‹ Le livre de familleChapitre 21 sur 197 · L'AIR · texte numérisé non relu

L'AIR

Mal. DE VERTEUIL , PAULINE,

sa lîlle.

M"^ DE VERTEUIL , tenant un soufflet.

— Pauline , mets ta main devant le tuyau de ce soufflet. {Elle souffle.) Ne sens-tu rien contre ta main?

PAULINE — Pardonnez-moi , maman , je sens du vent.

M*"" DE VERTEUIL. — Sais-tu ce que c'est que ce vent?

PAULINE. — Non, maman, je ne le sais pas,

M™^ DE VERTEUIL. — C'cst l'air qui était entré par ces trous dans le soufflet, et qui en sort lorsque je le presse.

PAULINE. — Et qu'est-ce que l'air, maman ?

M™* DE VERTEUIL. — OuvrC taboUCllG ,

Pauline , et reliens ton haleine. Ne senstu pas venir quelque chose de froid dans ta bouche?

PAULINE. — Oui, maman.

M"''' DE VERTEUIL. — Eh bien , c'est de l'air qui entre dans tabouche lorsque tu retiens ton haleine, et qui en sortlorsquetu la pousses. Il y a de l'air partout, puisque partout tu peux respirer, ici, dans le jardin, dans la rue. Donne-moi cette poche carrée de papier qui est là sur la table.

PAULINE. — Qu'en voulez- vous faire , maman ?

M""^ DE VERTEUIL. —Regarde; je vais y souffler beaucoup d'air. ( Elle souffle dans lapoche de papier jusqu'à ce qu'eUe soU bien enflée , et elle la ferme par (e haut. ) Touche maintenant la poche. Ne sens-tu pas qu'elle est pleine ?

PAULINE. — Oui, cela est vrai. Mais qu'y a-t-il donc dedans?

M"''' DE VERTEUIL. — Rien autre chose

que Pair que j'y ai soufflé. Veux-tu que nous l'en fassions sortir?

PAULINE. — Oui, maman; voyons.

M™^ DE VERTEUIL. — Donne-moi cette grosse épingle.

PAULINE. Tenez, maman, la voici.

M™^ DE VERTEUIL , p'iquant la poche avec l'épingle. — Maintenant, mets ta main devant ce trou; ne sens-tu pas l'air qui en sort ?

PAULINE. — Oui, je le sens.

m""= de VERTEUIL. — Voilà la poche qui se vide et qui s'aplatit. Il n'y a plus rien dedans. Celait donc l'air qui la remplissait, puisqu'il n'y est rien resté, et qu'il n'en est sorti que de l'air.

PAULINE. — Oh! faites encore, maman , je vous prie.

m'"* de VERTEUIL. — Très-volouliers , ma fllle. (Elle souffle encore dans la poche. ) Mais il faut que tu tiennes le doigt sur le trou pour le boucher; car autrement l'air en sortirait à mesure que je l'y soufflerais.

PAULINE. — Oui, maman.

M"'" DE VERTEUIL. — Retire maintenant ton doigt, et regarde. La poche s'aplatit encore aussitôt que je cesse d'y souffler , parce que l'air sort par le petit trou. Sens-tu ?

PAULINE. — Oui, maman, je sens bien Pair , mais je ne le vois pas.

M™" DE VERTEUIL. — II est vfai , on ne peut pas voir l'air.

PAULINE. — Et pourquoi donc , maman?

M™* DE VERTEUIL. — Je uc saurais encore te l'expliquer ; tu ne le comprendrais pas.

PAULINE. — Mais, maman , s'il v a de

LE MVKE DK FAMILLE.

lair parloul, il ^ en a enlre nous et ces grands arbres que nous voyons la-bas par la fenêtre. Pourquoi l'air n'empcche-l-il pas de les voir , comme lorsque je ferme les rideaux?

M™'' DE VERTEUiL. — Avaut quc je te réponde, regarde dans ma cuvette. Elle est pleine d'eau , et cependant à travers tu vois les fleurs qui sont peintes au fond, comme s'il n'y avait pas d'eau entre ces fleurs et toi.

PAULINE. — Il est vrai, maman; il faut même y regarder de près pour voir s'il y a de l'eau en effet. Et tenez, ce matin j'y ai été trompée. J'ai voulu prendre une assiette sur la table , et je me suis jeté de l'eau sur le bras, parce que je n'avais pas vu que l'assiette en était pleine.

M™^ DE VERTEUIL. — Et lorsque les carreaux de verre de ta croisée sont bien propres, ne vois-tu pas les statues du jardin, comme s'il n'y avait pas de verre entre ces statues et toi"?

PAULINE. — Oui, cela est vrai.

M™' DE VERTEUIL. — Uu mot CUCOrC.

Quand il y a une vitre cassée dans le haut d'une fenêtre et que l'on sent du froid , « n'as-tu pas observé combien on a de peine quelquefois à trouver de l'œil en quel endroit la vitre est cassée ?

PAULINE. — Oui, maman.

u""" DE VERTEUIL. — L'cau et le verre sont des matières si pures, que l'on peut voir a travers. Mais comme l'air est plus pur encore et plus subtil, on voit à travers sans le voir lui-même. Je vais te montrer, d'une autre manière , que tu en es environnée de toutes parts Reste main-

tenant debout ; je vais tourner autour de toi, en agitant mon éventail : ne sens-lu pas du vent de tous les côtés?

PAULINE. — Oui , maman.

m"'" DE VERTEUIL. — C'cst l'air qui est entre nous deux que je mets en mouvement avec cet éventail et que je pousse contre toi. Il en arriverait de même si je le faisais dans la rue , dans le jardin , en quelque lieu que ce fût. Il y a donc de l'air partout. Mais dis-moi , as-tu vu quelquefois jouer les poissons dans le vivier de la grand'maman ?

PAULINE. — Oh! oui ; ce sont de fort jolies petites bêtes. Ils viennent sur l'eau dès qu'on leur jette un morceau de pain, et ils l'avalent si adroitement !

M™'' DE VERTEUIL. — Eh bien, Pauline, les poissons doivent toujours avoir de l'eau autour d'eux, comme nous devons toujours avoir de l'air autour de nous. Si tu les voyais lorsqu'on les tire de l'eau , ils s'agitent, ils se tordent et ne tardent pas long-temps à mourir. Il nous en arriverait de même si l'on nous tirait hors de l'air. Nous nous agiterions, nous nous tordrions , et nous finirions bientôt comme eux. Heureusement nous ne devons pas craindre que l'air nous manque, car il enveloppe toute la terre.

PAULINE. — Mais, maman, y en at-il jusqu'aux étoiles?

jjme jjg VERTEUIL. — C'cst CC qUC UOUS

verrons une autre fois. Avant de t'élever si haut, il faut avoir acquis d'autres connaissances.

PAULINE. — Oh ! je vais bien m'appliquer à m'instruire pour y arriver.

Page 1