DE VERTEUIL , PAULINE
sa fille.
PAULINE. — Maman , pourquoi faut-il donc que les enfans obéissent aux grandes personnes ?
M."' DE VERTEUIL. — C'cst qUC leS
enfans ne savent pas encore ce qui peut leur faire du bien ou du mal , et qu'il leur arriverait à chaque instant des accidens fâcheux , si les grandes personnes qui les entourent n'étaient sans cesse occupées à les en garantir. Ne te souvienstu pas de ce qui arriva l'autre jour au pauvre Alexandre, pour avoir voulu jouer avec la bougie ?
PAULINE. — Oui , maman , je me le rappelle très-bien.
M.""' DE VERTEUIL. — La petite flamme lui paraissait si jolie , qu'il voulut la toucher. J'eus beau lui dire que cela lui ferait du mal , Alexandre ne fut pas obéissant : et qu'en arriva-t-il ?
PAULINE. — 11 prit la flamme dans ses petites mains et il se brûla. Le pauvre Alexandre ! je crois encore l'entendre crier.
M."'* DE VERTEUIL. — N'aurait-il pas mieux valu pour lui qu'il m'eût obéi ? PAULINE. — Oh 1 sans doute , maman.
M™« DE VERTEUIL. — Voilà pourquoi les enfans doivent toujours obéir aux grandes personnes. Ils doivent être bien sûrs que lorsqu'on leur défend quelque chose , c'est que l'on sait que cela peut leur faire du mal.
PAULINE. — Et comment les grandes personnes peuvent-elles le savoir ?
m"^ de VERTEUIL. — C'cst quc lorsqu'elles étaient petites , elles l'ont appris de leur papa , de leur maman , ou de leur bonne. Elles se souviennent que toutes les fois qu'elles n'ont pas voulu les en croire, elles ont eu sujet de s'en repentir.
PAULINE. — Oh ! c'est bon , maman :
ce que vous me dites là , je le dirai un jour a mes cnfaus.
m"^ de verteuil. — En attendant , veux-tu que je le dise encore pourquoi tu dois obéir aux personnes plus âgées que toi?
PAULINE. — Oui , maman; vous me ferez plaisir.
m"'" de verteuil. — Dis-moi, pourraislu préparer toi-même ton dîner et ton souper ?
PAULINE. — Non , maman , je ne suis pas assez bonne cuisinière.
m""' de verteuil. — Et saurais -tu faire tes babils ?
PAULINE. — Comment pourrais-je en venir à bout ? je ne sais pas encore manier laiguille.
m""" de VERTEUIL. — Mais à présent (|ue tes habits sont faits , saurais-tu l'habiller toute seule ?
PAULINE. — Oh ! non , certes ; je serais bien embarrassée sans le secom's de Naiiette.
M'"'' de VERTEUIL. —Et lorsquc tu vas h la promenade, ne faut-il pas que je te donne la main pour empêcher qu'il ne t'arrive aucun accident ?
PAULINE. — Oh! oui; car autrement les voilures m'auraient bientôt écrasée.
m""" de verteuil. — Tu vois donc en combien de choses tu as besoin des grandes personnes !
PAULINE. — 11 est vrai.
m"^ de verteuil. — Mais loi , peuxtu faire quelque chose pour elles ? Pourrais-tu , par exemple , repasser le linge pour Nanette , qui prend tous les jours la peine de l'habiller et de te déshabiller ? Saurais-tu éplucher les herbes pour la cuisinière qui t'apprête à manger ? As-tu de l'argent à donner à la couturière qui fait tes habits ? Rends-tu le moindre service a ton papa, qui donne cet argent pour toi? Serais-tucapable, enfin, de mesoigner
dans mes maladies comme je (e soigne dans les tiennes ?
PAULINE. — Non , maman.
M"'" DE VERTEUIL. — l'u vois combicii de choses ton papa , la maman , Nanette , la couturière , la cuisinière , en un mol , toutes les grandes personnes , peuvent faire pour toi. Tu vois en même temps que tu ne peux rien faire à ton tour pour elles.
PAULINE. — Cela est vrai, maman ; je suis encore trop petite.
M™^ DE VERTEUIL. — Il cst Cependant une chose que tu peux faire pour nous.
PAULINE. — Eh ! quoi donc , je vous prie ?
m""^ de VERTEUIL. — C'cst qu'cu étant douce et obéissante, tu peux nous soulager de la peine que nous prenons à veiller continuellement sur toi. Par exemple , lorsque Nanette te dit : Ne touchez pas le flambeau , et que , malgré cela , tu t'obstines à le prendre , il faut que Nanette se détourne de son ouvrage pour tirer le flambeau de tes mains , afin que tu ne mettes pas le feu à la maison. Lorsqu'elle te dit : Ne tourmentez pas votre petit frère, et que tu continues à le tirailler, il faut qu'elle se détourne encore de son ouvrage pour éloigner ton petit frère de toi , afin que tu ne le fasses plus crier. Lorsqu'elle te dit : Ne descendez pas l'escalier si vite , et que tu n'en vas que plus étourdiment , il faut qu'elle se détourne une troisième fois de son ouvrage pour aller le prendre par la main , et l'empêcher de le casser la tête en dégringolant du haut en bas, comme cela ne manquerait pas de l'arriver. Tout cela n'est-il pas bien fatigant pour Nanette ?
PAULINE. — Oui , maman. Aussi me gronde-t-elle d'une bonne façon .
M™'' DE VERTEUIL. — Il le faut bicu ; et si tu refusais plus long-temps de lui obéir, elle serait enfin obligée de te dire : Écoutez , mon enfant , puisque vous ne
voulez pas rester tranquille , et que parlà vous m'empêchez de faire ma besogne , vous aurez la bonté de faire vous-même toutes les choses dont vous avez besoin. Lorsque vous viendrez me prier de vous mettre au lit , je ne pourrai pas le faire , parce que j'aurai mon ouvrage a finir : c'est ainsi que parlerait Nanette. Que ferais-tu alors ? Est-ce que tu saurais te déshabiller ?
PAULINE. — Non, maman.
M™*" DE VERTEUIL. — Tu vois douc quo si les enfans ne peuvent rien faire sans le secours des grandes personnes, ils doivent être toujours disposés à leur obéir pour ménager leur peine ; autrement ils méritent qu'on les abandonne à eux-mêmes pour se tirer d'affaire comme ils l'entendront.
PAULINE. — Cela me paraît fort juste.
M™^DE VERTEUIL. — Ce u'cst pas tout :
il est encore une autre chose à considérer.
PAULINE. — Voyons , maman.
j^me jjg VERTEUIL. — Lcs graiidcs personnes ne sont-elles pas plus fortes que les enfans ? Nanette , par exemple , n'al-elle pas plus de force que loi ?
PAULINE. — Oh ! sans doute.
M™^ DE VERTEUIL. — C'cst paiMa que les grandes personnes sont eu état de donner leurs secours aux enfans; mais, par la môme raison , elles sont aussi en état de forcer les enfans à faire ce qu'elles leur disent. Lorsque Nanette t'appelle , et que tu ne vas pas la trouver, que fait-elle?
PAULINE. — Elle se lève, et vient me prendre par le bras,
M"^ DE VERTEUIL. — Et lorsqu'elle le tient, peux-tu l'empêcher de l'entraîner?
PAULINE. — Non , maman,
M"" DE VERTEUIL. — Ne vaul-il pas mieux obéir de bonne grâce que de te faire traîner de force , et d'être encore grondée par-dessus le marché ? A quoi te sert ton obstination ? Tu as beau crier et trépigner : tout ce que tu peux faire est inutile : il me semble qu'il vaudrait bien mieux t'en épargner le chagrin et lahonte.
PAULINE. — Oui, maman, cela serait beaucoup plus raisonnable ; et toute petite que je suis, j'espère que je serai bientôt une grande personne pour la raison.