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lie logement, et qu'il te fallût coucher , | la nuit, au coin d'une borne?
ADRIEN. — Je ne crois pas non plus I qu'on m'y laissât dormir.
M. DE vERTEuiL. — La nourriturc , le vêtement et Ihabitation sont donc trois choses qui sont absolument nécessaires pour tous les lionnnes qui vivent dans ce pays. Elles le sont même pour tous ceux qui sont répandus sur toutes les parties de la terre. Partout Ihomme a besoin de soutenir ses forces par la nourriture, de se défendre par les vêtemens contre la rigueur des saisons , et de se ménager un abri pour goûter en paix le sommeil.
ADRIEN. — Oui, je conçois que nous sommes tous égaux sur ces trois points. M. DE vERTEDiL. — Si lu réfléchis maintenant sur ce que nous faisons pour nous procurer la nourriture, le vêtement etrhabitation , tu verras que quoique ces premiers besoins soient les mêmes pour tous les hommes , la manière dont chacun cherche à les satisfaire est très-variée.
ADRIEN. — Aidez-moi , je vous prie , mon papa, à trouver ces différences.
M. DE VERTEUIL. — Tu as bien vu à la campagne de quoi les paysans se nourrissent, de quelles étoffes ils s'habillent, et comment leurs maisons sont bâties?
ADRIEN. — Oui, mon papa.
M. DE VERTEUIL. — Compare Icurspois au lard avec les ragoûts qui couvrent nos tables ; leurs camisoles de bure avec nos habits de soie étincelans de paillettes d'or et d'argent ; leurs chaumières étroites avec nos vastes hôtels, tu verras combien peu toutes ces choses se ressemblent ; et cependant leur objet est exaclement le même. Être nourris, vêtus et logés, est tout ce que nous avons eu vue , aussi bien que le paysan.
ADRIEN. — Oui, sans doute ; mais nous y réussissons beaucoup mieux.
M. DE VERTEUIL. — C'est-a-dire que nous y mettons beaucoup plus de façons.
T. III
Nous mangeons des choses beaucoup plus délicates, nous portons des habits plus riches, nous avons une demeure meublée plus élégamment ; mais si nous en sommes mieux pour cela , c'est un point qui n'est pas encore décidé.
ADRIEN. — Comment donc, mon papa?
M. DE VERTEUIL. — Ce que uous avons de plus que le paysan , nous donne, il est vrai , quelque plaisir ; mais ce n'est pas sans un mélange de peine. Songe combien ces jouissances demandent d'attentions et d'apprêts. PSous pourrions aisément nous épargner tout cet embarras en vivant à la manière champêtre. On peut se rassasier avec des pommes de terre aussi bien qu'avec des pâtiseries ; un habit de bure ou de serge est aussi commode qu'un habit de taffetas ou de velours ; et il n'est pas rare de trouver le laboureur, dans sa chaumière, un peu plus joyeux que le prince dans son palais.
ADRIEN. — Sans compter , mon papa , que nns plaisirs coûtent beaucoup plus que les siens.
M. DE VERTEUIL. — CommC UOUS avoHs
plus d'argent que lui, cela revient au même. Mais il y a ici une chose à remarquer. Le paysan est accoutumé à se contenter de si peu de chose , que si , par accident, il perd sa petite fortune, il ne lui faut que son travail journalier pour gagner de quoi pourvoir à tous ses besoins. Mais nous , qui avons si peu l'habitude du travail de nos mains, il nous serait impossible, si nous perdions tout notre argent, d'en gagner jamais assez à la sueur de notre front pour recommencer à vivre selon notre manière accoutumée, et eu cela nous serions infiniment plus a plaindre que le paysan. Le travail extraordinaire que nous serions obligés de nous imposer , serait au-dessus de nos forces ; au lieu que le paysan n'aurait à faire que le travail auquel ses forces sont exercées. ADRIEN. — Je vois que bien loin de ga-
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LE LIVKK I)K FAÎIILLU.
gner assez pour vivre daus notre aisance ordinaire , nous ne gagnerions pas même de quoi vivre comme lui.
M. DE A ERTEUiL. — H faudrait bien cependant nous condamner au même travail, si nous ne voulions pas être exposés à périr de misère et de faim.
ADRIEN. — Hélas! il n'est que trop vrai.
M. DE VERTEUIL. — Ce u'cst pas tout encore. Outre les revers qui menacent continuellement notre fortune, il arrive mille circonstances dans la vie où l'on ne peut, même à prix d'argent , se procurer mille choses friandes pour ses repas , un habit élégant et une demeure commode.
Par exemple , dans un voyage , la voiture peut se briser au millieu d'un mauvais chemin ; tu peux être obligé de quitter tes habits percés par la pluie , pour prendre ceux d'un paysan ; lu peux être réduit à manger un morceau de lard avec un morceau de pain bis , et à coucher dans
une grange délabrée. 11 est peu de voyageurs ou de gens de guerre a qui cela ne soit arrivé plus d'une fois. On ne peut donc mieux faire que de se préparer, dès sa jeunesse, à toutes les aventures. Avec cette habitude , on ne se trouve jamais embarrassé; et pourvu que l'on ait de quoi pourvoir à ses premiers ])esoins, on ne s'inquiète guère sur la manière dont ils sont satisfaits.
ADiiiEN. — Oui, mon papa, vous avez raison. Je vais commencer, dès ce jour même , à me passer des secours d'un autre pour me servir , et à me contenter de ce qui pourra suffire à mes plus pressantes nécessités. Je me trouverai ainsi fortifiéd'avance contre tout ce qui pourra m'arriver de fâcheux ; et si je me trouve jamais dans un de ces événemens dont vous venez de parler , je n'en serai pas plus iriste. Bien au contraire , je me souviendrai alors avec joie de l'entretien que nous venons d'avoir en ce moment.
LES AVANTAGES DE LA SOClÉTé.
M. DE VERTEUIL , ADRIEN , son fils.
M. DE VERTEUIL. — Adrien , te rappelles-tu quels sont les besoins généraux des hommes '?
ADRIEN. — Oui , mon papa ; c'est la nourriture, le vêlement etl'habitation.
M. DE VERTEUIL. — Tu te SOUvicUS
aussi que je t'ai fait remarquer qu'il est deux manières différentes de satisfaire ces besoins ; avec beaucoup d'apprêts et de dépenses, comme font les riches; simplement et avec peu d'embarras , comme font les gens de la campagne et les pauvres?
ADRIEN. — Je n'ai pas perdu un mot de ce que vous m'avez dit à ce sujet.
M. DE VERTEUIL. — Ce que jc ne t'ai pas dit encore, c'est qu'avec quelque simplicité qu'un paysan puisse se nourrir, se vêtir et se loger, ces premiers besoins n'ont pas laissé de lui coûter des peines infinies à satisfaire.
ADRIEN. — Vous m'étonnez, mon papa. Voyons cela par ordre , je vous prie. D'abord , pour sa nourriture, il me semble qu'un morceau de pain et quelques légumes n'exigent pas de grands soins.
M. DE VERTEUIL. — Ne voudrais-tu pas Y ajouter encore des fruits, du fromage , du beurre , et de temps en temps un verre de vin ?
ADRIEN. — Oh ! voyons donc , je vous prie.
LE i.lVlU'; UK lAMILL[i.
M. DE VEUTELIL. — Nc faut-il pas (ValKiid avoir labouré deux on trois lois son cliamp avant d'y jeter du grain? Ne faut-il pas avoir planté ses pommes de terre , semé ses raves et ses choux? Ne faut-il pas avoir élevé, greffé, taillé ses arbres et cultivé ses vignes? Ne faut-il pas avoir fait paître et avoir soigné ses vaches et ses brebis?
ADRIEN. — Voilà déjà bien du mal,
M. DE VERTECIL. — Ce u'est cucore que la première moitié de ses fatigues; car il faut ensuite cueillir ses fruits et ses légumes, moissonner son blé, le moudre et cuire la farine , vendanger ses raisins , les fouler, et mettre le vin en tonneaux, travailler son lait pour en faire du beurre et du fromage. Vois déjà combien de bras avec les siens ont été mis en mouvement pour apprêter le repas le plus sobre ! Tu n'as qu'à y ajouter une seule dragée, reste du repas du baptême de son dernier enfant; et voila des vaisseaux et des Qottes qui ont couru les mers, des milliers de nègres qui ont été réduits a l'esclavage , et jusqu'à des armées entières qui se sont égorgées pour sa table.
ADRIEN. — 0 mon papa ! passons vite h son habillement; j'espère quïl ne sera pas si meurtrier.
M. DE YERTEUiL, — Sou habillement est fort simple : mais quoique ses chemises soient plus grossières que les nôtres, ses Jiabits moins fins , ses souliers plus épais, il n'a fallu guère moins de peine pour tisser sa toile , fabriquer ses étoffes et tanner son cuir. Il a fallu, pour lui, comme pour nous , cultiver le lin , élever des brebis et du gros bétail.
ADRIEN, — J'en demeure d'accord, mon papa,
M. DE VERTECIL. — Quaut à SOU habitation , il a fallu encore , pour lui , comme pour nous , planter d'abord des forêts , pour y trouver , après bien des années , du bois propre 'a faire des poutres, des
solives et des planches. U a fallu forger le for, fondre le verre, et broyer les couleurs ; et ce n'est qu'après ces immenses travaux que le fermier a pu habiter sa chaumière, quelque simple que tu la supposes.
ADRIEN. — Je n'avais jamais pensé a tout cela.
M. DE VERTEUIL. — Tu vois combieu il a fallu de choses pour que le paysan pût satisfaire ses premiers besoins, ses besoins généraux qui lui sont communs avec tous les hommes : mais toutes ces choses lui ont-elles été données pour rien ?
ADRIEN. — Non , mon papa ; il a été obligé de les payer de son argent.
M. DE VERTEUIL. — Et cct argent, comment la-t-il gagné ?
ADRIEN. — Par son travail.
M, DE VERTEUIL. — Et qUCl CSt SOU
travail?
ADRIEN. — De labourer la terre.
M DE VERTEUIL. — Et pOUr SOU la-
bourage , ne lui faut-il pas toutes sortes d'instrumens , comme des charrues, des herses, des bêches, des pelles, des faux?
ADRIEN, — Oui, sans doute.
M. DE VERTEUIL. — C'est en cela que consistent ses besoins particuliers , c'està-dire ce qui lui est nécessaire comme laboureur ; et , comme tu le comprends sans peine , il lui faut encore beaucoup de travail pour se procurer l'argent nécessaire à l'acquisition de toutes ces choses.
ADRIEN. — u est vrai; mais il les a maintenant; et le voilà pourvu de tout ce qu'il lui faut,
M, DE VERTEUIL, — J'eQ COUVieUS.
Hélas ! ce n'est pas pour long-temps.
ADRIEN.— Commcntdonc, je vous prie?
M, DE VERTEUIL. — Parce que toutes ces choses se brisent et se dégradent par l'usage. Or, pour les renouveler ou pour les entretenir seulement en bon état, il en coûte presque autant qu'il en avait coûté d'abord pour les acheter.