‹ Le livre de familleChapitre 169 sur 197 · LETTRE DE J.J. ROUSSEAU · texte numérisé non relu

LETTRE DE J.J. ROUSSEAU

A un jeune homme qui demandait à s'établir à Montmorenaj , pour profiler

de ses leçons.

Vous ignorez, monsieur, que vous écrivez à un pauvre homme accablé de maux , et de plus , fort occupé, qui n'est guère en état de vous répondre, et qui le serait encore moins d'établir avec vous la société que vous lui proposez. Vous m'honorez , en pensant que je pourrais vous être utile, et vous êtes louable du motif qui vous le fait désirer; mais sur le motif même , je ne vois rien de moins nécessaire que de venir vous établir à Montmorency. Vous n'avez pas besoin d'aller chercher si loin les principes de la morale. Rentrez dans votre cœur , et vous les y trouverez. Je ne pourrai rien vous dire à ce sujet que ne vous dise encore mieux votre conscience , quand vous voudrez la consulter. La vertu, monsieur, n'est pas une science qui s'apprenne avec tant d'appareil. Pour être vertueux, il suflit de vouloir lélre ; et si vous avez bien cette volonté, tout est fait, votre bonheur est décidé. S'il m'appartenait de vous donner des conseils , le premier que je voudrais vous donner, serait de ne point vous livrer a ce goût que vous dites avoir pour la vie contemplative, et qui n'est qu'une paresse de l'ame; condamnable a tout âge, et surtout au vôtre.

L'homme n'est point fait pour méditer , mais pour agir. La vie laborieuse que Dieu nous impose, n'a rien que de doux au cœur de l'homme de bien qui s'y livre en vue de remplir son devoir, et la vigueur de la jeunesse ne vous a pas été donnée

pour la perdre à d'oisives contemplations. Travaillez donc , monsieur , dans l'état où vous on t placé vos parens et la Providence. Voila le premier précepte de la vertu que vous voulez suivre; et si le séjour de Paris, jointà l'emploi que vous remplissez, vous paraît d'un trop diflîcilc alliage avec elle, faites mieux, monsieur, retournez dans votre province ; allez vivre dans le sein de votre famille; servez, soignez vos vertueux parens ; c'est là que vous remplirez véritablement les soins que la vertu vous impose. Une vie dure est plus facile a supporter en province , que la fortune à poursuivre à Paris ; surtout quand on sait, comme vous ne l'ignorez point , que les plus indignes manèges y font plus de fripons-gueux, que de parvenus. Vous ne devez point vous estimer malheureux de vivre comme l'aitmonsieur votre père; et il n'y a point de sort que le travail , la vigilance, l'innocence et le contenlement de soi ne rendent supportable, quand on s'y soumet en vue de remplir son devoir.

Voilà , monsieur , des conseils qui valent tous ceux que vous pourriez venir prendre à M'iitmorency, Peut-être ne seront-ils pas de votre goût , et je crains que vous ne preniez pas le parti de les suivre ; mais je suis sûr que vous vous en repentirez un jour ; je vous souhaite un sort qui ne vous force jamais à vous en souvenir. Je vous prie, monsieur , d'agréer mes salutations très-humbles.

LE DOEL, COxNTK MORAL.

Melcour iut privé de ceux, a qui il devait le jour , dans un âge où il ne pouvait sentir toute l'étendue de cette perte. Un de ses oncles le retira chez lui , le fit élever avec son fiis , et prit le plus grand soin de leur éducation. Florainville et Melcour, unis par les liens du sang , le furent bientôt par ceux de l'amitié, que l'habitude de vivre ensemble augmenta de plus en plus. Leur naissance les appelait au service.

Dès qu'ils eurent l'âge requis pour y entrer , on leur obtint de l'enqtloi dans le môme régiment. Florainville avait toujours fui l'étude. La dissipation qu'entraîne l'état militaire , en temps de guerre

principalement ( et nous y étions alors ) , ne contribua qu'a l'en éloigner davantage. Pour Melcour , il joignait a beaucoup d'esprit l'envie de le cultiver. Ses occupations avaient été sagement dirigées. Un caractère honnête, doux , sensible et complaisant, et des réflexions profondes, lui firent abhorrer , sur toutes choses , la criminelle pratique du duel , trop en vogue dans le temps qu'il commença à servir.

La différence des goûts diminua peu ;i peu l'amitié qui était entre ces deux jeunes gens. L'amour du plaisir aveugla Florainville. 11 se dérangea. Ses dettes s'accumulèrent. Melcour le plaignit , l'aida de sa

CHOIX OR LKCTIUIKS.

l)oi;rso,otcliercliaaloioliroiiUii>râiiiico oïl il allaitse plonger. Il lui représenta cuinl)ien sa coiicluile l'avilirait aux yeux des ^ens sensés. Ceux lueme, lui disait-il, qui applaudissent à présent a vos faiblesses , seront les premiers h vous accabler des railleries les plus pi(juantes , des qu'ils vous verront sans ressource. Ils se disent vos meilleurs amis; vous les croyez... Ils vous ont éloigné de moi; ils m'ont peint a vos yeux sous les traits les plus défavorables; et s'ils ne sont point parvenus a éteindre l'amitié que vous m'avez jurée, au moins Tont-ils affaiblie... Les médians savent combien ma tendresse pour vous est sincère. Us sont instruits des soins (pie j'ai pris jusqu'ici de vous éclairer sur leurs perOdes desseins , et ils veulent m'en punir. 0 mon ami ! s'ils parvenaient à m'enlever votre cœur , leurs succès ne seraient que trop complets. Mais je ne vous parle pas ici pour moi seul , mon cher Florainville. Au nom des sentimens qui unirent notre enfance , ne plongez pas le poignard dans le sein du meilleur des pères. S'il était témoin des excès auxquels vous vous abandonnez , il en mourrait de douleur.

Tous ces discours accablèrent Florainville; il promit de clianger ; mais ses perûdes compagnons de débauche lui présentèrent le crime sous des dehors si séduisans , qu'il fut trop faible pour résister. Melcour , sachant qu'après avoir perdu au jeu des sommes considérables, il était allé dissiper son chagrin dans un lieu infâme, osa l'y aller trouver, et lui rappela avec force ses devoirs , et les promesses qu'il avait faites de les remplir.

Florainville ne se connaissait plus ; il se porta contre son cousin a des excès inexcusables. 11 tira son épée. Melcour refusant de se battre , ce furieux lui tint les propos les plus insultans. Dans sa rage, il l'eût frappé, si quelque reste de raison ne l'eût arrêté. Son cousin, toujours aussi

tranquille, ne se lais.sa pas émouvoir; malgré tout ce qui rendait Florainville indigne de partager sa tendresse, il ne vit en lui qu'un parent dont il était l'ami.

Celui-ci ébranlé par celte égalitéd'ame, revient à lui-même; il a houle de ses emportemeus; il en demande mille excuses. Sa grâce était dans le cœur de Melcour. Une la sollicite pas long-temps. Mille tendres embrassemens furent le gage de leur réconciliation.

Un officier d'un autre régiment avait assisté à leur dispute: il avait été témoin du peu de retenue de Florainville ; et le Uegme de son cousin lui avait paru l'effet de son peu décourage. Il ne manqua pas d'en faire des plaisanteries très-fortes; elles furent entendues de quelques-uns des camarades de Melcour. Dans la carrière de l'honneur, le moindre soupçon paraît injurieux. On lit les recherches les plus exactes , et l'on découvrit ceux qui avaient donné lieu aux propos de toute la garnison. On leur fait dire que le corps a été insulté en leurs personnes, et que c'est à eux à le venger. Us n'ont pas même le choix des moyens. Si ce qu'on raconte de leur dispute est vrai , ils doivent se battre, ou égorger celui qui a eu l'audace d'en imposer avec autant de malignité. Qu'on se peigne la situation de Melcour! Ses principes lui défendent le duel; et, s'il cède aux cruelles volontés de son corps, il se trouve réduit à l'affreuse nécessité de plonger son épée dans le sein de son semblable, de son parent, de son ami. Il a beau représenter les moUfs qui l'ont guidé, on ne lui répond qu'en désignant l'endroit où il doit se rendre, et les armes qu'il doit apporter. Rien n'égale son désespoir. Il se retire chez lui. Florainville, qui vient le chercher , le trouve les coudes appuyés sur une table, son visage couvert de ses mains ; ses larmes coulent en abondance: il n'interrompt, ses sanglots que pour

CHOIX UE LECTURES

répclor le nom de Florainville. A ce spectacle, celui-ci ne se possédant plus se précipite aux genoux de son ami. Sa vue retrace à Mclcour toute l'iiorreur de soD état; il le repousse... Quoi! dans un moment je dois te poignarder, et tu t'offres à mes yeux !... Il tombe dans les bras de son cousin; ses pleurs coulent avec plus de force. 0 Florainville ! dit-il d'une voix étouffée ; si ma main t'arrache la vie, je ne te survivrai pas. Que diraije à ton père? Hélas! il n'a donc pris tant de soins de mes premières années, que pour me voir teint du sang de son lils... 0! malheureux vieillard I quel que soit le succès de cet horrible combat, il sera pour ton cœur paternel une source de larmes.

Dans le moment, quelques officiers forcent la porte: ils viennent pour avertir Melcour qu'il ne peut se faire attendre plus long-temps; que c'est donner lieu de soupçonner sa valeur. Quel affreux moment! Ces deux amis se tiennent étroitement embrassés. Ils ne répondent que par des sanglots.

Cependant Florainville, chez qui le cruel honneur parle encore plus haut que l'amitié, rompt le premier ce douloureux silence. Il se lève , tend les bras a Melcour qu'il n'ose regarder. Alors celui-ci: Quoi! tu veux, barbare, que j'aille... Non, cruel, non: que vos vains préjugés me déshonorent; j'y consens. Je ne serai pas homicide... Vous voulez ma mort:

eh bien! venez vous-même m'arracher une vie que je déteste. Il se lève, se promène à grands pas : M'armer contre lui! s'écrie-t-il. Fiorainvile, je te verrai expirer de ma main ! ... et ton père. . . il me redemandera son fils... — Où est mon fils ! où est mon fils ! et je serai couvert de son sang!... — Quel crime avait-il commis pour que ton bras... — Aucun, aucun, ô mon second père!...

La vengeance ne m'a point égaré... C'est

en nous embrassant que nous avons tourné nos épées l'un contre l'autre...

Un barbare préjugé m'a aveuglé: il est tombé sous mes coups, victime d'un faux honneur... Non... non, ô Florainville ! A ces mois , il se jette sur son cousin, le serre étroitement contre son sein. — Je ne serai point ton assassin, non... et vous, retournez vers ceux qui vous ont envoyés : dites-leur que Melcour préfère un prétendu déshonneur à un crime. . . au plus affreux des crimes. . . Son sort est décidé par cette réponse. Ses camarades viennent lui annoncer , avec tous les témoignages d'un sincère regret , qu'il ne peut plus être membre du corps , puisqu'il a refusé de se battre. Qu'on se peigne Florainville, écoutant cet arrêt.

C'est lui qui a plongé Melcour dans cet abîme de maux. Le déshonneur de son cousin est l'ouvrage de ses dérèglemens. Tout ne fait qu'augmenter son désespoir: on en craignait les suites; on l'arrache malgré lui à cette scène de douleur.

Melcour, resté seul, ne balance pas long-temps sur le parti qu'il doit prendre; il ne retournera pas dans sa province pour essuyer des mépris qu'il n'a pas mérités. En attendant que sa malheureuse aventure y soit oubliée, ou présentée sous son véritable point de vue, il va chercher a perfectionner, par des voyages, les connaissances qu'il possède. Dans la nuit même, il fait tout préparer pour son départ, et écrit une lettre à son cousin, dans laquelle ilindique les moyens de lui faire passer ses revenus , dont son âge lui permet de disposer. Il instruit Florainville de ses projets de voyages.

fl Quant a vous, ajoute-t-il, apprenez notre sort 'a mon oncle; qu'il sache qu'on a voulu me forcer à vous égorger , qu'il en frémisse ! et si ces barbares , dont un faux honneur est le seul guide, me croient indigne de servir ma patrie, qu'au moins votre père applaudisse aux efforts cou-

CHOIX DE LKCTURES.

rageux que j'ai faiis pour nous épargner un crime... Quelle leçon!... vous en profilerez, ô mon cher Florainville !

Déjà voire aveuglement a cessé... aimezmoi, aimez-moi loujours ! et si vous m'avez rendu voire cœur, gardez-vous de me croire malheureux. »

Dès la poiute du jour , il part , accompagné d'un seul domestique. 11 avait fait trois ou quatre lieues ; il aperçoit à quelque distance du clierain, un parti ennemi sur le point de mettre en déroute un corps moins considérable des nôtres, il ne peut voir des Français prêts à être vaincus , sans brûler de les secourir : la grandeur du danger disparait à ses yeux ; et, n'écoutant que la gloire, ce même RJelcour , de la valeur duquel ses camarades ont osé douter, vole sur le champ de bataille, fait des prodiges, enlève un drapeau aux ennemis, et les Français sont vainqueurs.

L'ofûoier-général qui commandait ce détachement , enchanté de la bravoure du jeune inconnu , le prie avec instance de lui dire son nom. Je me ferai connaître dans un instant, monsieur, lui réponditil ; mais, permettez que je vous demande quelle est votre destination actuelle. — .'e vais prendre le commandement de la garnison voisine (c'était celle d'où Melcour venait de sortir. ) Eh bien ! j'aurai l'honneur de vous accompagner, et c'est là que je veux recevoir les éloges que votre bonté daigne me prodiguer.

Us arrivent. Monsieur, lui dit Melcour, la seule grâce que je vous demande . c'est de convoquer chez vous les officiers du régiment de "* (celui qu'il a quitté ). Ils se rassemblent. Melcour paraît. Reconnais ez, messieurs, leur dit-il, la victime infortunée d'un faux honneur qui vous rend injustes et cruels, et auquel cependant vous sacrifiez presque tous.

Parce que j'ai refusé de tremper mes mains dans le sang d'un parent dont je

suis l'aîné, et qui effaç;» la faute la plus légère par les larmes du plus sincère lepentir ; parce que j'ai écouté la voix de 1 humanité et de la religion , parce que j'ai respecté les lois de l'Etat, vous m'avez jugé indigne de porter les armes pour ma patrie. Les préjugés vous ont aveuglés : \ous n'avez pas craint de m'accuser de lâcheté; je me suis vengé de cette accusation injurieuse, et ce drapeau que j'ai enlevé aux ennemis de mon roi, rend un lémoignage assez glorieux de ma valeur.

Tous ses camarades l'entourent , l'embrassent, et réparent, par les éloges qu'ils lui prodiguent, et par les excuses qu'ils lui font, le soupçon odieux qu'ils avaient osé former cimtre lui.

Le général étonné , attendri de la grandeur d'ame que vient de déployer Melcour, le presse de reprendre son rang, en attendant qu'il puisse rendre compté au ministre d'une aussi belle action.

Melcour cède a ses instances, unies a celles des officiers de son corps. Acceptez, lui dit l'officier-général , l'emploi dont on voulait vous priver hier, comme un aveu tacite de l'injustice du préjugé qui vouscondamnait; et puisse votreexemple, monsieur, le déraciner entièrement!

Puis, se tournant vers les officiers qui l'entouraient: Ce vertueux jeune homme N ous apprend à ne pas accuser de lâcheté celui qui, fidèle aux lois du véritable honneur et de la patrie , refuse d'être un vil meurtrier. Pievenez, messieurs, de la funeste erreur qui vous fait voir l'homme vraiment courageux dans celui qui ne craint pas d'égorger son semblabb pour laver une injure. Reconnaissez-le plutôt dans celui dont l'ame est assez grande pour renoncer au plaisir de la vengeance; remettez désormais à un jour de balaille a vider vos querelles particulières. Que vos triomphes sur les ennemis de l'état soient le supplice de celui qui vous aura offensé; ou si l'insulte que vous avez

CHOIX DK LKCTLRES.

reçue l'exige, que les lois iiu[irimeiil à votre adversaire une tache ineffaçable; livrez-le à l'opprobre public : mais que tous vos éloges soient réservés à Melcour, et à ceux qui auront la magnanimité de suivre lexemple qu'il nous a donné en ce jour.

Pendant toute cette scène, qu'on se peigne les transports de Floraînville; qu'on

se le représente tenant son cousin étroitement serré contre sa poitrine, l'arrosant des larmes délicieuses de la joie. C'est dans cet heureux moment qu'il abjure ses fatales erreurs ; et, fidèle celte fois aux promesses qu'il a faites , il n'est pas besoin de dire qu'il mérita , ainsi que son vertueux ami , d'être élevé aux premiers grades du service militaire.

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