LA PLUIE
M. DE VERTEUIL, PAULINE, ADRIEN , ses eufans,
ADuiEN. — Voulez-vous iTic permettre, mou papa , d'aller me promener avec ma sœur dans le jardin ?
M. DE VERTEUIL. — Je le voudrais, mon ami ; mais le temps est bien sombre: je crains qu'il ne pleuve bientôt. Voyons, je ne me trompais pas. Voici les premières gouttes qui commencent a tomber.
PAULINE. — Ah! tant pis. Mais non^ c'est tant mieux que je voulais dire. La pluie va faire miîrir les groseilles.
M. DE VERTEUH,. — Il cst vvai. Lcs
gri'seilles et tous les autres fruits en ont besoin.
PAULINE. — Nous en aurons une bonne ondée , car les nuages sont bien noirs.
M. DE VERTEUIL. — Tu te SOUVicUS
donc de ce qui forme les nuages?
PAULINE. — Oui, mon papa; ce sont des vapeurs comme celles qui sortaient l'autre jour de la bouilloire.
M. DE VERTEUIL. — Tu l'as fort bicu retenu. En effet, comme nous le disions dans le même entretien , toutes les vapeuFs qui s'élèvent de l'eau , et de tout ce qu'il y a d'humide sur la terre , montent là-haut dans l'air , s'y rassemblent , et composent
ainsi les nuages. Mais vous souvenez-vous de ce qui arrive lorsque les vapeurs sont devenues trop épaisses ?
ADRIEN. — Oui, mon papa; ces vapeurs redeviennent de l'eau.
M. DE VERTEDIL, — A merveillc. Eh bien , lorsque les vapeurs qui forment les nuages sont redevenues de l'eau , elles retombent, comme elles sont maintenant, en gouttes de pluie.
PAULINE. — Oui , je comprends ; comme les vapeurs de l'eau bouillante que vous aviez reçues dans l'écuelle retombaient en gouttes le long des bords ?
M. DE VERTEUIL. Ou Ue pCUt paS
mieux, ma chère Pauline: mais savezvous pourquoi les vapeurs s'élèvent et les gouttes retombent?
ADRIEN. — Non , mon papa.
M. DE VERTEUIL. — C'cst qUC IcS Va-
peurs sont plus légères que l'air , et que les gouttes d'eau sont plus pesantes.
PAULINE. — Je ne comprends pas bien cela, mon papa.
M. DE VERTEUIL. — Jc vais te l'expliquer d'une autre manière. Tiens , j'ai ici une petite pierre et un petit morceau de bois ; prends-les l'un et l'autre , et jetteles dans celte cuvette qui est pleine d'eau.
PAULINE , après les avoir jelés dans l'eau. — Oh ! voila la petite pierre au fond et le morceau de bois aussi ; mais , non ; le morceau de bois revient sur l'eau.
ADRIEN. — Et la pierre y revieudral-elle , mon papa ?
M. DE VERTEUIL. — Nou , mon ami ; la pierre restera toujours au fond de l'eau , et le morceau de bois remontera toujours au-dessus. Regardez bien : si je pousse avec la main le morceau de bois jusqu'au fond de la jatte , aussitôt que je ne le retiens plus il remonte.
ADRIEN. — Oui , cela est vrai , mon papa.
PAULINE. — Et la pierre?
M. DE VERTEUIL. — Si je la retire du
fond de la jatte et que je la laisse aller , elle retombe au fond comme auparavant.
ADRIEN. — Oui , je le vois , la pierre ne peut pas rester sur l'eau , et le morceau de bois ne peut pas rester au fond.
M. DE VERTEUIL. — Je vais te mettre tour à tour dans les mains une grosse pierre et un gros morceau de bois : tiens, ce morceau de bois n'est-il pas de la même grosseur que cette pierre ?
ADRIEN. — Oui, mon papa, c'est la même chose.
M. DE VERTEUIL. — Pourrais-tu soulcver ce morceau de bois et le tenir dans tes mains ?
ADRIEN. — Je vais essayer, mon papa.
(// soulève lemorceau de bois elle 'poi'te.) Oh ! oui , je suis assez fort pour le tenir.
M. DE VERTEUIL. — Voyous maintenant la pierre.
ADRIEN , essaijantdesouleverlapierre.
— Oh , non , mon papa ! elle est trop lourde pour moi ; c'est tout ce que je puis faire que de la remuer.
M. DE VERTEUIL. — Tc vollà doucbieii convaincu par toi-même que la pierre est plus pesante que le bois, quoiqu'elle ne soit pas du même volume? j
ADRIEN. — Oh ! il n'y a pas de moyen ^ d'en douter.
M. DE VERTEUIL. — Je vais maintenant jeter la pierre et le morceau de bois dans ce baquet rempli d'eau.
PAULINE. — VoiPa la pierre qui reste au fond , et le morceau de bois qui revient par-dessus.
ADRIEN. — D'où cela vient-il donc , mon papa ?
M. DE VERTEUIL. — C'cst quc le bois étant plus léger qu'un pareil volume d'eau , monte au-dessus , et que la pierre au contraire étant plus pesante qu'un pareil volume d'eau , descend au-dessous. Il en est de même des nuages ; les vapeurs dont ils sont formés sont plus légères que l'air : c'est pourquoi elles cherchent,
Lli LIMIE DE KAMlLLli.
tomme le morceau de bois, à s'élever audessus. Mais lorsqu'elles redevieuDcut de l'eau , celle eau étant plus pesante que lair , elle doit , comme la pierre , chercher à tomber au-dessous.
ADRIEN. — Mais, mon papa, jecroyais, d'après ce que vous m'aviez dit , que les vapeurs étaient toujours de l'eau.
M. DE VEKTEUIL. — Oul , CD effet,
Adrien , elles sont toujours de l'eau , mais non de l'eau seulement. Les vapeurs sont de l'eau mêlée avec de l'air chaud , c'està-dire avec de l'air et du feu. L'air chaud, mêlé avec les vapeurs , fait quelles sont plus légères que l'eau seule , comme je vais vous en donner la preuve. ( M. de VertcuU se fait apporter une jatte pleine d'eau de savon, avec un tuyau de paille. ) Regardez bien , mes eufaus ; je vais prendre un peu d'eau de savon au bout de ce tuyau. La voil'a qui se forme en goutte , et la goutte tombe. Je vais en prendre une autre et souffler dedans ; vous verrez la différence. ( // soufjh. )
PAULINE. — 0 mon papa , quelle jolie boule ! Elle est de toutes les couleurs.
M. DE VERTEUIL, sccouantUi boule du bout de son tuyau. — Yoyez-yous ? elle flotte maintenant dans l'air , parce que son poids est à peu près égal à celui d'un pareil volume d'air. Si j'avais pu parvenir à la faire beaucoup plus grosse , au lieu de flotter , elle se serait élevée rapidement comme la fumée , parce qu'elle aurait été beaucoup plus légère qu'un volume d'air pareil au sien.
ADRIEN. — 0 mon papa ! voila qui est singulier ; c'est peut-être aussi ce qui fait
monter ces grands ballons que nous avons vus s'élever avec des hommes jusqu'audessus des nuages.
M. DE VEKTEUIL. — Oui , mou chcr Adrien ; et je suis charmé que tu aies conjecturé cela de toi-même. Revenons à notre boule de savon ; je vais la toucher du bout du doigt: voyez-vous, mes enfans? elle se brise ; l'air chaud que j'y avais soufflé en sort , et se répand dans la chambre. Mais l'eau et le savon ne sont pas assez légers pour pouvoir se soutenir comme lui ; il faut donc qu'ils retombent, et ils retombent, comme vous avez pu le voir , en petites gouttes. Il en arrive de môme aux vapeurs dans les nuages. Les vapeurs sont de petites boules d'eau mêlées avec de l'air chaud. Ces boules sont justement, en petite ce que les boules que je viens de faire sont en grand. Tant que les boules d'eau restent entières, elles flottent en l'air comme font les boules de savon ; mais aussitôt que ces petites boules crèvent , ou parce qu'elles sont poussées trop violemment l'une contre l'autre, ou par quelque autre raison que ce soit, alors l'air chaud qu'elles renferment en sort ; l'eau reste seule, et comme efle est trop pesante pour rester en l'air, eUe tombe aussitôt , et en tombant elle se rassemble en petites gouttes pareilles a celles que vous voyez à présent tomber. Comprenez-vous maintenant comment se forme la pluie ?
PAULINE — Oui , oui , mon papa ; cl dorénavant, quand nous uousmouillerons, nous serons au moins en état de dire pourquoi.