‹ Le livre de familleChapitre 167 sur 197 · LA VRAIE GÉNÉROSITÉ · texte numérisé non relu

LA VRAIE GÉNÉROSITÉ

Le calife Almansor allait périr sous les coups d'une troupe de rebelles , qui l'avaient surpris , lorsqu'un Arabe , appelé Maan , qui jusque-là s'était tenu caché

pour éviter le ressentimentdu calife, parce qu'il avait été l'un des principaux chefs du parti ennemi , voyant le prince en si grand danger, sort de sa retraite avec

ClIUl.V DE LLCTLIIES.

quelques valcls , tombe sur les factieux, et les cliarse avec tant de viîjueur, qu'il les met en fuite , et arraclie le monarque a une mort qui paraissait inévitable. Cette générosité de Maan était si peu commune, quelle a passé en proverbe parmi les Arabes. Elle lui valut les bonnes grâces du calife , qui . pour première marque de faveur , le pria de lui raconter ses aventures.

» Prince, répondit Maau , ma vie, depuis l'élévation de votre faaiille, fut celle d'un fugitif qui, voyant sans cesse levé sur sa tête le glaive de la vengeance, s'enferma dans l'obscurité, pour éviter ses coups. Je restai long-teiups caché dans la maison d'un de mes amis a Basrah. Mais ne me croyant point en siireté dans cette ville , j'en sortis sur le soir, et je pris , à Ja faveur d'un déguisement , le chemin des déserts. J'avais évité toutes les gardes, et je me croyais hors du danger d'être reconnu, lorsque tout à coup un homme d'assez mauvaise mine saisit la bride de mon chameau , et me demanda si je n'étais pas celui que le calife faisait chercher partout , et dont la découverte devait faire la fortune de celui qui le dénoncerait? — Non , répondis-je. — Quoi ! vous n'êtes pas Maan? — Je fus déconcerté. Je pris un de mes joyaux, et le lui présentant : Recevez, lui dis-je, cette faible récompense du service que vous me rendrez, en favorisant ma fuite par votre silence : si les temps deviennent plus heureux pour moi , ma fortune sera la vôtre. Cet homme considérant le prix de ce joyau , médit : J'ai une demande à vous faire; je vous prie de me répondre avec sincérité, ^e

vous est-il jamais arrivé de donner en une seule fois tout votre bien? car je sais que vous passez pour un homme très-libéral. — Non. — N'en avez-vous jamais donné la moitié? — Non. Enfln, descendant par degrés, au tiers, au quart, et jusqu'à la dixième partie , la honte meflt dire que je pourrais bien en avoir donné la dixième. Hé lùen ! reprit-il , afin que vous sachiez qu'il y a des personnes encore plus libérales que vous , moi, qui ne suis qu'un simple fantassin , qui ne tire que deux écus par mois de solde ; je vous donne ce joyau , dont le prix passe plus de raille pièces d'or. En achevant ces mots , il me jette le joyau, et disparaît. Surpris de cet acte héroïque , je vole après lui , et le supplie de revenir sur ses pas. Non, ro'écriai-je , j'aime mille fois mieux être découvert et perdre la tête, quedêlre vaincu par un procédé aussi généreux. Ame magnanime ! ou je vais vous suivre , ou vous recevrez le tribut de ma reconnaissance. A ces mots , il revient à moi , se jette à mon cou , et me dit : Vous voudriez donc me faire passer pour un voleur de grands chemins? Non , je ne recevrai point votre présent, car je ne pourrais pas en toute ma vie vous rendre la pareille. Après cela, nous nous séparâmes. »

Almansor fut si charmé de ce récit, qu'il fit chercher dans toute l'étendue de l'empire ce soldat généreux, pour couronner sa vertu. Mais toutes les perquisitions furent inutiles ; et cette action sublime fut publiée dans toutes les provinces musulmanes, sans que celui qui l'avait faite, daignât se montrer.

CHOIX DE LECTURES

COSROES ET MITRANE.

Le préjugé de la naissance est im grand obstacle à la bonne éducation.

Cosroës , roi de Perse, avait \m ministre, dont il était content, et dont il se croyait aimé. Un jour ce ministre vint lui demantler à se retirer. Cosroës lui dit : Pourquoi veux-tu me quitter? J'ai fait tomber sur toi la rosée de l'abondance. Mes esclaves ne distinguent point entre tes ordres et les miens ; je t'ai approché de mon cœur, ne t'en éloigne jamais. Mïtrane , c'était îe nom du ministre , répondit : 0 roi ! je l'ai servi avec zèle , et tu m'en as trop récompensé ; mais la nature m'impose aujourd'hui des devoirs sacrés, laisse-les moi remplir. J'ai un fds ; il n'a que moi pour lui apprendre 'a te servir un jour comme je t'ai servi. Je te permets de te retirer, dit Cosroës, mais à une condition. Parmi les hommes de bien que tu m'as fait connaître , il n'en est aucun qui soit aussi di^ne que toi d'élever un jeune prince : unis la carrière par le plus

grand service qu'un homme puisse rendre aux hommes : qu'ils te doivent un bon maître. Je connais la corruption de la cour ; il ne faut pas qu'un jeune prince la respire : prends mon fils, et va l'instruire avec le tien , dans la retraite , au sein de la vertu.

Mitrane partit avec les deux enfans, et après cinq ou six années , il revint avec eux auprès de Cosroës , qui fut charmé do revoir son fds ; mais qui ne le trouva pas égal en mérite au fils de son ancien ministre. 11 s'en plaignit à Mitrane , qui lui répondit : 0 roi ! mon fils a fait un meilleur usage que le tien des leçons que j'ai données à l'un et l'autre. Mes soins ont élé partagés également entre eux : mais mon fils savait qu'il aurait besoin des hommes , et je n'ai pu cacher au tien que les hommes auraient besoin de lui.

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