MEMOIRE
Mad. DE VERTEUIL, PAULINE.
sa ilUe.
ji^e DE VERTEUIL. — Pourrais'lu me dire, Pauline, ce que tu fis hier chez ta tante?
PAULINE. — Oui bien, maman; nous
allâmes, avantledîner, visiter les pigeons, les poules et la volière ; et l'après-midi , nous courûmes dans une jolie carriole tout le long du bosquet.
m""" de VERTEUIL. — Pourrais-tu aussi me dire ce que tu fis la semaine dernière
Lli LIVUE DE rAiMILI.E.
chez ta graiurmaman , lo jour que Ion oncle et ta tante y étaient allés dîner?
PAULINE. — Oh! oui, maman; nous fûmes nous promener sur la rivière dans un petit bateau. Ohl ce fut un grand plaisir I
m"'^ DE VERTEUIL. — Fort bien, Pauline, tu as retenu tout cela h merveille. Tu vois par-là que ton ame a la faculté de pouvoir se représenter tout ce que tu as fait. Et qu'arriva-t-il lorsque nous voguions dans le pelit bateau, et qu'il nous fallut passer sous un pont?
PAULINE. — La poulie où passait la corde qui tenait la voile vint à tomber dans l'eau. Mon papa, mon oncle et mon cousin la cherchèrent long-temps , mais ils ne purent pas la trouver ; et alors il fallut retourner vers la maison , parce que l'on ne pouvait plus hisser la voile.
M""^ DE VERTEUIL. — Tou récit cst fort exact. Voilà bien toutes les circonstances de cet accident. Tu vois encore par-là, ma fille, que ton ame a la faculté de pouvoir se représenter tout ce qui s'est passé sous tes yeux, comme ce que tu as fait toi-même.
PAULINE. — Il est vrai , maman.
M™* DE VERTEUIL. — Et sais-tu Comment s'appelle cette faculté de notre ame?
PAULINE. — N'est-ce pas, maman , ce qu'on nomme la mémoire ?
M™^ DE VERTEUIL. — Oui , Paulinc.
PAULINE. — N'est-ce pas elle aussi qui fait que je me souviens de ce qu'on m'a dit ou de ce que j'ai lu ?
m""" de VERTEUIL. — C'cst elle-même.
Mais, Pauline, te rappelles-tu tout ce qui se dit à la table de ta grand'maman ? Te souviens-tu , par exemple , de ce que ta tante raconta au sujet d'un certain petit garçon ?
PAULINE. — Non , maman , je ne m'en souviens plus.
M™« DE VERTEUIL. — Tu étais Cependant présente lorsque ta tante fit ce récit; tu le compris même fort bien , puisque tu te mis à rire. Il y a mieux , c'est que le soir , h ton retour , tu racontas cette histoire à Nanette. Elle était donc alors dans ta mémoire ?
PAULINE. — Cela peut être, maman ; mais à présent je ne m'en souviens plus du tout ; il faut que je l'aie oubliée.
m"^^ de VERTEUIL. — Essayous si je pourrai parvenir à rendre à ton ame la faculté de se représenter cette histoire , comme elle l'avait le soir où tu racontas l'histoire à Nanette.
PAULINE. — Oh ! voyons , voyons , maman !
M™^ DE VERTEUIL. — Ta tautc uc ditelle pas que le petit garçon était allé se promener dans une prairie , et qu'il courait après des papillons? Pense-s-y bien : que lui arriva-t-il alors ?
PAULINE. — Alors alors Oh !
maman, je me rappelle à présent le reste de l'histoire. Comme il ne regardait pas à ses pieds , il arriva au bord d'un fossé , et il roula jusqu'au fond. Son papa eut toutes les peines du monde à le retirer ; il ne le reconnaissait plus sous le masque de boue qu'il avait sur le visage.
m"'^ DE VERTEUIL. — Voilà précisément toute l'histoire. Je n'ai pas eu de peine à remettre ton ame en état de se la représenter , parce qu'il n'y a pas longtemps que tu l'as entendue. Mais si dans quelques années je cherchais à te la rappeler, lu ne l'en souviendrais peut-être plus, ou je l'aurais oubliée moi-même.
PAULINE. — Cela peut être, maman ; mais au moins suis-je bien sûre de n'oublier de ma vie la bonté que vous avez de m'instruire.
Si
l.E LIVKK DE FAMILLi:.