LA N£G£SSIT£ DES BONS PRINCIPES
Au commencement de ce siècle, lady Sheldon , femme du chevalier Philippe Sheldon , avait vu , dans le comté de Middlesex , la fortune de son mari et la sienne presque dévorée par l'amour qu'avait son mari pour les plaisirs de la table et de la chasse , et par les complaisances déraisonnables qu'elle avait eues pour seconder sa dissipation.
Née d'un caractère insouciant et facile, qui l'avait conduite à sa ruine , elle ne mesura la profondeur de l'abîme où elle s'était laissée entraîner, que lorsqu'elle vit revenir d'Oxford un fils qui y avait été élevé, et dont la présence ranima, ou plutôt fit naître dans son ame , un sentiment malernel qu'elle n'avait point encore éprouvé.
D'une figure aimable , d'un cœur droit et d'un esprit éclairé , le jeune Sheldon , en versant des larmes de tendresse sur le sein de sa mère qu'il n'avait point vue depuis dix ans, la pénétra du sentiment le pins vif de repentir et de douleur , lorsqu'elle entrevit le peu de secours dont lui serait son père et elle-même.
Les suites de l'intempérance avaient accablé de goutte le chevalier Sheldon , qui accélérait chaque jour l'imbécillité dont il
était menacé , par l'usage immodéré des boissons les plus fortes.
Le jeune Sheldon s'aperçut bientôt du désordre des affaires de son père , et conçut le projet de passer dans les colonies , pour aller chercher de quoi soutenir des parens pour lesquels il avait un respect et un attachement sans bornes.
11 fit part à sa mère de ce dessein, qui la déchira. Elle avait pu se priver longtemps d'un bien dont elle ne connaissait pas le prix ; mais depuis qu'elle avait vu son fils , et que son mérite l'avait frappée, elle ne pouvait plus s'en séparer; et elle mit à son embarquement des obstacles si tendres , que Sheldon ne partit point.
Dans ces circonstances , un parent du chevalier Sheldon mourut à Londres sans enfans , et laissa une fortune assez considérable, à laquelle Sheldon le fils était appelé ; mais le testament était attaqué : c'était un procès qu'il fallait soutenir ; et Sheldon le père était hors d'état de sortir de sa maison.
Il n'y avait que lady Sheldon ou son fils, qui pussent aller solliciter une décision favorable à Londres, parce que l'un des deux devait nécessairement rester près du goutteux chevalier , qu'on ne pouvait
CHOIX nii LIC.TURES.
<jiiil(iM' iiii soûl jour. Si cétail le jciiue j lionime (lu'ou cluu'goàl de celle pousuile, ' 011 exposait peul-ôlre sa sagesse et ses mœurs , daus une capitale (jui passait pour j en être le tombeau. Celait la crainte lion- i nête de milady, qui pensait encore en I bonne mère de province ; et ce fut le motif , qui la lit solliciter vivement auprès cle son | mari la procuration dont elle avait be- , soin pour se charger de cette affaire. Elle ' trouvait d'ailleurs un plaisir infini à aller \ s'occuper pour un fils dont elle avait trop ^ long-temps négligé les intérêts.
Dès qu'elle eut fait les arrangemens nécessaires pour laisser a son mari quelqu'un qui pût la suppléer pour les soins dont il avait besoin , elle partit , et laissa le jeune et raisonnable Sheldon auprès d'un père dont il tâchait chaque Jour de modérer les habitudes vicieuses qui menaçaient sa vie.
Arrivée a Londres , où le trop fameux Collins, né comme elle dans le comté de Middiesex , était alors , ce fut une des premières connaissances qu'elle lit dans cette ville, sans en prévoir les conséquences. Sa réputation d'un des écrivains les plus dangereux de ce siècle , loin d'empêcher qu'iï n'eût de très-grandes liaisons a la ville et même à la cour , semblait les favoriser et les augmenter chaque jour. Milady Sheldon , qui , d'abord , n'était occupée que des moyens de balancer le crédit de ses parties adverses , crut ne pas pouvoir contracter une société plus utile quecelledujuge-de-paixducomtéd'Essex.
11 la servit en effet avec chaleur contre les gens qui lui disputaient mal-à-propos les biens du parent de son mari ; mais , comme ils s'étaient particulièrement attachés l'un à l'autre , à la faveur du voisinage , leur intimité devint bientôt funeste a milady , qui suça insensiblement le poison de l'incrédulité que professait ouvertement son ami , tant par ses écrits, que par ses discours aussi peu ménagés.
Étonnée de toutes les nouveautés dont il frappait cha(|ue jour sa faiblesse et sa conliauce naturelle, elle fut d'abord la plus docile de ses élèves, et fit des progrès si rapides dans la commode science du doute, qu'elle devint en peu de temps l'objet de la vénération et de la flatterie de son maître, et de celle des Toland et des ïindal , que Collins avait présentés a milady, comme ses aides-de-camp dans les combats qu'il livrait à toutes les vérités reçues.
Le procès de la succession n'en était pas plus négligé , et prenait même une assez bonne tournure, lorsqu'elle apprit par son lils que le chevalier Sheldon venait tout a coup de mourir d'une goutte remontée, et dans les meilleurs sentimens possibles. Cette dernière circonstance de la lettre du jeune Sheldon , lui fit lever les épaules ; et cette force qu'on avait fait passer dans son esprit, lui lit soutenir avec courage une nouvelle qui l'eût attendrie quelques mois auparavant. Son premier soin fut alors d'appeler son fils auprès d'elle, pour étendre, disait-elle, ses connaissances, pour surmonter de petits préjugés , que la province et le collège avaient dû laisser dans son esprit, et pour lui faire partager les leçons de ses maîtres.
Sheldon , en effet , arriva bientôt à Londres : mais quel fut son étonnement et sa douleur, lorsqu'il vit sa mère transformée en catéchiste enthousiaste de l'incrédulité! Tout ce que son séjour avait produit d'heureux pour le dénoûment du procès, ne put le consoler de la perle qu'avait faile lady Sheldon, des premiers principes de son éducation , les seuls qtii soient faits pour le bonheur même de cette vie.
j II dissimula cependant; il écouta patiemment les Tindal et les Collins , sans avoir l'air de se laisser entraîner vers eux . mais sans leur dévoiler l'effroi in-
CHOIX DE LECTLKES.
térieur que lui causaient la hardiesse et la (émérité de leurs réflexions sur les objels les plus respectables.
Lady Sheldou s'étonuait et s'impatientait môme quelquefois de la lenteur avec laquelle son fils se portait vers l'abus moderne de la philosophie, qu'on honorait du nom de vérité; et celui-ci, déjà sans doute rempli du projet qu'on lui verra mettre à exécution dans la suite, eut l'air de se rendre à la fin , et de vouloir être aussi digne que sa mère des éloges du fameux triumvirat.
L'affaire de l'hérédilé fut enfin portée à l'audience, et perdue de la part dos conlradicleurs de Sheldon , qui oblint aussitôt de sa mère de la piécéder dans sa (erre , où il allait l'attendre. L'exéculion de l'arrêt et l'envoi en possession furent donc encore confiés à milady, qui ne perdit point de temps pour se rejoindre à un fils qu'elle adorait, et dont elle allait dépendre, puisque toute la fortune de sa maison était sur la tête de Sheldon.
La connaissance qu'elle avait de la tendresse de ce fils, ne lui laissait aucun doute sur les procédés qu'elle eu attendait, et elle se regardait comme la plus heureuse des mères.
FJIe avait fait part à Sheldon du jour et de l'heure de son arrivée, et elle ne fut pas médiocrement surprise de n'avoir vu personne venir au-devant d'elle, et d'avoir pénétré jusques dans les cours du château , sans avoir rencontré qui que ce soit. Sheldon serait-il absent ou malade, se disait-elle en frémissant?
Elle entre dans le salon, et y aperçoit son fils mollement étendu sur une bergère, un livre à la main. Il se levé, vient a elle et 1 embrasse, mais sans tendresse, sans cette effusion d'un cœur qui sait
■limer Sheldon! mon cher Sheldon!
lui dit milady, que signifie la réception que vous me faites?
— Eh quoi ! auriez-vous a vous plain-
dre, madame?... Je suis très-aise, mais fort aise, en vérité, de vous voir. Vous êtes peut-être fatiguée : je vais vous montrer votre appartement.
— Me le montrer? et ne le sais -je pas, n'ai-je pas toujours le mien? — On a été dans la dure nécessité de faire ici quelques petits changemens ; vous voudrez bien , madame, vous prêter aux différences qu'on y a mises.
11 donne en même temps la main à .sa mère , et la conduit à un des coins du château , où l'appartement le plus obscur et le moins commode est destiné pour elle. Déjà ses gens y ont porté ses malles, et à peine y est-elle entrée , que Sheldou lui fait une humble révérence, et se relire plus en fat qu'en fils tendre , dans la crainte, dit-il, de l'importuner dans ces premiers momens.
L'élonnement de milady était si grand, qu'elle s'était assise sans pouvoir proférer une seule parole , et qu'elle avait vu Sheldon la quitter sans pouvoir le rappeler. L'heure du souper arrive : on lui fait demander si elle descendra, et milady indignée, repousse hors de chez elle le valet qui lui fait cette question j elle s'enferme, on n'insiste point, et elle passe, dans l'agitation et le trouble, la plus cruelle des nuits.
Le lendemain son fils ne paraît pas; il envoie cavalièrement demander de ses nouvelles. Milady n'y tient point; elle descend chez Sheldon ; et les larmes aux yeux, se précipite dans ses bras qu'il retire.
Sheldon, d'un sang-froid insoutenable, lui demande ce qu'elle a : Ce que j'ai , lui dit-elle? ô mon fils! vous m'en faites la question? est-ce bien vous que j'aimais , et dont je me croyais aimée, qui me traitez ainsi? vous osez chasser votre mère de son appartement ! — Ah ! ce n'est que cela? il est destiné, madame. — Et b qui, s'il vous plaît? — A ma femme.
CHOIX UK J.ECIURES.
— A votre feoime? Quoi ! vous vous mariez? — Incessamment. — El je n'en suis pas instruite; et je n'ai pas présidé au choix de votre épouse? — Chacun ici pour soi , ma mère : vous n'y pensez pas.... vous la verrez; on vous la montrera.... Je ne prétends pas vous la cacher ; mais vous auriez peut-être désapprouvé mon choix , et je prétends bien m'écarter de ces petites règles de convenances, de ces entraves sociales qui ne retiennent que des sots.
11 appelle alors un domestique , et donne ordre qu'on fasse descendre Léonora. Quelle est cette Léonora, dit lady Sheldon? C'est ma future, répond son lils, et en môme temps on voit entrer une petite personne d'une assez jolie figure, mais sans noblesse, sans mainlien, sans décence, ridiculement surchargée de toute l'exagération des modes. Sheldon la lui présente, et milady se retire avec effroi. — Mais quelle folie, madame , et à qui en avez-vous? C'est la ])lus aimable cantatrice de Londres que j'ai amenée ici avec moi. — Pour l'épouser, Sheldon? Oui, madame! interrompt Léonora , pour m'épouser en nœuds légitimes. Je ne suis pus venue me claquemurer dans un château de l'autre siècle ])0ur autre chose. J'ai bien en bonne forme la promesse par écrit de votre fils, et j'espère, maman, que vous voudrez bien signer au contrat. Une fille de spectacle , s'écria milady 1 Poisse cette main se sécher avant de la voir participer a l'infamie de mon fds I
A ces mots , Léonora veut prendre la parole; mais elle se trouble; elle tombe sur un siège et s'évanouit. Sheldon appelle du secours , et on entraîne la petite personne dans un autre appartement.
Écoutez-moi 1 mon fils, dit alors milady, la bouche palpitante, le cœur gros et l'œil en courroux : non ! non ! je ne consentirai jamais a ce que vous attendez
de moi. Une fille sans naissance, et sans mœurs apparemment. — Mais, madame, vous m'étonnez. Vous voilà tout a travers les petites formules bourgeoises dont je vous ai cru revenue. Qu'est-ce que de la la nais-sance pour des gens qui pensent comme nous? Et des mœurs, est-ce qu'on en parle encore? Eh! fi donc! A peine avez-vous quitté vos maîtres et les miens, et déjà vous retombez dans vos vieilles façons d'envisager les choses. Oh! je ne suis pas de cette inconséquence-là. Grâces à vos soins , j'ai vu avec évidence que tout aboutissait ici-bas à l'intérêt personnel, à notre satisfaction individuelle, et j'ai pour toujours abjuré les pusillanimités qui nous retiennent dans des craintes que rien n'a le droit de nous inspirer. Je puis disposer de moi quand et comme il me conviendra, et vous trouverez bon, s'il vous plaît , que je n'aie pas acquis des lumières en pure perte, et que ma nouvelle sagesse tourne à mon profit. Si cela ne vous convenait point (ce qui m'étonnerait fort), alors il y a un parti à prendre. La liberté. C'est la devise d'un Anglais. Une petite pension, qu'il faudra bien vous faire, peut vous mettre dans le cas de vivre où vous voudrez. — Arrête! ingrat ! interrompit milady, tu m'épouvantes. Qu'esl devenue cette ame douce et bonne que je le connaissais? — Premièrement, il n'y a point d'ingrats, ma mère, parce que tout ce qu'on a eu l'air de faire pour les autres , c'est pour soimême qu'on l'a fait ; que nous sommes le véritable et l'unique centre de nos actions, et qu'à la place de ce mot de bienfaisance, follement imaginé, il faut écrire partout : amour-propre, intérêt. Ce sont les élémens de ce que nous avons appris vous et moi. D'ailleurs je suppose avec vous que je sois dans l'erreur , que ma conduite soit condamnable; si je suis un agent nécessaire, votre courroux est injuste et inutile. Or , qui le sait mieux que
CHOIX DE LKCTURES.
VOUS, ma mère? Ne nous a-i-ou pus prouvé que nous sonnncs invinciblement (lélerminés à chaque instant, par les circonslancesoù nous nous trouvons, et par les causes qui nous meuvent, à faire précisément telle action , et a ne pouvoir eu l'aire une autre? Rappelez - vous , ma mère, le mot victorieux de notre menlor, de noire oracle de Londres : « 11 était aussi impossible que Jules César ne mourût pas dans le sénat, quil est impossible que deux et demi fassent six. » Point de réponse à cela, convenez-en.
Ah ! mon fils , ah ! Sheldon ! s'écria sa mère , je vous ai donc perdu ; j'ai donc étouffé toutes vos vertus , en vous forçant d'écouter le monstre qui m'abusait ! Quelle lumière vous jetez dans mon ame! Mais, Sheldon , ce n'est point mon intérêt que je vois ici, daignez m'en croire, c'est le vôtre. Votre ancien caractère était si doux ! vous étiez si digne de l'estime des honnêtes gens! et vous allez les effrayer désormais, n'en doutez point. On vous fuira, vous que je voyais recherché par tout le monde. Ah ! de grâce , revenez "a vous-même ; je le sens trop ; de faux principes feraientdesmonstresdenous. Soyons ce que nous étions , mon fds, avant le funeste voyage de Londres. Aidez-moi à me pardonner le petit orgueil don t on avait rempli mon esprit, et la part funeste que j'ai malheureusement à votre changement.
Ah ! Sheldon, n'épousez point Léonora, ne vous avilissez point , ne punissez que moi. Je le sens , je l'ai mérité ; mais vous , vous croyez-vous encore digne de votre propre respect ?
A ces mots, Sheldon court h sa mère, un torrent de larmes coule de ses yeux ; il la tient serrée dans ses bras ; il la couvre de cent baisers. Oh! ma mère, s'écriet-il, à travers les sauglols qui coupent sa voix, je vous ai donc sauvée de la conta-
i;iou! Il n'a fallu que mettre en action nue partie des principes séducteurs que vous adoptiez dans les livres , ou dans les conversations de vos maîtres , pour exciter \otre horreur. Oh! ma respectable et tendre mère , pardonnez à votre flls le ton d'insolence qu'il s'est vu forcé de prendre avec vous pour opérer cette crise qu'il espérait. Ah! si vous saviez ce qu'il m'en a coûté pour m'y résoudre, ce que j'ai souffert pour ne me pas démentir : vingt lois j'ai été tenté de me jeter à vos pieds, comme je m'y précipite actuellement , jusqu'à ce que vous m'ayez accordé ma grâce. — Ta grâce, vertueux Sheldon ! et n'est-ce pas a moi que tu es obligé de la faire? Lève-toi, lève-toi, fils estimable d'une indiscrète mère , qui n'aura plus de guide que ton cœur. Mais , dis-moi, Sheldon, quelle est donc cette Léonora? — La nouvelle femme-de-chambre de votre amie lady Seners , qui a joué son rôle et son évanouissement à merveille, et à qui vous pardonnerez comme à moi. — Oh !
je t'en réponds. Ce qui m'étonne actuellement, c'est que je ne l'aie pas deviné d'abord. — Je le craignais un peu, et ne le souhaitais pas. — Tu as raison. Il a lallu que j'y fusse trompée, et qu'une nuit entière passée à réfléchir et sur toi et sur moi-même, me préparât au repentir et à la honte du faux bel esprit, dont j'avais laissé remplir ma tête.
Alors Sheldon fit un signal, dont il était convenu, et Léonora reparut avec lady Seners, sa maîtresse, mais dans l'habillement convenable a son état, et dans la posture de quelqu'un qui demande grâce. Lady Sheldon enchantée, l'embrassa, ainsi que son amie, et ne fut plus que la meilleure et la plus honnête mère du comté, dont elle aurait été, sans le courage de son fils, la plus ridicule et la plus dangereuse.
CHOIX DE l.l'CTlJl'iKS.
LETTRE E'ONB JEONE DEMOISELLE
A son amie, svr un trait de vertu de son amanf.
Ce liil liioi- , ma chère amie , un jour de liiomplie i)Our mou amant, .le lui avais rendu justice en le reuaidant comme incapable dune perfidie. U arriva hier au malin , pendant que nous étions a déjeuner ; ei il arriva fort a propos : car, comme je paraissais un peu triste , tout le monde me faisait la guerre de ma mélancolie.
L'arrivée de mon amant fit cesser ces plaisanteries, qui commençaient a m'ennuyer. Quand on eut déjeuné, l'aimable jeune homme nous pria, mon père et moi . de lui accorder, sans témoins, un moment d'entretien. Nous passâmes dans une salle . dont mon père ferma la porte sur nous , en mettant la clef en dedans. Après que nous cîunes pris nos sièges.
Rivers lui adressant la parole: Je suis venu . monsieur , dit-il , pour vous remercier de toutes les bontés dont vous avez bien voulu m'honorer, et pour vous déclarer, en vous avouant ingénument ma situation , que je ne me crois pas digne du bonheur de posséder votre fille. Cette déclaration a de quoi vous surprendre; mais puisque je ne puis l'épouser avec honneur, je dois être assez honnête homme pour n'y plus prétendre. Mon père jeta sur Rivers un regard d'indignation qui lui fit baisser les yeux : Jeune homme , lui dit-il d'un ton de dignité, je vous ai cru un cœur honnête, m'en auriez-vous imposé? M'auriez-vous laissé ignorer quelque circonstance relative à votre famille , à voire personne, à votre fortune? Je vous demande Jà-dessus une explication nette et précise : vous n'avez rien oublié pour vous faire aimer de ma fille; au reste, si vous
ne pouvez l'épouser avec honneur, c«!
n'est pas vous qu'elle aimait; mais vous n'auriez jamais dû pousser les choses 'a la dernière extrémité. Ma lille, après une pareille bassesse, ne doit vous regarder qu'avec horreur , qu'avec le dernier mépris. , Rivers ne parut que faiblement touche de ces reproches : ses joues se couvrirent d'une modeste rougeur , non de cette rougeur qui porte les livrées du crime, mais de celle qui sied si bien a l'innocence outragée. Voyant que mon père , par son silence, attendait sa réponse : Je suis fâché, monsieur, lui dit-il d'un ton ferme et assuré, que vous ayez une si mauvaise opinion de moi. Si j'étais un perfide et un ingrat, comme il vous plait de le supposer, j'avoue que je mériterais encore de plus cruels reproches : faites-moi la grâce de m'écouter, monsieur; je suis malheureux, mais je ne suis point coupable : j'ai des droits a votre pitié, et je ne mérite point votre colère. Oui , monsieur , j'ai renoncé à votre fille , plutôt que de voir mon père exposé aux horreurs d'une prison. Quoi ! mon père privé de la vue consolante des hommes, plongé dans une obscure prison, y respirerait un air infecté, y traînerait dans la pauvreté une vie languissante et malheureuse ! taudis que moi , son fils , je jouirais... 0 monsieur! c'en est trop, la nature m'aurait puni de ma barbarie, aurait empoisonné mes plaisirs , toutes les douceurs de l'amour. Fils ingrat , j'aurais nagé dans l'abondance, mais cette abondance aurait été une malédiction. J'ai satrilié ma fortune h la liberté de mon père.
loO
CHOIX DE LECTURES
Il est vrai que j'aurais pu vous lecaclier. Je n'eu ai pas eu la pensée. Henriette, après notre mariage, aurait eu assez de générosité pour me le pardonner , pour m'en garder le secret ; mais je suis incapable de la tromper. Je suis incapable dabuser de votre bonne foi. J'avais hier cinq mille livres sterlings ; je n'en ai plus que deux aujourd'hui. Est-ce à un malheureux comme moi d'oser encore prétendre à la main de l'aimable Henriette, d'une ûlle unique, d'une riche héritière? Ma fortune n'était déjà que trop inégale à la sienne. Vous aviez eu la générosité de passer sur cet article ; j'aurais été doublement coupable , si je vous avais caché l'espèce de néant où je me trouve réduit. Vous ne devez plus me regarder comme votre fils ; et moi , je ne dois plus regarder votre aimable Henriette comme destinée a être la chère compagne de ma vie j j'ai fait mon devoir en m'iinmolant pour mon père ; cette pensée m'aidera peutêtre à supporter sa perte. 0 ciel ! y survivrai-je? Je ne la verrai plus ! au moins mes prières, mes vœux les plus chers, seront toujours pour elle. Enseignez-lui, s'il est possible, à m'oublierrje bénis mes malheurs , si ma chère Henriette est heureuse. I) 0 madame ! je voudrais que vous eussiez entendu de quel ton il prononça ces dernières paroles ; vous en auriez été, oui, vous en auriez été extrêmement touchée. Il pleura î et j'imagine que jamais larmes ne coulèrent avec plus de grâce sur les joues d'un homme : mon père ne put retenir les siennes ; jugez si j'en versai moi-même! Alais il faut que j'entre dans quelques particularités par rapport à mon père. Quand Rivers commença son apologie, son visage enflammé de colère parut s'adoucir, et reprit insensiblement sa première sérénité. Bientôt il parut s'attendrir ; les généreux sentimens de mon amant le frappèrent d'admiration.
11 écoulait avec l'intérêt le plus vif chaque
mot qui sortait de sa bouche. Ses sanglots, qui lui coupaient souvent la parole, lé son tremblant de sa voix, la moindre altération sur son visage, rien ne parut échapper 'a son attention. Je fis cette remarque avec un plaisir secret. Je me réjouissais de son lumianité, de cette pitié généreuse pour les malheurs honorables de mon amant , plus cher en ce moment que jamais. Cette scène aurait fait plus d'impression sur un spectateur indifférent , que les endroits les plus touchans d'une pièce de théâtre ; un cœurde marbre en aurait été ému ; l'homme le plus insensible aurait versé des larmes.
Pardon ! respectable jeune iiomme, s'écria mon père , en regardant mon amant d'un air riant et plein d'amitié; pour avoir été trop précipité dans mon jugement, j'ai été injuste : je ne devais que vous plaindre. Mais comment avez-vous le secret de m'attendrir ainsi? Je vous assure que depuis dix-huit ans que j'ai perdu ma chère Elmire, la mère de Henriette, je n'ai pas répandu la moitié tant de larmes. Mais voudriez-vous , mon ami , me faire le plaisir de m'instruire des particularités d'une histoire qui m'affecte singulièrement?
0 monsieur ! répondit mon amant , vous avez droit de tout exiger de moi. Je vais vous obéir, non par un motif d'intérêt , il ne me reste plus aucune espérance , et je ne voudrais pas entraîner votre fille dans ma ruine ; mais le respect et la reconnaissance que je vous dois, le désir de paraître toujours digne de votre estime , tout m'engage à vous faire un récit fidèle de ce qui s'est passé entre mon père et moi. H y a deux jours, comme je me disposais à rendre une visite'a votre aimable fille, mon père, qui ce jour-là était sorti de grand matin, m'envoya un exprès avec un billet de sa main, par lequel il me mandait qu'un de ses principaux créanciers l'avait fait ar-
rt'lcr. Que faire? que de voler dans rinstant au secours de mon père. Je le trouvai dans la maison dunde nos fermiers, n'ayant d'autre compagnie que celle des officiers qui l'avaient arrêté. Ils se retirèrent à la porte , et me laissèrent la liberté de me livrer 'a ma douleur, et de lui donner les consolations dont je n'avais que trop besoin moi-même. 0 Ri vers!
me dit-il en me voyant entrer,^ vous voyez votre père prisonnier : voilà tout ce qu'il put me dire avant que je me fusse jeté dans ses bras. Je no pus d'abord lui parler, Nous nous assîmes tous les deux sur un banc , près d'une table : alors , me regardant d'un air extrêmement abattu ," il me fit un détail circonstancié (le l'état de ses affaires. Ce détail m'effraya : mais je vis que je pouvais le sauver , et cette pensée calma un peu mon désespoir. Il ne s'offrait a mon imagination qu'un moyen de luirendre la liberté; mais quand je vins à songer au sacrifice qu'il me fallait faire , mon ame en frissonna d'horreur. Ah ! monsieur, qu'il est impossible de déraciner de son cœur une passion comme la mienne ! Vous , madame , continua-t-il , en m'adressant la parole, vous me parûtes plus charmante que jamais. Mille idées agréables et funestes se succédèrent dans mon esprit, et me causèrent dans tous mes sens une agitation violente et tumultueuse. Jen'étais plus 'a moi : il semblait que ma raison m'eût abandonné. 0 Dieu ! que ne sentais-je pas alors? je croyais voir couler les larmes, entendre les reproches de ma chère Henriette ; mais la manière dont mon père conclut l'histoire de la situation malheureuse de ses affaires , fixa mes irrésolutions. Ses regards , sa contenance , ses paroles , plaidèrent si fortement dans mon cœur la cause de la nature , qu'elle remporta a la fln. 11 m'était impossible de résister a ses mouvemens. 0 mon lils ! me dit-il , vous voyez que je n'ai aucune
espérance; non, je n'ai pas la moindre lueur d'espérance de recouvrer ma liberté. Ici me serrant la main et me regardant de l'air le plus tendre : C'est là, dit-il , une pensée bien affligeante. Les horreurs d'une prison ont quelque chose qui me révolte, qui m'épouvante; elles ébranlent mon courage, et font un lâche de moi. Mais je n'ai de reproche à faire h personne; c'est à moi seul que je dois imputer mon malheur... Être enseveli vivant ! être privé pour jamais de cet air pur et salubre que les plus misérables esclaves respirent en liberté!... Mon cher fils , ne me regardez pas si tendrement , continua-t-il , eu me serrant une seconde fois la main , ne viendrez-vous pas me voir ?. . . Je ne pus en entendre davantage; ces dernières paroles me percèrent l'anie. Cessez, lui dis-je, de déchirer le cœur de votre fils par ces horribles pensées ; vous n'irez pas en prison ; non , vous n'irez pas... Que voulez-vous dire? me répondit-il; je n'ai point d'amis pour m'assister. Eh! que suis-je donc? m'écriai-je : vous n'irez pas , si , au prix de ma fortune ou de ma vie , je puis vous en empêcher. — Je n'y consentirai jamais...
Je ne puis vous voir si malheureux. Ne I m'en parlez pas davantage , me répliquai t-il ; je ne puis entendre une pareille ! proposition. Vous ne vous ruinerez pas ! pour moi : je ne veux point acheter ma i liberté aux dépens de votre bonheur; songez à ce que vous me proposez ; songez à l'aimable Henriette : ce nom vous rappellera à vous-même ; consultez votre cœur , et vous trouverez que c'est elle , et non pas moi, qui doit faire votre j bonheur. Laissez-moi à des malheurs que j'ai attirés sur ma tête : la mort y mettra bientôt fin. Déplorable situation où la mort , si effrayante pour la nature , est l'unique consolation qui me reste ! Que dis-je, une consolation ? En seraitelle une pour moi ? Non , il y a quelque
CHOIX DE LECTLIHES.
chose après la mort de i)lus a craindre que la mort meaie : heureux l'homme vertueux à qui ce monstre se présente sous la figure d'un ange , avec le sourire d'une beauté immortelle ! Mais elle s'offre à moi sous uu air hideux et menaçant , qui porte la terreur dans mon ame. Mais vous, mon fils, quand vous serez heureux, souvenez-vous de moi ; venez me visiter de temps en temps dans ma prison, dans mon tombeau. 0 mon père! mon cher père , vous ne voulez donc pas m'écouter ! Quoi ! je n'aurai pas la liberté de disposer d'un bien qui est à moi? Je sais tout ce queje perds, en perdant l'aimable Henriette; je ne dois plus compter sur notre mariage; mais, n'importe, j'ai fait mon choix; la seule idée de vous voir en prison me fait frissonner. Eh ! u'êtesvous pas mon pore? Croyez-vous mon cœur insensible au cri de la nature ? Quels droits n'avez-vous pas à ma reconnaissance, à ma tendresse, vous, mon père , à qui j'ai des obligations sans nombre? Songez a la douleur de ma mère, quand elle apprendra la nouvelle de votre malheur. Si mes prières ne peuvent ébranler votre résolution, que sondésespoir vous touche! Il me semble aussi voir couler les larmes de ma sœur : ô mon père ! croyez qu'il n'est point de plus grand malheur pour votre femme et vos enfans, que celui de vous voir malheureux. Grand Dieu! s'écria mon père, inspire-moi ce que je dois faire: dans mes intervalles lucides, jamais je ne me jugeai si coupable. 0 Rivers! jene puis songer sans rougir a tous les traitemeus indignes que vous avez eu à essuyer de ma part. Votre bonté, cette bonté que je mérite si peu, me fait paraître uu monstre à mes propres yeux.
Mon ame est déchirée de remords. Votre mère aussi , combien nel'ai-je pas rendue malheureuse! Que je suis différent d'un père qui ne mérite que les bénédictions
de sa famille ! Ma conduite n'a été qu'une violation continuelle de mes obligations les plus sacrées: j'ai été la ruine de tous ceux qui m'aimaiont, de ma femme, de mes enfans, de vous, mon cher fils : funeste effet du vice ! mais que je suis bien puni de ma folie et de ma ruge !
Ici il s'arrêta, pour essuyer quelques larmes que lui arraclialt le souvenir d'une scène si attendrissante.
Quels sentimens d'admiration fit naître dans mon ame cette généreuse contestalion entre le père et le fils! Mon père y trouva aussi quelque chose d'héroïque; et, s'empressant de profiter de ce moment de silence de Rivers , pour le tirer de peine: Généreux jeune homme, lui ditil , rien n'est plus noble que ce que vous avez fait : vous êtes plus mon fils que jamais ; je me fais un honneur de m'allier à une personne de votre mérite. Que ces larmes vous honorent! cette adoption du malheur d'autrui , cet excès d'humanité , est la marque infaillible d'une belle ame. Voila une action qui répand sur vous un lustre que ne feraient pas l'orgueil des richesses , la pompe des titres , le faux éclat de l'ambition secondée par la fortune.
Mon cœur applaudissait en secret à de si justes louanges : Rivers ne savait s'il en devait croire ses oreilles. La surprise, la reconnaissance , une joie modeste , dissipèrent bientôt les sombres nuages du désespoir répandus sur ses paupières : il regarda mon père, il me regarda moimême : les mêmes passions étaient peintes sur nos visages. Mais, tournant une seconde fois les yeux sur mon père : Ma surprise est extrême, monsieur, lui ditil. Je ne puis comprendre cet excès de bonté : seriez-vous réellement résolu de donner votre fille à uu homme sans fortune? Avez-vous oublié qne je dois être le soutien d'une famille qui vous est étrangère?.... que.... N'exagérez point tant,
CHOIX UE LECrCKFS.
lui dit mon père, la disproportion de votre fortune; celte dernière preuve de la bonté de votre ame vous rend inliniment plus cher à mes yeux. Plus je vous connais, plus j admire vos vertus; et a(in de ne vous le céder que le moins quil m"est possible en générosité , je vous promets de sonsjer à votre bonheur et à celui de toutes les personnes qui vous sont chères : mais continuez, je vous prie:
car il me tarde d'apprendre le déuoûment de celte histoire intéressante.
0 monsieur ! s'écria l'aimable jeune homme , enseignez-moi ce que je dois faire pour répondre h vos bontés : je voudrais être reconnaissant, et je ne puis vous exprimer ma reconnaissance. Mon cœur est si rempli de ce sentiment, qu'en voulant le peindre, je l'affaiblirais. 0 ma chère, mon aimable Henriette! s'écriat-il , en s'élançant dans mes bras : il osa me donner un baiser. i\Ion père, qui!
regarda en rougissant, ne fit que rire d'un transport si naturel.
Enfin il se rassit et nous acheva Ihis toire des malheurs de son père : il parvint à lui faire accepter sa proposition : ou envoya chercher les créanciers ; on leur offrit une composition raisonnable qui fut souscrite avec empressement. En sorte que le même jour que son père avait été arrêté . il eut la satisfaction de le voir libre. U paraît, ajouta Rivers, que ce malheur et les marques de tendresse qu'il a reçues, de toute sa famille en cette occasion lui ont fait faire de sérieuses réflexions sur lui-même, qui pourraient influer sur sa conduite. Ici Rivers finit sa narration : mon père l'embrassa , et nous assura qu'il ferait consister son bonheur à s'occuper du nôtre.
C'est ici que finit le commerce épisto-
laire de ces deux vertueuses amies. Fouine laisser rien h désirer à nos lecteurs, nous ajouterons que, peu de jours après. Rivers vit ses vœux remplis en recevant la main de Henriette. On cite ce couple charmant comme un exemple des douceurs de l'union conjogale. Le père de milady leur a acheté une des plus belles terres du comté ; c'est la que vivent nos jeunes époux. Leurs pères, heureux du bonheur de leurs enfans, partagent leurs plaisirs, et semblent les augaienter par l'air de satisfaction qu'on voit briller sur leurs visages. Ames honnêtes, s'il est des plaisirs purs et sans mélange sur la terre, ce n'est qu'à vous qu'il est donné de les goûter ! C'en est un bien plus doux pour Rivers de voir son père rappelé à luimême par ses malheurs , et redevenu ce qu'il n'aurait jamais cessé d'être , si la débauche ne lavait abruti . un homme d'une société aimable. Il s'est formé entre les deux pères une liaison intime, fondée sur une estime réciproque. Celui de Henriette, non content de faire le bonheur de ses enfans , avait adopté en quelque sorte la famille de Rivers; sa générosité y avait fait renaître l'aisance; il en avait rétabli les affaires délabrées , quand , par des événemens inespérés, une riche succession a presque établi entre les deux familles une égalité de fortune. Le ciel a mis le comble à tant de faveurs, en donnant à nos jeunes époux un fils, nouveau gage de leur tendresse, objet de leurs plus douces espérances. Le jour de sa naissance fut un jour de fête pour toute la famille et pour leurs vassaux , qui se flattent de voir renaître dans ce fils les vertus bienfaisantes de son aimable mère, l'affabilité et l'humanité de leur seigneur.
CHOIX DE LECTUUES.