‹ Le livre de familleChapitre 45 sur 197 · LE IJVRK DE I.U!IÎ.LE · texte numérisé non relu

LE IJVRK DE I.U!IÎ.LE

ADRIEN. — Je vais lui (loaner un moyen (l'épargner son argent.

M. DE vERTEUiL. — C'cst UH grand service que tu peux lui rendre. Quel est ce moyen, s'il te plaît?

ADRIEN. — C'est de fabriquer lui-même et de raccommoder ses outils , de faire ses vêtemens, de bâtir et de réparer sa maison . De cette manière , il n'aura jamais besoin des secours que les autres liri font payer. M. DE VERTEUIL. — Tu te trompcs, mon clier ami , car il ne peut faire toutes ces choses sans les avoir apprises. 11 faut donc qu'il les apprenne de ceux qui les savent, et qu'il les paie au moins poui leurs leçons.

ADRIEN. — Cela est juste.

M. DE VERTEUIL. — Mais quaud il aurait appris tout cela, et qu'il serait même parvenu à le faire aussi bien que ses maîtres, ce qui est un peu difficile à imaginer , il serait encore bien embarrassé dans cette foule d'opérations. Plus il saurait àe choses , moins il pourrait tirer parti de son savoir.

ADRIEN. — Comment cela , s'il vous plaît?

M. DE VERTEUIL. — C'cst qiic s'il était seul a labourer sa terre , à recueillir ses légumes et son blé , a mener paître ses troupeaux, à faire cuire son pain, à coudre ses vêtemens , à réparer sa maison, à forger ses outils , il ne saurait guère par où commencer , et il ne trouverait jamais assez de temps pour des occupations aussi nombreuses.

ADRIEN. — En effet , je commence à le craindre.

M. DE VERTEUIL. — D'aillcurs , ne peut-il pas arriver, tandis qu'il est au plus fort de sa moisson ou de sa vendange , que ses habits se déchirent, que ïes outils se brisent , ou qu'un ouragan <'mporte son toit?

ADRIEN. — Hélas! oui.

M. DE VERTEUIL. — Il faudra douc alors qu'il suspende sa récolle, et laisse perdre son blé ou son vin , ou qu'il aille sans vêtemens, ou qu'il dorme dans une maison ouverte de tous côtés à la pluie, ou qu'il travaille avec un outil brisé, ce qui certainement n'avancerait pas sa besogne ?

ADRIEN. — Vous avez raison , mon papa; je retire le conseil que je voulais lui donner. Il ne vaut pas grand'chose.

M. DE VERTEUIL. — Tu uic sauvcs la peifle de t'en dire mon opinion. Tu vois par-là, mon ami, qu'un homme qui voudrait agir sans le secours des autres , et se procurer par ses seuls moyens tout ce qui lui est nécessaire, serait fort embarrassé , et qu'il ne pourrait même en venir à bout.

ADRIEN. — Oui , mon papa; j'en conviens pleinement.

M. DE VERTEUIL. — Nous vcrrous comment il devrait s'y prendre dans une pareille circonstance.

Ce paysan , frappé de tous les embarras qu'il éprouve , en voulant se passer des secours d' autrui , en vient tôt ou tard à faire cette réflexion : Nous sommes ici beaucoup d'hommes rassemblés ; nous n'avons qu'à nous aider mutuellement , et la peine eu sera plus légère pour tout le monde. Il court aussitôt rassembler ses voisins , et leur dit : Mes amis , je ne m'entends pas mal, comme vous le savez, à cultiver la terre. Je ferai venir du grain pour vous tous , à condition que l'un de vous me cuise du pain , qu'un autre me fasse mes vêtemens, que celui-ci forge mes outils , que celui-là répare ma maison quand elle menace ruine. Ce que chacun de vous fera pour moi , il pourra le faire aussi pour tous les autres. Ainsi chacun n'aura besoin d'apprendre qu'un seul métier , il n'aura qu'une sorte d'ouvrage à faire , et il pourra s'en occuper constamment , sans être détourné par

i,E î.ivaii m; iamille.

(raiiUes travaux étrangers a son indiisirie. Voyez ; consultez-vous.

ADRIEN. — Oh ! je crois deviner leur léponsc.

M. DE VERTEUIL. — En cffet , iinc l»roposition aussi raisonnable ne peut manquer de réunir tous les suffrages, l'ous s'écrient ensemble : Oui , oui , il faut nous aider les uns les autres , et nous partager les différeus travaux , comme notre voisin le laboureur vient de nous le proposer. Chaque chose eu ira beaucoup mieux , et se fera plus commodément par tout le monde.

ADRIEN. — Ah ! je suis bien charmé de leur voir prendre ce parti.

M. DE VERTEUIL. — lls uc tardent pas long-temps à en ressentir les avantages. Si l'habit du laboureur vient à se déchirer , tandis qu'il est occupé à faire sa moisson, il n'a besoin que de passer chez le tailleur , et celui-ci lui raccommode son habit , ou lui en fait un tout neuf , tandis que le laboureur continue de recueillir son blé. De même encore , s'il survient un orage qui endommage sa maison, il fait venir le couvreur, qui répare cet accident , sans qu'il ait besoin de suspendre le travail pressant de sa récolte. De leur côté , le tailleur et le couvreur ne sont pas obligés de quitter leur ouvrage pour aller cultiver la terre et faire venir le blé dont ils ont besoin pour nourrir leur famille , parce qu'ils savent que leur voisin le laboureur se charge de ce soin , tandis qu'ils sont occupés de son toit et de son habit.

ADRIEN. — Voilà qui s'arrange à merveille pour chacun en particulier.

M. DE VERTEUIL. — Ajoutc à ccla quc tous les ouvrages sont beaucoup mieux faits , parce que chacun n'ayant besoin d'apprendre qu'un seul métier , et s'y adonnant entièrement , il en prend une connaissance plus étendue et l'exerce a\ec une plus grande facilité: au lieu

<ltie l'on ne fait jamais , ni si parfaitement ni si vite une chose dont on ne s'occupe que par intervalles , et qui est confondue avec d'autres travaux. Tu vois par-laïque tout le monde gagne à cet arrangement, puisque l'un fait plus d'ouvrage, et que les autres le reçoivent mieux conditionné.

ADRIEN. — Il n'y a pas le moindre mot a dire contre cette disposition.

M. DE VERTEUIL. — Tucompreiidsbien maintenant , mon ûls , que lorsque les hommes se sont ainsi partagé leurs travaux, celui qui ne sait faire venir que du grain , et celui qui ne sait faire que des habits , ont nécessairement besoin que l'un consomme les fruits du travail de l'autre.

ADRIEN. — Oh ! sans doute, mon papa ; car si le tailleur ne mangeait pas les grains du paysan, et que celui-ci ne fit pas faire d'habits au tailleur , le métier ne serait bon pour aucun des deux.

M. DE VERTEUIL. — Ta Tcmarquc est extrêmement juste.

ADRIEN. — Heureusement ils ont un bon parti a prendre , et je puis leur en faire la leçon par mon exemple. Lorsque j'ai fait un grand nombre de dessins , j'en troque une partie avec mes sœurs , contre une bourse ou des jarretières de leur façon. Ainsi le paysan e( le tailleur peuvent troquer ensemble comme nous.

M. DE VERTEUIL. — C'cst CC qu'ils

feraient effectivement, si l'on n'avait imaginé une chose encore plus commode, et que je t'expliquerai dans un autre entretien. J'ai maintenant, mon fds, à te faire une question qui tient plus étroitement au sujet de notre conversation.

ADRIEN. — Voyons, mon papa, si je serai en état de vous répondre.

M. DE VERTEUIL. — Lcquel dcs deux genres de vie te paraît le plus agréable pour les hommes, de se mêler quelquefois ensemble pour se communiquer leurs

pensées et leurs sentimens , ou de rester toujours solitaires, sans former aucune liaison les uns avec les autres?

ADRIEN. — Si j'en juge d'après moimême, j'aurai bientôt décidé. Je me plais souvent à me voir seul , pour en être plus appliqué a mes études; mais je ne voudrais pas que cette retraite durât toute la journée ; et lorsque j'ai fini mes devoirs , j'aime a me retrouver avec mon petit frère, avec mes sœurs et mes amis.

M. DE vERTEUiL. — Tu as Licu laison^ car vous pouvez alors jouer les uns avec les autres, ou aller vous promener de compagnie, ou travailler ensemble dans le jardin. Mais s'il vous fallait toujours prendre séparément vos plaisirs, comme vous prenez vos leçons , je conçois que vous en seriez bientôt dégoiités.

ADRIEN. — Oh! c'est bien vrai, mon papa.

M. DE VERTEUIL. — 11 cu cst exactement de même pour les hommes. Nous venons de voir qu'ils trouvent beaucoup d'avantages à travailler de concert pour leurs besoins mutuels. Us trouvent aussi, comme toi , une jouissance plus douce à prendre ensemble leur récréation et leurs plaisirs.

ADRIEN. — La preuve en est qu'on n'a jamais vu rire quelqu'un lorsqu'il est seul.

M. DE VERTEDIL. — Ce penchant qui porte les hommes a se rechercher pour vivre les uns avec les autres, pour goûter leurs amusemens en commun , pour se partager entre eux leurs travaux , se nomme sociabilité ; et l'assemblage des hommes qui se réunissent dans cet objet, se nomme société. En recueillant tout ce que nous avons dit jusqu'à présent dans cet entretien , tu peux juger combien ce sentiment de sociabilité est un don précieux pour les hommes, cl combien l'éta-

blissement des sociétés leur est avantageux. Par-là ils sont tous en état, nonseulement de se procurer les uns les autres tout ce qu'il leur faut pour satisfaire aux besoins ordinaires de la vie , par uu travail plus facile et plus parfait , mais encore dans les intervalles de leurs occupations, ils peuvent se délasser de la manière la plus agréable, et goûter ensemble mille sensations délicieuses , auxquelles ils deviennent plus sensibles en les partageant. Celui qui voudrait vivre à l'écart et travailler seul pour lui-môme, pourrait à peine se construire une mauvaise cabane, où il serait bientôt réduit à périr de tristesse et d'ennui , tandis que les hommes, en se réunissant, bâtissent des villes magnifiques où ils vivent ensemble au milieu de l'abondance et des plaisirs. Le sauvage errant au hasard dans les forêts est obligé de se contenter , pour sa nourriture, de fruits agrestes, d'écorces et de racines : il n'a, pour se garantir de la fraîcheur humide des nuits et des glaces de l'hiver , que la peau de quelque bête féroce , dont il ne sait pas même se revêtir. L'homme civilisé, au contraire, force la nature à lui fournir les fruits les plus abondans et les alimens les plus sains , qu'il fait préparer de la manière la plus flatteuse pour son goût. Il se fabrique des étoffes chaudes , légères et moelleuses, qu'il fait varier pour toutes les températures et toutes les saisons. Que serait-ce encore si je te parlais de tous les arts agréables que la société seule a su lui faire inventer, pour charmer ses sens et pour amuser son imagination ! de ces nobles connaissances qui fortifient sa raison, élèvent son arae, agrandissent son génie, lui font parcourir, en un instant, de la pensée, la terre, les mers et les cieux , et remplir en quelque sorte de luimême toute l'immensité de l'univers !

LE LIVKK Dli FAMILI.K.

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