LÉONOR, JULIE
JULIE entre en sautant. Elle tient à la main une petite boite de carton. — 0 ma sœur! ma sœur ! vois les deux jolis papillons que je viens d'attraper !
LÉONOR. — Cest quelque chose de bien merveilleux en effet!
JULIE. — Quand je te dis qu'ils sont charmans ! c'est comme un rézeau dor sur leurs ailes.
LÉONOR. — Une demoiselle de ton âge et de ta naissance ne devrait-elle pas rougir de s'occuper de semblables enfantillages?
JULIE. — Enfantillages tant qu'il te plaira; que m'importe, pourvu qu'ils m'amusent?
LÉONOR. — Tu ne crois donc pas avoir rien de mieux a faire? Tu n'as donc ni es|)rit, ni taleus a cultiver? Que ne t'exerces-tu, comme moi , sur ton clavecin?
JULIE. — C'est qu'il m'ennuie. J'ai plus de plaisir a t'en entendre toucher.
LÉONOR. — Dis plutôt a courir dans le jardin.
JULIE. — Soit encore, si tu veux. Il faut que je te l'avoue; lorsque notre vieux maître , avec ses sourcils épais et sa mine empesée, s'assied à côté de moi, et me crie sans cesse dans l'oreille d'une voix enrouée: « Eh bien ! mademoiselle, que faites-vous? Allez donc en mesure! du I goût , de la légèreté ! Cela ne vaut rien , i recommençons. » Au lieu de [teuser à ce
CHOIX DE LECTiraKS.
qu'il me dit , je ne songe qu'a finir , pour courir aujardiu.
LÉONOR. — Quel charme ce jardin a-t-il donc pour vous ?
JULIE. — C'est que personne ne m'y contrarie. Je cueille tous les fruits qui sont à ma portée. Je fais des bouquets des plus jolies tleurs, ou je les mets dans mes cheveux : puis je vais chercher les filles de Babet, pour se rouler avec moi sur le gazon. Il n'y a pas de mal à tout cela.
LÉONOR. — Je vous le ferai défendre par maman. Aussi bien il faut que je vous dise qu'elle est fort en colère contre vous ; et qu'elle m'a chargée de vous faire, en son nom, les plus vifs reproches
JULIE. — Je serais bien fâchée de faire de la peine à maman ; et je voudrais pour lui plaire, avoir dès à présent autant de goût que toi pour le clavecin. Mais si je ne l'ai pas encore, il viendra; et je t'aurai bientôt rattrapée.
LÉONOR , d'un air iCironie. — Oui vraiment! je le crois.
JULIE. — Tu verras, ma sœur. Mais à propos , j'ai une nouvelle bien agréable à t' apprendre.
LÉONOR. — Quelle est donc cette nouvelle?
JULIE. — Elle te fera plaisir , j'en suis sûre. Mais d'abord cherche un peu à la deviner.
LÉONOR. — Je ne yeux pas me rompre la tête pour vos énigmes.
JULIE. — Il n'y a pas de quoi se rompre la tête. C'est quelqu'un que nous attendions aujourd'hui.
LÉONOR. — Est-ce quelque demoiselle de nos amies ?
JULIE. — Oh ! c'est bien mieux ! Comment! tu n'y es pas?
LÉONOR. — Si tu ne veux pas me le dire, je ne m'embarrasse guère de le savoir.
JULIE. — Eh bien ! je te dirai que la bonne Marguerite est arrivée.
T. III
LÉONOR, d'un air dédaigneux. — Voilà donc cette grande nouvelle qui devait me faire tant de plaisir! La bonne Marguerite est arrivée.
JULIE. — Oui, elle est ici. On vient de me le dire eu passant. Je la croyais avec toi.
LÉONOR. — Et tu aurais voulu queje me fusse donné la peine de le deviner? Ha , ha , ha , ha ! {Elle rit d'une manière ironique. )
JULIE, — Il me semble qu'il n'y a pas de sujet de pousser de ces grands éclats de rire moqueurs.
LÉONOR. — Il faut bien que je sois joyeuse, puisque tu veux tant que je le sois.
JULIE. — Ce n'était pas de cette manière. Mais, dis-moi sérieusement, ma sœur, est-ce que tu n'es pas bien charmée de revoir Marguerite ?
LÉONOR. — Cela ne me fait ni plaisir, ni peine. Qui est-ce qui s'embarrasse de pareilles gens?
JULIE. — C'est pourtant ta nourrice aussi bien que la mienne. C'est elle qui nous aélevéesdansnotreberceau. Pendant que nous avons été dans sa maison , elle nous a fait tout le bien dont elle était capable.
LÉONOR, avec froideur. — Oui , cela peut être.
JULIE. — Elle a aussi amené nos sœurs de lait, Mariette et Jeanneton.
LÉONOR. — Elleaurait pu leur épargner la peine du voyage.
JULIE. — En vérité, je ne te conçois pas, Léonor. Tant de froideur pour notre bonne Marguerite! Je pensais qu'après nos parens, personne au monde n'était plus digne de notre reconnaissance, par tous les services qu'elle nous a rendus.
LÉONOR. — Comme si elle n'en avait pas été bien payée !
JULIE. — Tu crois donc que l'on peut 2G
CHOIX DR LUCTUIiES.
payer avec de l'argent les soins de la tendresse?
LÉoxoR, d'un air de dépit. — Point de reproches, mademoiselle. Savez-vous bien qu'entre nous , c'est moi seule qui ai le droit d'en faire?
JULIE. — Toi? Et qui t'a donné cedroit, s'il te plaît?
LÉONOR. — C'est maman ; vous pouvez le lui demander. Elle sait que je suis plus sensée que vous , et elle m'a fait votre gouvernante.
JULIE. — La belle duègne que voilà !
Tu veux donc rire, petite fille?
LÉONOR. — Vous verrez bientôt si je ris. En attendant , vous pouvez aller trouver ces petites gens dont l'arrivée vous rend si folle.
JULIE. — J'y cours de ce pas; mais ce n'est pas b cause de ta permission , entends-tu? Adieu. Je me moque de ta gouvernance comme de Jean-de-Vert. {Elle soi'l en sautant et en chantant.)