FABLE
Dans un pays peuplé de bêles féroces , il y avait plusieurs bœufs qui paissaient tranquillement au milieu d'une vaste prairie. Comme ils vivaient ensemble dans une parfaite union , et qu'ils étaient toujours prêts à se défendre mutuellement, aucune bête féroce n'osait les attaquer. Aussitôt qu'ils en voyaient une rôder au loin pour chercher a les surprendre, ils couraient tous les uns près des autres, et se rangeaient en cercle, la tête en dehors , menaçant l'ennemi commmi de l'éventrer avec leurs cornes aiguës. Le cercle étant bien fermé de tous les côtés , aucun d'eux ne pouvait être attaqué par-derrière, ce qui était le seul moyen de les vaincre.
Aussi long-temps qu'ils surent entretenir cette bonne intelligence, ils vécurent nombreux et tranquilles. Mais cnOn , pour une vétille, ils en vinrent à une dispute sérieuse; et comme aucun d'eux
ne voulut céder et reconnaître qu'il avait eu tort, ils s'accablèrent d'invectives, et finirent par s'en aller chacun de son côté.
Ils ne tardèrent pas a sentir les suites funestes de cette division. Lorsqu'il paraissait une bête féroce, ils ne couraient plus se ranger côte à côte dans un cercle bien serré , pour se défendre réciproquement. Celui qui était attaqué le premier se voyait abandonné de tous ses camarades, qui ne songeaient qu''a leurs affaires personnelles. 11 y en eut plusieurs qui furent dévorés de cette manière en peu de jours.
Si du moins cet exemple avait rendu les autres plus sages , et qu'il les eût engagés a se réunir, ils auraient encore été enétat , malgré leurs pertes , de se défendre contre leurs ennemis. Au lieu de cela, leur querelle en devint plus vive que jamais. L'un reprochait a l'autre d'être la première cause de ses malheurs, Des
IVKE l)K FAMILLE.
reproches, ils en viorcut h des coups de cornes sangians. Le bruil du combat ayant attiré leurs ennemis hors de la forêt , ceux-ci prohtèrent de la lassitude et de la l'aifilesse des coinhaltans pour les égorger tous les uns après les autres, eu sorte c|uil n'en resta pas un seul pour raconter du moins ce funeste événement à ses neveux.
Tu vois par-la, Pauline, ce que c'est qu'une fable. De la manière que je t'ai raconté celle des bœufs, tu comprends fort bien qu'un pareil événement n'est point arrivé, et qu'il n'a même jamais pu arriver.
PADLLNE. — Oh, oui! maïuan , je le crois.
M. DE VERTEUIL. — Et sur quoi le penses-tu?
PAULINE. — C'est que les bœufs sont incapables de parler, et par conséquent de se faire des réponses qui les conduisent à une querelle.
m""' DE VERTEUIL. — Très-bicn , Pauline; il y a cependant quelque chose de vrai dans mon récit.
PAULINE. — Quoi donc, maman?
m"'* de VERTEUIL. — C'est, premièrement, qu'il y a des bêtes féroces qui attaquent les bœufs pour les dévorer. Secondement, c'est que les bœufs se plaçant en cercle avec les cornes en dehors, peuvent très-bien se défendre contre leurs ennemis. Enfin , c'est que s'ils ne se défendent pas mutuellement de cette manière ou d'une autre, ils sont hors d'état de résister aux bêtes féroces qui les attaquent séparément.
PAULINE. — Oui, maman, je conçois ces trois vérités.
jjme jjg VERTEUIL. — iMais , conuDc tu l'as très-bien obssrvé toi-même, que les bœufs puissent se dire des injures , et que ces injures les animent tellement les uns contre les autres, qu'ils refusent de se prêter mutuellement des secours contre
l'ennemi commun lorsqu'ils en sont atla- •{ués, c'est ce qui n'est pas vrai. On a pu voir cela parmi les hommes, mais jamais parmi les animaux.
PAULINE. — Comment donc , maman !
est-ce que cela peut arriver parmi les hommes?
M™* DE VERTEUIL. — Hélas ! oui , ma chère flUe. Si ta raison était un peu plus avancée, tu verrais, surtout en ce moment, que les hommes sont assez insensés non-seulement pour se diviser entre eux , lorsqu'ils devraient se réunir, mais encore pour combattre avec acharnement les uns contre les autres, quoiqu'ils soient enveloppés d'ennemis qui les menacent tous également. 11 faut convenir que les bœufs n'ont jamais fait de pareilles folies.
PAULINE. — Mais, maman, vous m'avez pourtant dit que les hommes ont plus d'intelligence que les animaux?
M"^ DE VERTEUIL. — Cela cst vrai , Pauline; mais, par malheur, les hommes oublient souvent leur intelligence pour se laisser emporter aux plus misérables passions, telles que l'avarice et la vanité. On a remarqué, au contraire, que les bêtes se servent toujours a propos de l'intelligence dont elles sont douées. C'est pour cette raison que l'on voit quelquefois les hommes agir d'une manière plus déraisonnable que les animaux eux-mêmes.
PAULINE. — En vérité, maman , il n'y a pas trop d'honneur pour nous dans tout cela.
jlirie pg VERTEUIL. J'CU ai hODtC
comme toi , Pauline ; et j'avoue que j'aurais peine à le croire si je n'en voyais tous les jours des exemples. Tu peux remarquer à ce sujet combien il est honteux de se laisser vaincre par ses passions, puisque par cette faiblesse on se met au-dessous des bêtes.
PAULINE. — Il me semble qu'après avoir fait une sottise, je ne pourrais plus regarder en face un bœuf sans rougir.
M""' DE VERTEuiL. — RevenoDs à noire fable, Pauline. Tu dois te souvenir de ce que je le disais avant de te la raconter , qu'on l'avait imaginée pour montrer de quelle importance il est, surtout pour les faibles, de vivre dans une parfaite union, et dans une disposition constante à se secourir les uns les autres au milieu du danger. L'exemple des bœufs conflrme celte vérité' de la manière la plus manifeste, puisqu'ils ont mené' une vie heureuse et tranquille aussi long-temps qu'ils ont vécu en bonne intelligence. Ils ont , au contraire, commencé a devenir la proie de leurs ennemis , aussitôt qu'ils sont entrés en querelle, et qu'ils n'ont plus voulu se prêter des secours mutuels.
PAULINE. — Oui , maman; cela est bien prouvé.
M"*" DE VERTEUIL. — Eli bien, raafllle, la même chose arriverait aux hommes s'ils ne voulaient pas se protéger réciproquement, et s'ils refusaient de se prendre tous par la main pour résister ensemble à ceux qui viendraient pour les attaquer. L'exemple des bœufs est donc bien imaginé pour donner cette leçon.
C'est ainsi que l'on fait servir a l'instruction des hommes cette sorte de récit que l'on nomme fable.
PAULINE. — 11 y a donc , maman , plusieurs sortes de ces récits ?
M™*" DE VEUTEuiL. — Oui , ma îlle ; on en distingue trois. La fable, où l'on raconte ce qu'on sait bien n'être jamais arrivé , et n'avoir même jamais pu arriver ; le conte ou l'historiette , où l'on raconte ce qui a pu très-naturellement arriver en effet ; enfin l'histoire, où l'on raconte ce que l'on sait êlre véritablement arrivé de la manière qu'on le récite.
PAULINE. Mais, maman , sans vous fâcher, voudriez-vous me permettre de vous faire une petite question ?
M"'" DE vEKTKuir.. — Vovons , ma il! le.
PAULINE. — Raconter ce que l'on sait bien n'être jamais arrivé, et n'avoir même jamais pu arriver , n'est-ce pas dire un mensonge , puisque c'est dire ce qui n'est pas vrai ?
Bi'"* DE VERTEUIL. — Si , cu faisant son récit, on disait que l'aventure est véritablement arrivée de celte manière , quoique l'on sût qu'elle n'est pas arrivée en effet, ce serait assurément dire un mensonge; mais lorsque l'on ne donne ce récit que pour ce qu'il est ; lorsque l'on dit, par exemple : Je raconte ceci , non pour faire accroire que la chose soit effectivement arrivée, mais seulement comme une invention fabuleuse dont vous pouvez tirer un sens moral , c'est-a-dire une instruction utile pour votre conduite , alors on ne dit pas un mensonge , puisque l'on ne veut tromper personne; car on prévient d'avance de ce qu'il faut penser sur ce qui est vrai et sur ce qui ne l'est pas.
PAULINE. — Bon , maman ; me voila rassurée sur l'élat de voire conscience , au sujet de la fable que vous avez eu la bonté de me dire; je vois que vous ne vouliez pas me tromper.
M™* DE VERTEUIL. — NOU , SaUS doUtC.
ma fille, et tu peux môme te rappeler qu'en lisant ensemble les Hislorieltes et (Conversations pour les enfcms , que j'ai écrites pour ton usage , je t'ai dit plus d'une fois que ce n'étaient que des contes ou des inventions , c'est-à-dire des récils d'événemens qui n'étaient peut-être jamais arrivés, quoiqu'ils aient pu arriver naturellement ; qu'en te présentant des récits imaginaires d'enfans punis pour leur opiniâtreté , leur orgueil ou leur gourmandise , je ne voulais que te faire voir les suites funestes de ces défauts, pour t'engager à t'en préserver. J'ai arrangé ces récils de la manière la plus conforme a ce qui se passe tous les jours l)armiles enfans. J'ignore, par exemple.
LE LlVIlli DE FAMlLLIi.
s'il y a jamais ou une petite lille nommée Léonore , assez remplie de vanité pour eroire qu'elle valait mieux que ses amies, pour imaginer que quelques agrémens dans sa personne pouvaient lui tenir lieu d'instruction et de talens, qui eut ensuite le malheur de perdre h la fois ses parens et sa fortune, de se voir rebutée par toutes ses anciennes compagnes qu'elle avait accablées de ses mépris, et d'être enfin réduite a devenir la servante de l'une d'entre elles. Ce que je sais bien , c'est que les ignorans et les orgueilleux sont toujours punis de cette manière ou d'une autre , et que si tu voulais suivre l'exemple de Léonore , tu aurais tôt ou tard de justes sujets de t'en repentir. C'en est assez pour t'apprendre avec quel soin tu dois éviter tout ce qui pourrait te conduire à de pareils malheurs.
TAULiNE. — Je sens fort bien toute la force de cette leçon , et j'espère qu'elle sera toujours présente à mon esprit.
m""" t)é verteuil. — Je le souhaite , ma fdle ; mais veux-tu que je te dise un conte , pour te montrer , comme par la fable du bœuf, combien il est utile aux hommes de se secourir mutuellement?
PAULINE. — 0 maman ! quel plaisir !
m""' DE VERTEUIL. — Écoute, jc vais te le dire, mais h condition que tu chercheras toi-même à découvrir dans ce conte, ce qui le distingue d'une fable ou d'une histoire , suivant les différences que je viens d'établir tout à l'heure entre ces trois sortes de récits.
PAULINE. — Voyons, maman, si je serai assez habile pour cela : je vais vous prêter toute mou attention.