cause naturelle de ce qui t'a fait tant de peur. Près de la porte du cabinet dont il s'agit, il y a un rideau de fenêtre noué à une certaine hauteur. La porte, en s'ouvrant, prend par le haut ce rideau , et quand on la pousse jusqu'à l'ouvrir tout-à-fait , le nœud du rideau passe par-dessus cette porte {Au cadet.), et c'est ainsi qu'il est tombé précisément à la hauteur du visage de ton frère.

[A l'aîné.) Voilà comme il a éteint ta chandelle , et fa donné un coup dans le visage. (Au cadet.) Il ne t'en a pas fait de même à toi, parce que tu n'as pas ouvert la porte autant que ton frère , et que le rideau est resté sur la porte. Mais ce n'est pas assez de vous le dire; pour vous guérir de toutes vos idées , je veux vous le montrer, de façon que vous ne puissiez plus en douter : venez tous deux avec moi.

l'aîné. — Le maudit rideau! je n'aurais jamais imaginé cela. Allons donc voir... et cela me guérira pour toujours.

CHOIX Ub, LECTUHES.

ÉDVCâTION SINGULIERE D'UN MOINEAU.

Quoique rhomme, dit l'illustre M. de Buffon, ait moins d'influeuce sur les oiseaux que sur les quadrupèdes, parce que leur nature est plus éloignée et qu'ils ' sont moins susceptibles de sentimens d'attachement et d'obéissance, on ne peut douter cependant qu'il ne puisse les apprivoiser et leur faire contracter une certaine affection pour lui. S'il fallait constater le fait par l'érudition, les oies gardiens du Capitule, les pigeons messagers de la ville deTyr, le beau moineau de Lesbie , sans oublier le perroquet de Corinne, viendraient a notre secours.

Un fait beaucoup moins brillant, mais plus intéressant par ses différentes circonstances, fera peut-être plaisir au lecteur et intéressera le philosophe.

11 y a quatre années environ, qu'un soldat in'i'alide , du nombre de ceux qui ne peuvent se promener que sur une espèce de carriole d'une mécanique fort simple, ayant eu par hasard un francmoineau qui sortait du nid, après avoir captivé la docilité de son jeune élève par une nourriture abondante et par des caresses sans nombre, se résolut enfin de lui rendre ce bien si précieux, la liberté. Il lui avait toutefois attaché un grelot au cou, comme par pur amusement. L'oiseau ne se fit pas prier pour s'envoler ; mais soit besoin, soit habitude, soit encore l'effroi que son grelot causait à ses semblables , il revint le soir se percher sur l'épaule de son éducateur, et rentra avec lui dans les infirmeries pour aller se gîter dans sa cage, suivant sa coutume. Depuis cette époque , il n'a cessé de sortir et de rentrer avec des circonstances frappantes. Cet invalide est souvent accablé de dou-

leurs cruelles ; a.lors l'oiseau ne sort pas, et ne quitte plus le lit de son maître que les jours que ce dernier est en état d'aller prendre l'air. Il est vraiment , pendant tout ce temps , le garde-malade le plus officieux et le plus compatissant ; il exprime ses plaintes par un cri tout particulier; il ne sait de quel côté caresser son maître pour l'apaiser ; et sitôt qu'il le voit assoupi, il voltige sur le devant du lit, et s'y tient comme pour avertir (le ne pas troubler le sommeil de son malade. Il semble même que ces différens soins l'occupent au point d'oublier sa propre subsistance. Quelques caresses que lui fassent les autres invalides, quoiqu'il soit accoutumé à les distinguer partout, même au loin , comme à Issi ou à Vaugirard, par leur habit bleu, jamais il ne se laisse prendre ; mais aussi jamais il ne se trompe , il reconnaît toujours son maître. Quand il se trouve en campagne par le mauvais temps , ou que le froid le chasse, il ne peut rentrer avec la même facilité, parce que la porte de l'infirmerie est fermée ; que fait-il? 11 guette le premier habit bleu qui revient , se met sur son épaule et rentre avec lui ; il emploie souvent le môme expédient pour sortir.

Dans les jours d'été, s'il est poursuivi par quelques autres oiseaux , ce qui lui arrive assez souvent, le bonnet de son maître est son refuge, et l'on dirait qu'il brave dans ce retranchement toutes les insultes. Ce n'est cependant pas qu'il manque de courage, il s'en faut ; le bruit de son grelot lui attire jusqu'à six ennemis à la fois, et il n'a recours à la fuite qu'après avoir tiré parti de ses forces , et surtout du bruit qu'il fait avec son grelot,

CHOIX un LECTURES.

auquel il est tellement habitué, qu'il a l'air honteux et poltron dès qu'on le lui ôte. On s'aperçut de ce sentiment pour la première fois, lorsqu'un particulier l'ayant pris dans un piège , lui coupa une partie des plumes de la queue et des ailes, et lui enleva sou grelot. L'animal, après deux jours d'absence, parvint à s'esquiver des mains du ravisseur ; mais il revint triste et confus, et sa douleur, qui dura plus de huit jours, allait jusqu'à lui faire perdre l'appétit, qu'il ne recouvra , ainsi que sa gaieté , que quand son maître lui eut remis un nouveau grelot. Un autre ennemi plus formidable pour lui, c'est le chat qui rôde dans les salles. Lorsque, rentré pour se coucher , il ne trouve pas son maître au lit, ne croyez pas qu'il soit assez bête pour se fourrer dans sa cage : qui est-ce qui en fermerait la porte? et comment serait-il à l'abri de la griffe? Il va de lit en lit jusqu'à ce qu'il y rencontre quelqu'un éveillé; et pour se mettre plus sûrement sous sa protection , il se glisse par préférence dans le gousset de sa culotte, ou dans le havresac, et il s'y tapit de manière à n'être vu de personne. Quelque régulier qu'il soit à ne pas découcher, il lui arrive parfois de s'attarder ; lorsqu'il trouve la porte fermée , il avertit qu'il est dehors en venant becqueter les carreaux de la croisée. Comme il est assez matinal , les malades n'ont pas besoin de mettre le nez à l'air pour savoir le temps qu'il fera dans la journée , le moineau les en prévient en revenant bientôt au lit du maître et ne sortant plus de la salle. Il semblerait qu'il prévoit ce qui arrive à tous les changemens de temps, que son maître va ressentir de nouvelles douleurs ; en sorte que c'est un chagrin de plus pour son maître, de voir que son oiseau ne va pas en campagne.

La confiance que lui donne l'usage dans lequel il est de se battre avec avantage.

seul contre plusieurs , a développé chez lui la plus belle des qualités morales, celle de la générosité. Un autre francmoineau , qui n'était nullement de sa connaissance, fut attaqué dans la cour des infirmeries par plusieurs autres moineaux. 11 était terrassé et presque assassiné de coups de becs , lorsque Philippe (c'était le nom sous lequel est connu notre oiseau ) vint à tire-d'aile. Indigné de la lâcheté , il se jette dans la mêlée, écarte les assassins , et ne quitte le pauvre animal qu'il vengeait , qu'après s'être bien assuré , non-seulement qu'il n'avait plus d'ennemis , mais encore qu'il pouvait regagner son nid.

On croirait qu'aucune femelle ne se hasarderait à choisir un mari aussi bruyant ; cependant notre moineau a trouvé une compagne toutes les fois qu'il en a eu besoin , et on a remarqué qu'il se partageait également entre elle et son maître. Loin que son grelot effarouche sa femelle , on dirait que notre fanfaron se plaît à l'agiter au milieu de ses caresses , pour insulter à ses rivaux. Assidu dans la journée près de sa famille à naître , pourvoyeur infatigable à la nourriture de la mère et des petits , ne les abandonnant enfin qu'après les avoir mis en état de se passer de ses soins , il n'en revient pas moins exactement au lit de son maître. Si quelquefois on l'a vu s'écarter de cette règle, il n'a jamais manqué de revenir le lendemain matin comme pour rendre compte de sa conduite. Enfin, à sa manière de se comporter à l'hôtel des Invalides , avec son ménage et son maître , on serait presque tenté û?, croire que , de tous les habitans de cette célèbre maison , il n'a imité que ceux qui , connaissant la ligueur des ordonnances , allient leur exécution à la sainteté de leurs engagemens.

Philippe cepeiidiuit n'est pas sans défaut. L'amour-propre perdit Vert- Vert , la jalousie paraît être le vice dominant de

CHOIX DE LECTURES

notre oiseau , et il la dévrîoppe avec toutes les nuances dont elle est susceptible. II crut un jour avoir des sujets de plainte contre sa femelle ; l'arracher du nid , la terrasser , la maltraiter de toute façon , furent l'affaire d'un instant ; mais bientôt , rentrant en lui-même , il reconnaît sa faute, il voit avec attendrissement sa femelle , la caresse], la console et la reconduit après ce petit manège auprès de leurs chers nourrissons. Était-ce caprice? étaitce jalousie? Il n'en est pas de même de l'aversion qu'il a conçue pour une autre espèce que la sienne : comme aucune ressemblance , aucune liaison intime ne les unissent, sa haine est sans retour. Son maître est attaché à un jeune serin qu'un accident singulier a rendu sédentaire. Il n'a qu'une patte, l'autre lui ayant été coupée à la suite d'une fracture. Cet état invalide n'a pas touché de compassion notre fier moineau, quoique lui-même, privé d'un œil , doive savoir plus qu'un autre combien les infirmes méritent qu'on soit touché de leur sort. Le maître est obligé de les tenir éloignés , et de prendre, lorsqu'il caresse ou soigne son serin , des précautions infinies pour dérober ses attentions au moineau , qui , sur cet article , n'entend pas de partage. Si , malgré ces précautions , notre jaloux s'aperçoit de quelque chose, sa fureur s'exhale par des gestes d'impatience ; il s'e'chappe, et croit punir son maître , en étant quelque temps sans revenir. On dit qu'un seigneur du voisinage , possesseur d'un jardin , pour en éviter le dégât , ayant conjuré la mort de tous les moineaux , n'a pas plutôt appris que la singulière existence du nôtre faisait la consolation unique d'un ancien militaire accablé d'infirmités , qu'il a mieux aimé faire grâce "a toute la race , que

de permettre qu'il courût le risque d'être enveloppé dans la proscription.

Tant de bonnes qualités extraordinaires sont le fruit de l'oisiveté, dans laquelle vit malheureusement et malgré lui un brave soldat privé de mouvement par la moitié inférieure de son corps. Le besoin de s'occuper , de se distraire , de s'amuser , d'être aimé , de tenir enfin à quelque créature par la bienfaisance, a développé chez lui l'industrie et la patience auxquelles il doit cette singulière éducation. C'est ainsi qu'un prisonnier à la BastUle, avait accoutumé, dit-on, les araignées de son voisinage, à descendre autour de lui à un certain son de son luth , et à se retirer à son commandement : ainsi l'on a vu d'autres prisonniers surmonter leur horreur naturelle pour les souris, et habituer celles-ci à dompter en échange leur goût farouche pour la solitude : ainsi Sanleuil avait élevé un de ses serins à ne siffler jamais à plus haute voix que lorsqu'il était le plus en verve. Sans doute la certitude de voir tous ses besoins satisfaits , l'habitude qu'on nomme si souvent instinct , peut-être un mouvement de reconnaissance que nous refusons aux autres animaux , parce qu'il nous arrive si souvent d'y manquer, ont-ils déterminé la docilité de l'c-iseau , et développé chez lui des qualités dont il ne se doutait pas.

SI quelques lecteurs mécréans s'imaginent qu'on a exagéré , on les invite à s'informer aux officiers de santé , aux sœurs de la charité , à toutes les personnes enfin qui , par état ou par nécessité, fréquentent les infirmeries de l'hôtel des Invalides , ils apprendront que notre récit , quoique hors de vraisemblance en apparence, est néanmoins encore au-dessous de la vérité.

CHOIX UE LECTURES

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