‹ Le livre de familleChapitre 42 sur 197 · CONTE · texte numérisé non relu

CONTE

Un pauvre homme qui avait perdu la vue depuis plusieurs années, allait un soir sur le grand chemin , en tâtonnant avec son bâton. Que je suis malheureux, s'écriait-il , d'avoir été obligé de laisser mon pauvre petit chien malade au logis ! J'ai cru pouvoir me passer aujourd'hui de ce guide fidèle , pour aller au village prochain. Ah ! je sens mieux que jamais combien il m'est nécessaire. Voici la nuit qui s'approche ; ce n'est pas que j'y voie mieux pendant le jour , mais au moins je pouvais rencontrer à chaque instant quelqu'un sur ma route , pour me dire si j'étais dans le bon chemin ; au lieu qu'îi présent je dois craindre de ne plus rencontrer personne. Je n'arriverai pas d'aujourd'hui 'a la ville , et mon pauvre petit chien m'attend pour souper. Ah ! comm(>

il va être chagrin de ne pas me voir !

A peine avait-il dit ces paroles , qu'il entendît quelqu'un se plaindre tout près de lui. Que je suis malheureux ! disait celui-ci ; je viens de me démettre le pied dans cette ornière; il m'est impossible de l'appuyer a terre. Il faudra que je passe ici toute la nuit sur le chemin. Que vont penser mes pauvres parens ?

Qui êtes-vous , s'écria l'aveugle, vous que j'entends pousser des plaintes si tristes ?

Hélas I répondit le boiteux , je suis un pauvre jeune homme a qui il vient d'arriver un cruel accident. Je revenais tout seul du village voisin ; je me suis démis le pied , et me voilà condamné à coucher dans la boue.

l'aveuole. — J'en suis bien fâché,

LE LlVTxE DE F.V.MILLK.

je VOUS assure; mais, dites-moi, y a-t-il encore un reste de jour, et pouvez-vous voir sur le chemin?

LE BOITEUX. — Ah! si je pouvais marcher aussi bien que j'y vois , j'aurais bientôt tiré mes chers parens d'inquiétude.

l'aveugle. — Ah ! si je pouvais y voir aussi bien que je marche, j'aurais bientôt donné à souper à mon chien.

LE BOITEUX. — Vous n'y voyez donc pas, mon cher ami?

l'aveugle. — Hélas I non; je suis aveugle comme vous êtes boiteux. Nous voilà bien chanceux l'un et l'autre. Je ne peux pas avancer plus que vous.

le boiteux. — Avec quel plaisir je me serais chargé de vous conduire !

l'aveugle. — Comme je me serais empressé d'aller vous chercher des hommes avec un brancard !

le boiteux. — Écoutez, il me vient une idée. Il ne tient qu'à vous de nous tirer de peine tous les deux.

l'aveugle. — H ne tient qu'à moi?

Voyons, quelle est votre idée? J'y tope d'avance.

le boiteux. — Les yeux vous manquent; à moi ce sont les jambes. Prêtezmoi vos jambes, je vous prêterai mes yeux, et nous voilà l'un et l'autre hors d'embarras.

l'aveugle. — Comment arrangez-vous cela, s'il vous plaît?

le boiteux. — Je ne suis pas bien lourd, et vous me paraissez avoir de bonnes épaules.

l'aveugle. — Je les ai assez bonnes.

Dieu merci.

le boiteux. — Eh bien, prenez-moi sur votre dos ; vous me porterez , et moi je vous montrerai le chemin ; de cette manière, nous aurons à deux tout ce qu'il faut pour arriver à la ville.

l'aveugle. — Est-elle loin encore?

LE boiteux. — Non , non ; je la vois d'ici.

l'aveugle. — Vous la voyez? Hélas !

il y a dix ans que je ne l'ai vue. Mais ne perdons pas un moment. Votre invention me paraît fort bonne. Où êtes-vous? Attendez, je vais m'agenouiller comme un chameau; vous en grimperez plus aisément sur mon échine.

LE boiteux. — Rangez-vous un peu à droite, je vous prie.

l'aveugle. — Est-ce bien comme cela?

le BOITEUX. — Encore un peu plus.

Bon : je vais passer mes bras autour de

votre cou. Vous pouvez maintenant vous

relever.

l'aveugle. — Me voilà debout. Vous ne pesez pas plus qu'un moineau. Marclie. llssemirenten route aussitôt; et comme ils avaient en commun deux bonnes jambes et deux bons yeux, ils arrivèrent eu moins d'un quart d'heure aux portes de la ville. L'aveugle porta ensuite le boiteux jusque chez ses parens, et ceux-ci , après lui avoir témoigné leur reconnaissance, le firent conduire auprès de son petit chien.

C'est ainsi qu'en se prêtant un mutuel secours, ces deux pauvres infirmes parvinrent à se tirer d'embarras ; autrement ils auraient été obligés dépasser toute la nuit sur legrand chemin. 11 en est de même pour tous les hommes , ma chère Pauline ; l'un a communément ce qui manque à l'autre; et ce que celui-ci ne peut pas faire, celui-là le fait. Ainsi, en s'assistant réciproquement, ils ne manquent de rien ; au lieu que s'ils refusent de s'aider entre eux , ils finissent par en souffrir également les uns et les autres. Veux-tu que je t'en donne un exemple , pour te rendre la chose plus sensible?

panline. — Je le veux bien , maman.

jjjrae jjg vERTEUiL. — Uu cordounicr ne sait pas plus labourer la terre , qu'un laboureur ne sait faire des souliers.

PAULINE. — 11 est vrai.

m""' de VERTEUIL. — Si le laboureur ne voulait faire venir de grains que ce

Lli LlVUIi DE l'AMIl.LE.

(|uil lui en faut tout juslc pour sa nourriture , il n'aurait pas de quoi en vendre, et par conséquent il n'aurait pas d'argent pour acheter des souliers.

PAULINE. — Cela me paraît clair.

M'"*" PE vEUTEUiL. —De même, si le cordonnier ne voulait faire des souliers que pour lui seul , il ne gagnerait rien de son métier, et par conséquent il n'aurait pas d'argent pour acheter du pain.

PAi/LiNE —Cela est vrai, encore.

m""" DE VERTELiL. — Mais si le laboureur fait venir autant de grain qu'il lui est possible au-delà de sa provision, si le cordonnier fait des souliers autant qu'on lui en demande au-delà de sa propre chaussure , ils peuvent se procurer, avec l'argent qu'ils retirent de leur travail, fout ce qui leur est nécessaire pour leurs autres besoins.

PAULINE. — Oh ! je sens cela à merveille.

m""^ DE vERTEUiL. — Il cn cst exactement de même pour tous les autres états de la société. Revenons à l'engagement que tu as pris lorsque je t'ai fait ce récit, de chercher à découvrir ce qui le dislingue de celui que je t'ai fait sur la querelle des bœufs.

PAULINE. — Cela n'est pas difficile, ma-

man. La querelle des bœufs n'a jamais pu arriver de la manière que vous me l'avez racontée; au lieu que l'aventure du boiteux et de l'aveugle aurait pu arriver juste dans tous ses points.

M'"^ DE VERTEUIL. — Tu as fort bicu saisi la différence. Ce dernier récit n'est point une fable , parce qu'il n'a rien dimpossible, et cependant ce n'est pas une histoire, parce que j'ignore si l'événement est réellement arrivé.

PAULINE. — Oui, maman, ce n'est qu'un conte ou une historiette.

m""^ de VERTEUIL. — Si, en passant sur le chemin , j'avais entendu l'aveugle et le boiteux s'entretenir de la manière que je te l'ai dit , si je les avais rencontrés sur les épaules l'un de l'autre , alors mon récit serait une histoire, et je te le donnerais comme une chose véritablement arrivée ; au lieu que je ne te le donne que comme une chose qui a pu arriver. Afin de ne tromper personne dans les divers récits, il faut, pour l'histoire, raconter la chose justement comme elle s'est passée, sans y rien ajouter ; et il faut donner la fable et le conte pour ce qu'ils sont en effet, c'est-a-dire comme des inventions utiles et agréables , et non comme de véritables événemens.

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