BIAIS
IHAGINATIOfï.
Mad, DE VERTEUIL, PAULINE,
sa fille.
m"^ de VERTEUIL. — Rejjarclo bien .
Pauline, je vais ouvrir ce tiroir. Qu'y a-t-il dedans?
PAULINE. — In ruban blanc , avec des raies rouges et de petites fleurs entre les raies. Oh! qu'il est joli !
M™*" DE VERTEUIL. — Ferme à présent les yeux. Ne peus-lupas encore te représenter ce qu'il y a dans le tiroir ?
PAULINE , les yeux fermés. — Pardonnez-moi , maman ; uu ruban blanc avec des raies rouges. C'est comme si je voyais encore les petites fleurs.
T. rr.
m""" DE VERTEUIL. — Tu vois cc rubau à peu près comme tu verrais dans le miroir ta poupée , si elle était placée derrière (oi , en sorte que tu ne pusses la voir aulremeut ; alors tu ne verrais pas la poupée elle-même, pas plus que tu ne vois à présent le ruban lui-même ; tu verrais seulement dans le miroir une représentation ou une image de la poupée. Essayons. Ouvre les yeux , je vais mettre ta poupée derrière toi , sur cette table. Peux-tu voir la poupée elle-même , en restant comme tu es, sans te retourner?
PAULINE. — Non , maman.
m"'*" DE VERTEUIL. — le vais mainte-
LE LlVIiE nE FAMILLE.
liant placer devant toiun miroir :jettc-s-v les yeux.
PAULINE. — Maintenant je vois trèsbien la poupée.
M™'' DE vERTEDiL. — C'cst-à-dire que tu vois dans le miroir la représentation ou l'image de la poupée. N'est-ce pas à peu près comme tu voyais tout à l'heure dans la tête la représentation ou l'image du ruban blanc avec des raies rouges el de petites fleurs ?
PAULINE. — Il est vrai , maman. Est-ce donc qu'il y a dans ma tête un miroir où je vois le ruban?
m""" de verteuil. — Non, ma fille, il n'y a pas de miroir dans ta tête ; et voici quelle est la différence. Dans le miroir , tu ne peux voir que les images des choses que tu lui présentes effectivement : si tu veux te voir dans la glace , il faut te présenter devant elle ; si tu veux y voir ta poupée , il faut nécessairement que tu la lui présentes ; n'est-il pas vrai ?
PAULINE. — Oui , sans doute , maman .
m"*" de verteuil. — Mais ton ame peut très-bien se représenter l'image des choses qui ne sont ni près de toi, ni devant toi, ni dans les environs. Par exemple , qui est-ce qui pend dans ta chambre contre le mur , entre la fenêtre et le lit? PAULINE. — C'est votre portrait , maman , et celui de mon papa.
M™" de verteuil. — Tu peux te repre'senter ces portraits tout aussi bien
que tu te représentais le ruban tout a l'heure.
PAULINE. — Oui bien , maman.
M™*" de verteuil. — Et cependant ces portraits ne sont pas devant toi, mais dans une autre chambre. Allons encore plus loin. Qu'est-ce qui pendait a cet arbre sous lequel nous restâmes l'autre jour si longtemps a parler dans le jardin de ta grand'maraan ?
PAULINE. — C'étaient de belles pêches qui allaient bientôt mûrir.
M™" DE VERTEUIL. — Et commcut étaient ces pêches ?
PAULINE. — Elles étaient blanches ; mais elles commençaient a prendre un bel incarnat.
5i™c pp; VERTEUIL. — Tu vois par là, Pauline , qu'il en est tout autrement de ton ame que du miroir. Le miroir ne peut représenter que ce qui est réellement devant lui ; au lieu que ton ame peut se représenter tout ce qu'elle veut , quelque loin que l'objet puisse être de toi. PAULINE. — Cela est vrai , maman.
M™*' DE VERTEUIL. — Vcux-tu maintenant que je te dise comment on appelle celte faculté qu'a notre ame de pouvoir se représenter ainsi les objets?
PAULINE. — Oui , maman , vous me ferez plaisir.
M*"^ DE VERTEUIL. — Cette facuUé s'appelle imagination.