‹ Le livre de familleChapitre 27 sur 197 · LES SUITES FACHEUSES »E LA COLÈRE · texte numérisé non relu

LES SUITES FACHEUSES »E LA COLÈRE

Mad. DE CELIGNY, AGATHE, sa fille, EMILIE, sa nièce, JUSTINE, sa femme de chiimbre.

AGATHE. —Oh! venez , maman, dans la chambre de ma cousine: tenez, voyezvous son miroir tout en pièces , et ici , près de la table , un grand, tas de porcelaines causées ? La pauvre Emilie en aura bien du chagrin. Comment cela peut-il être arrivé ?

M^^ DE CELIGNY. — Je u'cu sais rien ; Agathe, je vais appeler Justine pour m'en informer. (Elle appelle.) Justine, Justine! JUSTINE , en s' avançant. — Que voulez-vous, madame?

M""^ DE CELIGNY. — Je VOUS savoir de vous la cause de ce dégât.

JUSTINE, avec embarras. — Madame , c'est.... Oh ! je n'ose pas vous le dire.

M""^ DE CELIGNY. — Nc craigucz rien ; parlez : le mal est fait ; est-ce vous qui l'avez causé ?

JUSTINE. — Oh ! non, madame; je serais allée vous l'avouer tout de suite. Il faut dire cependant que j'ai donné lieu à ce malheur par un autre qui m'est arrivé.

m""' de CELIGNY. — Racontcz-nioi la chose comme elle s'est passée.

JUSTINE. — Le voici, madame. Tandis

I,R LIVUE DE FAMILLR.

que mademoiselle Emilie était h ddjouner avec vous , j'ai voulu mettre en ordre son linge qui était sur le marbre de la commode , au-dessous du miroir. Je ne sais comment cela s'est fait , mais j'ai poussé un joli pot de fleurs de terre anglaise que mademoiselle Emilie avait acheté hier, et qui était caché sous les plis d'une serviette, eu sorte que je ne pouvais pas le voir : le pot est tombé de dessus la commode et s'est brisé en mille pièces.

M™" DE CELIGNY. — Et qu'a fait Emilie lorsque vous lui avez appris cet accident ?

JUSTINE. — 0 madame! elle était dans une si grande fureur , elle m'a tant querellée , que je ne savais où me cacher. D'abord je ne lui ai rien répondu, de peur de la fâcher encore davantage ; mais à la On, 'voyant qu'elle ne s'apaisait pas, je n'ai pu m'empècher de lui dire : Après tout, mademoiselle, de quoi suis-je coupable? Pouvais-je deviner qu'un pot de fleurs dût être caché sous une serviette ? Ces paroles n'ont fait que l'enflim mer encore plus. Comment donc , impertinente, m'a-t-elle répliqué , allez-vous dire encore que c'est ma faute? La-dessus elle a couru vers la table ronde pour y prendre un trousseau de clefs ; mais , par la violence de son mouvement , elle a renversé la table , et toutes les tasses de porcelaine qui étaient dessus sont tombées en pièces sur le plancher. Dans le désespoir où l'a jetée ce nouveau malheur , elle a voulu me lancer le trousseau de clefs à la tète ; heureusement je me suis baissée, les clefs ont volé au miroir , et en ont fait tomber la glace en mille morceaux.

m"'" de CELIGNY. — Emilie a bien gagné vraiment à ce beau coup-là ! et qu'a-t-elledit alors?

JUSTINE. — Oh ! madame, je n'en sais rien ; je me suis enfuie de la chambre de toute la vitesse de mes jambes. Dans le premier mouvement , je voulais aller vous

porter mes plaintes sur ce mauvais traitement , et vous demander mon congé ; mais j'ai fait ensuite une autre réflexion qui m'a retenue : mademoiselle Emilie a le cœur si bon ! c'est bien dommage qu'elle se laisse toujours emporter par le premier mouvement de sa colère.

M*"*^ DE CELIGNY. — Oul CCrteS ,

c'est bien dommage ; ce défaut seul empoisonne toutes ses autres qualités. Avec le meilleur cœur du monde, il lui arrivera tôt ou tard quelque grand malheur, si elle continue de s'abandonner à ses cmportemens; mais je saurai la punir d'une manière qui l'obligera de se corriger. La porcelaine lui appartenait ; elle peut faire comme elle voudra , je ne lui en donnerai pas d'autre à la place : mais pour ma glace , il faudra bien qu'elle me la paie sans remise ; et comme elle était fort grande et fort belle , sa bourse s'en souviendra long-temps. Elle aura tout le temps d'apprendre ce que l'on gagne à se livrer à ses violences. Ce n'est pas tout : je vous défends , Justine , de faire la moindre chose pour son service , jusqu'à ce qu'elle soit venue , en ma présence , vous demander amicalement pardon , avec promesse de ne jamais se comporter envers vous comme elle l'a fait aujourd'hui.

JUSTINE. — 0 madame ! il n'est pas nécessaire ; mademoiselle Emilie saura bien d'elle-même faire ses réflexions , et je suis déjà satisfaite.

M™^ DE CELIGNY. — Et moi je ne le suis pas ; il faut lui apprendre qu'elle ne doit pas plus vous maltraiter, vous , que toute autre personne. Je ne vous garderai plus à mon service si vous n'exécutez ponctuellement les ordres que je vous prescris. Emilie ne sera pas venue dans ma maison pour y gâter son caractère. Je répondrais mal à la promesse que je fis a ma sœur lorsqu'elle me confia , en mou-

os

LE LIVKK Dli FAMILLE.

raat , sou éducation^. Mais la voici qui vient. Approchez , Emilie.

EMILIE, courant se jeter dans les bras de madame de Celigny. — 0 ma chère taule ! je le sais , je mérite tout ce que vous pouvez me dire; je suis digne de la plus sévère punition. Quelle était ma folie , de me laisser ainsi emporter par ma colère ! Âh ! si vous pouviez savoir combien j'en suis désolée ! ,

M™" DE CELIGNY. — Je le crois , Emilie ; mais le regret vient toujours tiop tard , et ne saurait rien réparer ; et si vous aviez atteint Justine à la tête avec vos clefs , et que....

EMILIE. — Par pitié , ma chère tante, je vous en conjure , n'en dites pas davantajje , vous me percez le cœur ; je ne sais où me cacher de honte et de désespoir. Ma chère Justine, je te demande excuse; s'il m'arrive jamais de me mettre en colère contre toi et de te dire des mjures , tu n'auras qu'à me répondre : Emilie , souvenez-vous du trousseau de clefs ; et je serai bien sûre alors de m'arrêter dans mon emportement. Mais ce n'est pas tout: tiens, ma chère Justine (lui mettant sa bourse dans lamain), voici pour te faire oublier la peine que je t'ai causée.

JUSTINE , essmjant ses yeux. — Non, mademoiselle , c'est trop ; je n'en ai pas besoin , je ne le prendrai pas.

M™^ DE CELIGNY.^ — VoUS pOUVCZ Ic

prendre, Justine ; Emilie a pu vous l'offrir pour VOUS montrer qu'elle n'épargne rien pour racheter sa faute ; mais cependant elle ne doit pas croire qu'un outrage puisse se payer à prix d'argent. Je suis d'ailleurs charmée qu'elle ait pensé d'elle-

même a vous demander excuse, et à voit« offrir tous les dédommagemens qui sont en son pouvoir. Si elle y avait manqué , il aurait fallu que je lui en fisse moi-même la leçon. Je lui sais gré de l'avoir prévenue ; cela me prouve qu'elle est pénétrée de regret de la faute qu'elle a commise.

EMILIE. — Oh ! oui , ma chère tante, je ne le sens que trop bien!

M""' DE CELIGNY. — En cc cas , je ne t'en dirai pas davantage , et je ne ferai que te livrer à tes réflexions et a tes regrets. Mais toi , ma chère Agathe , reçois une utile leçon du malheur de ta cousine , et vois ce qui arrive lorsqu'on se laisse vaincre par sa colère. Loin de pouvoir se procurer par-la quelque soulagement , on ne fait que s'attirer de nouveaux chagrins, et se précipiter dans un plus cruel embarras. Songe aux remords affreux qui auraient éternellement poursuivi la malheureuse Emilie , si elle avait atteint Justine a la tête avec ses clefs , et qu'elle lui eiit emporté un œil. C'est pourquoi, lorsque tu sentiras la colère près de le saisir , souviens-toi de cette aventure, et cherche a recueillir toutes tes forces pour surmonter a l'instant même ton emportement. Si tu ne t'accoutumes ainsi de bonne heure à prendre de l'empire sur toi-même, tu deviendras le jouet de toutes tes passions ; et après l'avoir rendue mille fois un objet de risée aux yeux des personnes raisonnables , peut-être en viendront-elles à l'emporter malgré toi dans des malheurs , dont la seule idée fait frémir, et que tu voudrais en vain racheter chaque jour de ta vie, au prix de ton sang.

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