SCENE
M. DESVERTUS , SON FILS.
M. DESVERTUS. — Elî bien ! mon fils , vous venez de voir et d'entendre un exemple assez frappant du malheur. Qu'en dites-vous?
DES VERTUS fils. — Le pauvre Jacques ! il m'a fait bien de la peine !
M. DESVERTUS. — Tant mieux, mon fils ; c'est une preuve que vous avez l'ame compatissante ; conservez ce sentimentlà pour secourir les pauvres , aussitôt que vous serez en âge de le faire.
DESVERTUS fils. — Mais , mon papa, ne puis-je pas déjà faire quelque chose pour eux?
M. DESVERTUS. — Oul , suF l'argcut de vos menus plaisirs.
DESVERTUS fils. — Ah ! c'cst boD. Mais dites-moi un peu, il y a tant de gens si riches , si riches qu'ils paraissent ne savoir que faire de leur argent; comment souffrent-ils qu'il y ait tant de pauvres?
M. DESVERTUS. — Mou chcr ami, c'est qu'ils ont le cœur dur, et que le malheur des autres ne les touche point.
DESVERTUS fîls. — Oh bien, ce sont de vilaines gens, n'est-il pas vrai? car s'ils pensaient tous comme vous, je gage qu'il n'y aurait plus de pauvres.
M. DESVERTUS. — Tu as laison , mon ami ; mais les hommes qui sont frères , et qui devraient vivre comme tels, ne pensent pas seulement qu'ils soient de la même espèce, quand la disproportion de la fortune fait de l'un à l'autre une différence un peu considérable.
DES VERTUS fils. — En cc cas-là , on est bien malheureux d'être homme quand on est pauvre ; car il y a plus d'égalité entre les animaux,
M. DESVERTUS. — C'est qu'ils vivent plus dans l'ordre de la nature ; et, par leur propre existence, ont moins de fa-
ciliés d'oublier ou de mépriser les lois de cette bonne maîtresse.
DESVERTUS fils. — Allous , moD papa, voilà qui est fini ; si je désire jamais d'être riche , si je le deviens , ce sera pour être bon et utile aux autres hommes qui ne sont pas moins hommes que moi.
Vous verrez , vous verrez !
51. DESVERTUS. — Voilà le moyen , mon cher ami, d'imiter la Divinité autant qu'il est en vous, et vous me rendez d'avance le plus heureux père du monde à penser ainsi. Oh cal comme je suis bien content de vous , que vous remplissez tous vos devoirs avec exactitude , je vais vous faire faire un habit neuf, où je ferai mettre un joli galon d'argent, pour qu'il soit plus honnête.
DESVERTUS fils. — Oh , mou papa ! vous êtes bien bon , et je vous remercie ; mais je pense à une chose , mon petit papa.
M. DESVERTUS. — A quoi?
DESVERTUS fils. — Vous Dc portcz jamais de galons sur vos habits , vous ; et moi, je ne m'en soucie pas beaucoup ; si vous vouliez , mon papa , au lieu d'acheter ce galon, me donner l'argent qu'il doit coîiter.
M. DESVERTUS. — Pourquoi faire? estce que vous n'avez plus rien des deux louis de vos élrennes?
DESVERTUS fils. — Nou , mou papa.
M. DESVERTUS. — Qu'cu avez-vous fait?
DESVERTUS fils. — J'en ai fait j'en
ai fait.... Oh ! je ne saurais vous le dire à présent.
M. DES VERTUS. — Et pourquoi?
DEsvEiyrus fils. — Parce que... Ah! mon papa, n'ayez pas peur , j'en ai fait un bon usage; mais, je vous en prie, puisque vous le voulez savoir , ne me le demandez que demain.
M. DESVERTUS. — AlloDs, soit , à demain; et si, comme vous le dites, vous en avez fait un bon usage, je vous remettrai l'argenl de votre galon. Je veux
CflOIX DE LECTCRES-
que VOUS ayez toujours de l'argent, en le sachant employer à propos.
DESVERTUS fils. — Vous scrcz content, mon papa. {A part.) J'ai encore mes deux louis; mais je sais bien maintenant ce que j'en ferai. (Haut.) Ah!
voilà Jacquot qui vient pour frotter.
M. DESVERTUS. — Âllous, Jacquot, courage, mon ami; je viens de rendre bon témoignage de toi à ton pauvre père : travaille, mon enfant, et Dieu ne t'abandonnera pas. (Il sort.)