QU IL EST BEAU DE FAIRE DES HEUREUX
Le duc de Montmorenci , fils du connétable de France du même nom, était, sans contredit, l'homme le mieux fait du royaume ; ses traits étaient parfaitement beaux et réguliers ; la douceur el la mejesté étaient peintes sur son visage et dans tonte sa personne : jamais on n'aperçut dans ses yeux ou sur ses traits , le plus léger nuage de colère et dimpatience, EnÛQ , sa prestance et son air étaient tels, que le célèbre duc d'Ossone, vice-roi de Naples, lui rendant visite, demeura longtemps sans lui parler. Montmorenci , surpris de son silence, et encore plus de l'extrême attention avec laquelle il le regardait, ne put s'empêcher de lui dire : <( Monsieur, vous remarquez peut-être quelque défaut en ma personne? « Monsieur , répondit d'Ossone , je trouve que la nature s'est méprise; car, croyant faire de vous un grand roi , elle n'a fait qu'un duc , mais avec toutes les qualités nécessaires a un monarque.
La beauté de l'ame l'emportait encore chez Montmorenci sur la beauté du corps : il semble qu'il faisait consister toute sa gloire à faire des heureux ; il ne laissa presque point passer un jour sans faire du bien. En voici quelques exemples.
11 s'entretenait, dans une de ses promenades a la campagne, sur ce qui fait le bonheur de la vie. Un de ceux qui l'accompagnaient soutenait , avec raison , que l'homme , dans les conditions les plus bornées , était souvent plus heureux que les grands de la terre. Voilà qui résoudra la question, répondit le duc, en apercevant quatre cultivateurs qui dînaient a l'ombre d'un buisson. Il marcha vers eux ; et leur adressant la parole: « Mes amis,
leur dit -il, êtes -vous heureux? Trois de ces paysans lui répondirent que, bornant leur félicité a quelques arpens de terre qu'ils avaient reçus de leurs pères ^ ils ne désiraient rien de plus. Le quatrième avoua qu'il ne manquait a ses désirs que la possession d'un champ qui avait appartenu a sa famille, et qui était passé dans des mains étrangères. « Mais, si tu l'avais, continua le duc, serais-tu heureux? «) Autant, monseigneur, qu'on peut l'être en ce monde. Combien vautil? — Deux mille francs. — Qu'on les lui donne, s'écria Montmorenci, et qu'il soit dit que j'ai fait aujourd'hui un heureux.
Ce généreux duc, après la mort de son père, joignit sa maison à la sienne, qui devint la plus nombreuse et la plus brillante du royaume. Il n'avait jamais moins de trente pages , et de cinquante gentilshommes, tous entretenus avec la plus grande magnificence. On peut aisément se persuader que le nombre des officiers et des domestiques devait être à proportion très-considérable. La duchesse, son épouse, quoiqu'elle eût l'ame grande et généreuse, crut devoir lui faire des représentations a ce sujet. Le duc entrant, ou feignant d'entrer dans ses raisons, fit avec elle la revue de sa maison ; mais elle ne lui nommait pas plutôt un officier ou un domestique inutile, que Montmorenci prenait sa défense ; celui-ci était nécessaire à ses gentilshommes ; celui-là avait été reçu à la recommandation de ses amis : enfin , d'un si grand nombre , il ne s'en trouva que deux qu'il sembla abandonner à son épouse ; mais peu après il lui demanda si elle croyait que ces deux
aïs
CHOIX DE LECTURES
offlciers seraient a charge à sa maison : « Ne sont-ils pas assez malheureux , ajoutait-il , de n'être bons à rien , sans leur donner le chagrin de les renvoyer?»
Ce seigneur généreux et bienfaisant , répondait à ceux qui lui représentaient
que ses largesses convenaient plus a un roi qu'à un grand seigneur : « Qu'il n'avait reçu tant de biens du ciel, que pour en faire part aux autres, et qu'il n'aurait souhaité d'être empereur, que pour être le bienfaiteur de l'humanité. »