RICHESSES, CAPITAL, INTERETS
M. DE VERTEUIL, ADRIEN, son fils.
M. DE VERTEUIL. — Je t'ai parlé plus d'une fois , Adrien , de gens qui ont de grandes richesses, et qui possèdent de grands biens. Je vais te dire maintenant en quoi consisten t ces biens et ces richesses, et comment on parvient aies acquérir. Le premier de tous les moyens que l'on peut employer pour s'enrichir , est de travailler de ses mains. Ainsi, par exemple, le laboureur cultive de ses mains son champ, et le jardinier ses arbres et son potager ; l'un pour en retirer du grain, l'autre des fruits et des herbages, qu'ils vendent tous deux à ceux qui en ont besoin. Les personnes qui sont sous leurs ordres travaillent aussi de leurs mains, pour recevoir d'eux chaque jour le prix de leur travail. C'est de même ce que font les charpentiers , les maçons , les menuisiers, les orfèvres , les serruriers , et ceux qui font de la toile ou des étoffes de laine , de coton et de soie, que l'on appelle fabricaus. Ils travaillent tous de leurs mains, eux et leurs ouvriers, pour gagner de Targeut par leur travail.
ADRIEN. — Et c'est avec cet argent qu'ils achètent tout ce qu'il leur faut pour vivre , n'est-ce pas ?
M. DE VERTEUIL. — Oui , mOD fîls.
Ceux qui dépensent chaque jour ce qu'il gagnent par leur travail , sont obligés de travailler sans cesse, et ne deviennent,
autant que cela dure, ni plus riches, ni plus pauvres; mais ceux qui sont actifs , industrieux , économes , et qui font de petites réserves sur leur entretien journalier, ramassent l'argent quïis épargnent, pour s'en servir bientôt à en gagner davantage.
ADRIEN. — Et comment font-ils, mon papa?
M. DE VERTEUIL. — lls s'y prennent de différentes manières.
ADRIEN. — Oh ! voyons-en une, je vous prie.
M. DE VERTEUIL. — SuppOSOUS , par
exemple, qu'un homme qui fait de la toile , gagne chaque jour plus d'argent qu'il ne lui en faut pour ses besoins et pour ceux de sa famille. Lorsqu'il est parvenu à ramasser une petite somme de ses économies, il va chercher un garçon qui sache son métier , et qui veuille travailler auprès de lui , et il lui dit : Si vous voulez venir faire de la toile chez moi, je vous fournirai tout le fil dont vous aurez besoin , et je VOUS donnerai de plus tant de sous par jour pour votre peine; mais, a cotte condition , toute la toile que vous ferez m'appartiendra , et je pourrai la vendre à mou proflt.
ADRIEN. — Oh ! oui , mon papa , je comprends. C'est comme vous m'avez dit autrefois, que vous avez fait avec Louis le jardinier, pour l'entretien de votre jardin.
4 os
LE MVnE UK FAMILLE.
M. DE VEUTELIL. — C'esl exaclemeiU la même chose, mon fils. Lorsque la convention est acceptée, cet homme, que l'on appelle maître , parce que le garçon travaille sous ses ordres , lui donne de la toile à faire , et la revend ensuite un peu plus d'argent qu'il ne lui en coûte pour payer le fil et le garçon, et ce surplus est son gain. Ainsi il gagne de l'argent, non-seulement avec la toile qu'il fait lui-même, mais encore avec celle que son garçon lui fait. Son entretien cependant ne lui coûte pas plus , et ainsi il amasse encore plus d'argent qu'il ne faisait auparavant.
ADRIEN. — Oui, mon papa, cela est clair; mais cet argent, qu'en fait-il?
M. DE VERTEUIL. — S'il u'a pas une manière plus avantageuse de l'employer, il s'en sert pour mettre un plus grand nombre d'ouvriers au travail , et pour gagner ainsi encore plus d'argent. De cette fnçon , plus il va , plus il fait travailler de bras pour son compte, et par conséquent plus il s'enrichit.
ADRIEN. — Mais, mon papa, en travaillant pour eux-mêmes , les ouvriers ne gagneraient-ils pas plus d'argent que le maître ne leur en donne?
M. DE VERTEDIL. — Oui , SaUS doutC ,
mon fils, puisque le maître a la plus glande partie du produit de leur travail ; mais les ouvriers ne sont pas en état de travailler pour leur compte.
ADRIEN. — Et pourquoi donc, je vous prie ?
M. DE VERTEUIL. — Pour faire de la toile , il faut du fil , un métier et des outils; il faut encore prendre à loyer une maison, et tout cela coûte de l'argent. Mais ceux qui louent leur travail a la journée n'ont point d'argent, et par conséquent ils sont iiors d'élal de faire toutes les dépenses nécessaires pour s'établir. 11 faut donc qu'ils aillent travailler chez ceux qui peuvent faire ces dépenses, et cest ceux-'.i
qui ont le produit de leur travail , en leur payant chaque jour le prix de leur journée pour les faire subsister.
ADRIEN. — Les pauvres gens , que je les plains!
M. DE VERTEUIL. — Et moi aussi , mon fils. Mais il ont au moins l'espérance de parvenir , par leur économie , à se faire à leur tour un petit établissement ?
ADRIEN. — 11 est vrai, puisque les maîtres ont commencé comme eux.
M. DE VERTEUIL. — Ce quc je t'ai dit du tisserand , tu sens à merveille que cela s'étend à tous les autres fabricans , quel que soit leur métier. Le second moyen de gagner de l'argent est le commerce que l'on fait aussi de diverses manières. Par exemple, on commence par acheter quelques marchandises , que l'on revend avec un peu de profit.
ADRIEN. — Oui, mon papa; comme ces petits marchands qui courent les rues.
M. DE VERTEUIL. — Eh bien , mon fils , lorsqu'un de ces petits marchands dont tu parles gagne chaque jour assez pour n'avoir pas besoin de l'employer en entier a sa subsistance et à son entretien, il emploie le surplus à acheter plus de marchandises qu'auparavant , et alors il fait d'autant plus de profit qu'il achète et revend davantage. En étendant ainsi peu à peu son commerce, plus il va, plus il s'enrichit; et il y a un grand nombre d'exemples de ces petits marchands qui sont devenus à la fin les plus riches particuliers de leur pays.
ADRIEN. — Mais, mon papa, lorsqu'ils sont devenus riches, que font-ils de cet argent? le dépensent-ils?
M. DE VERTEUIL. — Ccuxquisout sagcs ne le dépensent pas tout. Ils font, à la vérité , beaucoup plus de dépenses , lorsqu'ils sont riches, qu'ils n'en faisaient h)isqu'ils étaient pauvres, mais il y a aussi beaucoup de gens qui gagnent plus a faire le commerce ou a cultiver les
Li; 1,IVI!K l)i: lA.MlM.r..
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Icrros, ou li fuiro liav;iillor ilos ouvriers dans leurs lubriques, quïls ue sauraient en dépenser en vivant avec la plus grande aisance.
ADHiEN. — Que peuvent-ils donc faire de ce surplus, à moins de le garder dans leurs coffres ?
M. DE vERTEL-iL. — Dans Icurs coffres!
il ne leur rapporterait rien; ils ne l'y gardent qii^en attendant l'occasion de s'en servir avec avantage , en le plaçant de manière qu'il leur rapporte im nouveau profit,
ADRIEN. — Et comment le placent-ils?
M. DE VERTEUIL. — Us pCUVeUt le
faire encore de diverses manières. Par exemple, ils achètent la maison où ils demeurent, ou d'autres maisons quils louent pour une certaine somme d'argent par an ; et cette somme accroît encore leurs richesses, s'ils ne préfèrent pas de s'en servir pour augmenter leur dépense. Lorsqu'ils ne veulent pas acheter de maison, ou qu'ils en possèdent assez, ils achètent des pièces de terre. Ils les font cultiver a leur profit, ou, s'ils veulent s'épargner ce soin , ils ne manquent pas de fermiers qui les prennent en ferme, moyennant une certaine somme qu'ils leur paient par an.
ADRiEX. — Et pourquoi les fermiers prennent-ils ces terres en ferme?
M. DE VERTEUIL. — Pour Ics cultivcr et Y faire venir du blé ou bien pour y faire nourrir du bétail, si ces terres sont en prairies. De l'une ou de l'autre de ces manières les fermiers gagnent plus d'argent qu'ils n'en donnent pour le prix de leur ferme. Ce prix annuel que le maître de la terre reçoit grossit ses revenus, et |)ar conséquent sa richesse ; et quoiqu'il ait affermé cette terre, il en conserve la propriété, parce que c'est seulement son usage qu'il cède au laboureur, pour le prix que celui-ci lui en donne tous les
ans, pendant un certain nombre d'années dont ils sont convenus.
AiîRiEX. — Et lorsque ce nombre d'aîinées s'est écoulé, mon papa?
M. DE VERTEUIL. — Aloi's le maître de la terre peut en faire ce qu'il lui plaît, c cst-à-dire la cultiver lui-même, ou la donner une se(;onde fois en ferme au même fermier, ou prendre un autre fermier qui lui en donne davantage.
ADRIEN. — Mais si , avant ce temps , un second lui en présentait un meilleur prix, est-ce qu'il ne pourrait pas l'accepter ?
M. DE VERTEUIL. — NOU , SaDS doUtC,
mon fils. Le fermier, eu faisant un bail, c'est-à-dire en faisant un traité avec le maître de la terre , pour eu jouir pendant un certain nombre d'années déterminé, a dû être assuré que pendant tout ce temps il ne serait pas troublé dans sa jouissance. C'est dans cette assurance qu'il sème , qu'il plante, qu'il défriche; et il ne serait pas juste, lorsqu'il aurait fait toutes ces amélioralions, qu'un autre survînt pour en profiler.
ADRIEN. — Oui , vous avcz raison .
mon papa.
M. DE VKRTEUIL. — Reveuous QU propriétaire de la terre. Aussi long- temps qu il en reste possesseur, c'est-à-dire qu'il ne la revend pas à un autre , sa riches.se s'accroît tous les ans de la somme que son fermier lui paie.
ADRIEN, — Oui; mais si son fermier ne le paie pas ?
M. DE VERTEUIL. — Il sc garde bien d'y manquer; car, en ce cas, il serait exposé à voir vendre tous ses meubles et tous ses outils, au profit du maîlre de la terre, et même à voir casser son bail.
ADRIEN. — Oh ! je sens que cela doit le rendre exact à ses paiemens.
M. DE VERTEUIL. — Il cst eiicorc uuo autre manière de faire usage de son aruenl . ou . comme on dit , de le placer, eu
sorte qu'il rapporte un certain profit, sans avoir besoin d'aclieter ni terres ni maisons , ni d'établir des fabriques , ou de faire le commerce.
Lorsqu'on veut acheter une maison ou une terre , ou que l'on veut étendre davantage son commerce ou ses fabriques , et que l'on n'a pas assez d'argent pour cela, alors on cherclie quelquun qni ait de l'argent h placer. Si une telle personne vient à savoir que moi, par exemple, j"ai une certaine somme oisive dans mes coffres, elle vient me trouver, et me dit : Si vous voulez me prêter mille écus pour tel nombre d'années (cinq ans, si tu veux), je vous donnerai chaque année cinquante écus , et au bout des cinq ans, je vous rendrai vos mille écus tout entiers. Si je consens à cette proposition , parce que la personne me paraît honnête et en état de me payer, je lui compte la somme. En la recevant, elle me donne en échange un papier où elle déclare avoir emprunté de moi mille écus , pour lesquels elle s'oblige de me donner cinquante écus chaque année, et de me rendre mes mille écus en entier au bout de cinq ans. Elle met sa signature au bas de ce papier ; et c'est ce qu'on appelle un billet ou une obligation. La somme que je lui prête s'appelle capital , et les cinquante écus qu'elle me donne chaque année, s'appellent rente ou intérêts.
ADRIEN. — 11 me semble , mon papa , que cette personne ne gagne pas beaucoup à ce marché.
M. DE vERTEuiL. — Pourquoi le pensestu , mon fils ? c'est sans doute parce qu'elle ne reçoit que mille écus , et que , pour •cette somme, elle me donne d'abord cinquante écus tous les ans , et qu'au bout de cinq années , elle n'en est pas moins obligée de me rendre mes mille écus tout entiers.
ADRIEN, — Oui , vraiment ; n'est-ce pas une duperie de sa part?
M. DE VERTEUIL. — IVou , pas autaut que tu pourrais l'imaginer. Elle y gagne plus que moi , peut-être.
ADRIEN. — Et comment cela, je vous prie ?
M. DE VERTEUIL. — C'cst qu'elle n'emprunte ces mille écus que pour les employer d'une manière qui lui rapporte , tous les ans , au-del'a des cinquante écus qu'elle me donne. Si elle achète, par exemple, pour cette somme, une pièce déterre, qu'elle trouve à affermer soixante écus, tu vois déj'a que c'est dix écus qu'elle gagne; mais si elle met ces mille écus dans son commerce ou dans ses fabriques, elle peut aisément gagner beaucoup davantage, lorsque ses affaires vont bien. Il n'y a donc pas de perte pour elle , mais souvent, au contraire, un très-grand profit à me donner cinquante écus par an de mes mille écus.
ADRIEN. — Mais , mon papa , est-il bien honnête de prêter de l'argent à quelqu'un pour en tirer du profit? g M. DE VERTEUIL. — Pourquoi non , ^ mon fils? Nous avons vu l'autre jour que l'argent était le signe repre'sentatif de toutes les valeurs. Une somme de raille écus représente donc un champ que j'achèterais à ce prix. Or, si je puis honnêtement affermer un champ que j'achète , ne puis-je pas de même affermer, pour ainsi dire, l'argent avec lequel je l'aurais acheté?
ADRIEN. — En effet, l'un vaut l'autre.
M. DE VERTEUIL. — Lors douc qu'uuo personne désire que je lui prête mes mille écus, dont j'aurais pu faire usage moimême, il est juste qu'elle me donne tous les ans une rente qui réponde à ce que ces mille écus m'auraient rapporté si je les avais employés comme elle; autrement je serais un insensé de me priver, sans aucun dédommagement,d'une somme qui m'aurait rapporté un revenu honnête, pour la mettre entre les mains d'une autre
Lli LI\RE DK FAMILLE.
pcrsoiuio qui s'en ferait elle-même un revenu.
AURiE.N. — Oli! c'est clair.
M. DE vERTEUiL — Je piiis Cependant renoncer à recneiiiir le fruit d'un argent aequis par mon travail , ou ménagé par mou économie, lorsqu'il s'agit d'obliger un ami , ou de secourir un malheureux qui peut se tirer d'embarras par ce moyen . C'est alors que je me reprocherais de recevoir l'intérêt de l'argent que je leur aurais prêté, puisque j'aurais déj'a trouvé cet intérêt dans la satisfaction que mon cœur éprouve à les obliger. Mais si un étranger m'emprunte pour s'eurichir, n'est-il pas raisonnable qu'il me donne une partie du gain qu'il fait avec mon argent, pour me tenir lieu du gain que j'aurais pu faire moi-même si je l'avais employé ?
ADKiEX. — Rien de plus juste, mon papa. Mais n'est-il pas d'autres moyens de placer son argent"?
M. DE VERTELIL. — 11 en cst uu aulrc encore, que je veux te dire; mais pour que tu puisses mieux le comprendre ; il est nécessaire de te parler auparavant d'un autre objet dont il importe que tu sois instruit. Tu as souvent entendu dire, surtout pendant ces derniers temps, que l'état est obligé de faire beaucoup de dépenses, et que tous les citoyens, pour fournir à ces dépenses, paient différentes impositions?
ADRIEN. — Oui, mon papa.
M. DE VERTELIL. — Daus uu état bien administré, ces impositions ne s'élèvent qu'a la somme justement nécessaire pour les frais de l'administration , ou seulement à quelque chose de plus, que l'on tient en réserve pour parer à des événemens imprévus.
ADRIEN. — Et quels peuvent être ces événemens imprévus, je vous prie?
M. DE VERTELIL. — Je me bornerai à te citer celui du moment : la crainte
d'une guerre qui nous oblige de faire des préparatifs pour n'être pas surpris.
ADRIEN. — Oui , je comprends.
M. DE VERTELIL. — Mais quand la guerre arrive en effet . alors l'état se trouve avoir besoin de plus d'argent que les impôts n'en rapportent, et il a besoin de très-fortes sommes 'a la fois. Dans une pareille circonstance, où il n'est pas possible d'établir tout de suite de nouvelles impositions , l'état dit aux citoyens : Si vous voulez me prêter de l'argent pour lever des troupes . armer des vaisseaux , et pourvoir "a tous les besoins de la guerre alors, sur les nouveaux impôts qu'il faudra établir pour la dépense extraordinaire que la guerre va occasioner , je vous paierai, tous les ans, cinquante francs pour chaque soiuuie de mille livres que vous me prêterez, et cela, jusqu'à ce que les nouveaux impôts et mes économies m'aient mis en état de vous payer en entier la somme que vous m'aurez prêtée.
ADRIEN. — Oui , oui , je conçois à merveille. L'état fait alors comme le particulier dont vous me parliez, et qui emprunte l'argent qui lui manque pour faire aller ses affaires.
M. DE VERTEUIL — C'cst justement la même chose. Aussi l'état donne-t-il , de même que ce particulier , des billets ou obligations 'a celui qui lui prête son argent. Aussi , pour chaque somme de mille livres que je prête à r('tat , il me donne un billet dans lequel il déclare qu'il a reçu de moi la somme de mille livres, et que, pour cette somme, il me paiera à moi , ou à telle autre personne à qui j'aurai cédé mon droit , cinquante livres d'intérêt par an , jusqu'à ce qu il m'ait rendu en entier la somme que je lui ai prêtée.
ADRIEN. — Un mot d'explication , mon papa , je vous prie. Vous dites qu'il pa'era ces cinquante libres d'intérêt à telle autre personne à qui vous aurez cédé
I,Ë LlVni; OK FAMILLE.
votre droit ? je ne comprends pos bien | eela. , j
M. DE VEUTEUIL. — Je vais te l'expliquer. Avec le billet d'état que j'ai reçu pour la somme que j'ai prêtée , je puis aller tous les ans demander aux payeurs des rentes de l'état, la somme de cinquante livres d'intérêt, pour l'année qui vient de s'écouler ; mais je ne puis redemander, lorsque je le veux , le capital de mille livres que j'ai prêté , parce que l'état n'a pas toujours assez d'argent en caisse pour rembourser les sommes qu'il a empruntées , au moment précis où les prêteurs voudraient les ravoir. 11 faut attendre le terme donton est convenu.
ADRIEN. — Voila qui est fort incommode, mon papa, de ne pouvoir pas ravoir son arj^ent lorsqu'on en a besoin.
M. DE VERTELIL. — Cela cst vrai , mou fils ; mais lorsqu'on a prêté de l'argent jusqu'à une certaine époque, on devrait savoir qu'on n'en serait pas remboursé avant ce temps.
ADRIEN. — Cela ne laisse pas cependant d'être fâcheux; car on pourrait mourir de faim avec son chiffon de papier.
M. DE vERTEuiL. Rassuro-toi, mon ami.
11 est heureusement une autre manière de ravoir son argent lorsqu'on le désire ; ce qui revient au même.
ADRIEN. — Ah! tant mieux. Mais comment donc faire en pareil cas ?
M. DE VERTEUIL. — Aussitôt quc j'ai besoin des mille livres que j'ai prêtées a l'état, je vais trouver la première personne qui a de l'argent a placer , et je lui dis : Voici une obligation par laquelle l'état reconnaît me devoir la somme de mille livres de capital , avec cinquante livres d'intérêt par an. Si vous voulez me rembourser les mille livres , et me payer l'intérêt échu jusqu'à ce jour , je vais vous céder l'obligation. De cette manière, vous pourrez, à la fin de chaque année, aller
toucher a ma place , du payeur des rentes, les cinquante livres d'intérêt annuel ; et lorsque le temps que l'état a pris pour s'acquitter du capital sera arrivé , c'est à vous qu'il le remboursera , puisque je vous transporte mon droit. Cette personne accepte avec plaisir ma proposition , parce qu'elle trouve ainsi le moyen do tirer l'intérêt du capital qui était oisif dans ses coffres , et que si elle vient h avoir besoin de son argent, elle pourra faire avec une autre personne ce que je viens de faire avec elle. C'est ainsi que les obligations passent de main en main , jusqu'au moment où l'état les rembourse. ADRIEN. — Rien de plus commode , en effet.
M. DE VERTEUIL. — ReveMous maintenant a notre premier objet. Tu peux comprendre , d'après tout ce que nous avons dit , que celui qui a des terres , des maisons et des obligations dont il retire un revenu annuel , et qui , au lieu de dépenser tout ce revenu , en réserve une partie pour acheter encore d'autres terres, d'autres maisons et d'autres obligations, doit d'année en année devenir plus riche. ADRIEN. — Cela est clair.
M. DE VERTEUIL. — Sa riclicsse s'accroît ainsi , quoiqu'il ne travaille pas de ses mains pour gagner de l'argent , quoiqu'il n'établisse pas de fabriques , ou qu'il ne fasse pas de commerce, parce que l'excédant de son revenu sur sa dépense grossit tous les ans son capital , et que son capital, en grossissant, augmente chaque année son revenu.
ADRIEN. — 11 n'est rien de si aisé à concevoir.
M. DE VERTEUIL. — La ricliesse de cet homme s'accroît encore davantage, s'il exerce ses talens en qualité d'avocat ou de notaire, ou s'il a quelque emploi pour lequel il reçoive des appointemens : plus il gagne dans ses fonctions, plus il économise sur ses revenus.
LE LIMlli 1)K l'AMlLLE.
AnuiEN. — Et par consé(|uent, plus il pciil s'enrichir. Je ne m'élonne pas s'il y a des gens qui possèdent laul de biens.
M. DE vERTEUii.. — Il cst vrai. Il y en a d'antres, au contraire, qui aiment niienx dépenser tout leur revenu , et ceux- Ta ne deviennent ni plus pauvres, ni plus riches ; mais leur fortune reste toujours dans le même état.
ADRiEJN. — A la bonne heure.
M. DE vERTETjiL. — D'autres enfin dépensent plus qu ils n'ont de revenus , sans rien gagner d'ailleurs pour réparer la brèche qu'ils font ainsi chaque année à leur capital. Ceux-là , comme tu le sens à merveille , plus ils vont , et plus ils deviennent pauvres ; et ils finissent souvent par souffrir le besoin dans leur vieillesse , après avoir joui de l'aisance dans leurs premières années.
ADRIEN. — Voila de grands fous, ce me semble.
M. DE VERTEUiL. — Oui , sans doute, mon fils , et ils méritent bien leur sort ; mais leurs pauvres enfans, que je les plains ! 11 aurait bien mieux valu pour eux qu'ils fussent nés dans la pauvreté?
ADRIEN. — Pourquoi donc , mon papa, je vous prie ?
M. DE VERTEuiL. — Loisque les parens viennent à mourir, ils laissent tous les biens qu'ils possèdent à leurs enfans, qui les partagent entre eux ; mais lorsque les parens ont dissipé leurs biens, ils ne peuvent rien laisser à leurs enfaus, qui sont alors aussi pauvres que les parens l'étaient avant de mourir. 11 faut donc que ces enfans se livrent au travail le plus pénible, pour avoir de quoi vivre; et cela leur est d'autant plus dur, qu'ils n'y sont pas accoutumés, et qu'au lieu d'avoir appris quelque métier pour gagner leur vie , ils ont , au contraire, été nourris dans la mollesse , tandis que leurs parens jouissaient d'une fortune aisée. Tu vois
T. III
donc que ces pauvres enfans sont plus malheureux de leur bonheur passé , qu'ils ne le seraient d'être nés dans 1?^ misère, parce qu'alors du moins ils auraient appris de bonne heure à mener une vie dure et à gagner leur pain.
ADRIEN. — Oui , cela n'est que trop vrai , mon papa ; mais lorsque les parens sont riches , les enfans sont-ils riches aussi ?
M. DE VERTEDiL. — Cela n"arrive pas toujours. Si des parens n'ont qu'un seul enfant, cet enfant, eu héritant de leurs biens, est lui seul aussi riche que son père et sa mère l'étaient ensemble. S'il y a deux enfans , ils partagent la succession, et chacun d'eux est alors aussi riche que leur père et leur mère l'étaient séparément; mais s'ils sont quatre, cinq, huit, dix enfans , ou môme davantage , il se trouve, par le partage des biens, que chacun des enfans n'a qu'un quart, qu'un cinquième, un huitième, un dixième, ou moins encore, de ce que leurs parens possédaient ensemble. C'est ainsi qu'il arrive souvent que les enfans de parens très-riches, ne sont pas riches eux-mêmes, lorsque les parens n'ont pas travaillé à accroître leurs biens en proportion de leur famille ; car si le père et la mère avaient ensemble dix mille livres de rente, et qu'ils aient laissé dix enfans , chacun des enfans n'a plus que mille livres de rente pour sa portion ; ce qui fait, comme tu le vois, une très-grande différence.
ADRIEN. — Et que font alors ces enfans, mon papa?
M. DE VERTEuiL. — Ils cherchent , chacun de son côté , à se faire un état. L'un se retire "a la campagne , et vit du produit de ses terres ; l'autre établit une manufacture ; celui-ci se met dans le commerce; celui-là entre dans la robe ou dans le service militaire; les autres enfin cherchent à obtenir des eniplois. Ainsi chacun d'eux travaille à se tirer d'afaire.
et quelquefois ils deviennent tous aussi riches que 1 étaient leurs parens.
ADRIEN. — Ils doivent avoir bien de la peine. 11 aurait bien mieux valu pour eux que chacun ftit d'abord assez à son aise pour n'être pas obligé de travailler.
M. DE VEUTEUIL. — Ils auraient peutêtre gagné a cet arrangement beaucoup moins que tu ne penses. Il y a beaucoup d'hommes qui, dès leur jeunesse, ont eu assez de fortune pour n'avoir eu besoin de rien faire , et qui se sont contentés de vivre du«ievenu de leurs maisons, de leurs terres et de leurs obligations, 11 semble, au premier coup d'oeil, qu'ils doivent être les personnes les plus heureuses de la terre; mais lorsqu'on y regarde de près , on voit que c'est justement parmi ces riches qui n'ont rien à faire, que se trouvent les êtres les plus maladifs, les plus tristes et les plus mécontens de leur état.
ADRIEN. — Et pourquoi donc, mon papa, je vous prie?
M. DE VERTEOiL. — D'abord, l'oisiveté dans laquelle ils croupissent, les rend lourds et fainéans; ensuite l'usage d'une nourriture friande et délicate affaiblit leur estomac : enfin , comme ils n'ont pas d'occupations fixes et nécessaires , ils ne savent, pendant la plus grande partie du jour , comment employer leur temps , et ils se voient dévorer par l'ennui , ce qui est le plus grand des malheurs.
ADRIEN. — En ce cas-la je les plains.
M. DE vERTEuiL. — Ou voit, au Contraire, que ceux qui sont forcés par la médiocrité de leur fortune de mener une vie simple et frugale, jouissent ordinairement d'une bonne santé ; que ceux qui ont un travail journalier qui les occupe, sont vifs , joyeux, ne s'ennuient jamais ; et que la pensée d'être utiles aux autres et a eux-mêmes par leurs travaux, leur donne une satisfaction intérieure que les Disifs ne connaissent pas, et dont ils ne
LE MVKK DE FAMIME.
peuvent môme se former une idée. Tu vois par-là, nîon fils, que pour vivre heureux, il s'agit moins d'être riche, que de savoir employer son temps. C'est une observation que je te prie de bien retenir, pour l'assurer toi-même de sa vérité dans tout le cours de ta vie.
ADRIEN. — Oh! oui, mon papa, je vous le promets.
M. DE VERTEUIL. — H y a eucore une autre chose* a remarquer dans ce que nous disions tout-a-l'heure.
ADRIEN. — Et quoi donc , je vous prie?
M, DE VERTEUIL, — Lorsqu'il y a beaucoup d'enfans dans une famille, il est tout naturel de prévoir que ces enfans seront infiniment moins riches que leurs parens.
ADRIEN. — Oui, en effet; vous venez de me le démontrer.
M. DE VERTEUIL. — Lcs parcus , s'ils sont sages, doivent donc alors se garder avec soin d'accoutumer leurs enfans h mener une vie aussi aisée que celle qu'ils mènent eux-mêmes. Ils doivent, au contraire, leur faire prendre l'habitude du travail et de la frugalité : et les enfans , à qui l'on aura eu soin d'inspirer cette réflexion , sentiront d'eux-mêmes qu'une pareille éducation leur devient nécessaire.
ADRIEN. — Oh ! oui , sans doute ; m'en voila convaincu pour ma part.
M. DE VERTEUIL. — Une vic frugale et laborieuse n'est un malheur que pour ceux qui , dès leur enfance , ont été nourris dans la mollesse ; mais celui qui est accoutumé de bonne heure au travail et à la sobriété sait y trouver ses plus doux plaisirs. Une fortune modérée remplira son ambition, tandis qu'elle ne paraîtra aux autres qu'une situation indigente, dont ils n'auraient pas même le courage de chercher a sortir par l'exercice d'une sage industrie.
ADRIEN. — 0 les lâches !
M. DE VERTEUIL. — Tu IC VOis, mOU
.E LIVRE Dli FAMILLE.
ami , tout dépend de l'éducation j et c'est pour cela que les pères ne peuvent jamais veiller avec trop de soin sur les idées et les habitudes qu'ils voient prendre à leurs enfans , parce que c'est ordinairement h ces premières dispositions qu'est attaché le bonheur ou le malheur du reste de leur vie.
ADRIEN. — 0 mon papa ! veillez donc sur les miennes, je vous en conjure. Je m'abandonne entièrement à votre sage tendresse.
M. DE VERTEUiL , eti t' embrassant. — Oui, mon cher Adrien, j'en ferai mon devoir et mon plaisir. Je tâcherai surtout
de l'apprendre de bonne heure à ne pas craindre le travail , et a le contenter de la situation à laquelle la Providence te destine. Si elle est fortunée, l'esprit de modération que tu auras contracté dès l'enfance, te défendra contre le danger naturel d'abuser de la prospérité; si elle est sujette à quelques embarras, tu auras la patience et le courage nécessaires pour combattre et vaincre l'infortune ; les inspirations d'un cœur honnête le diront toujours le parti qu'il te faudra prendre, et tu ne pourras jamais manquer d'être intérieurement heui^eux, dans quelque état que tu puisses te trouver.
FIN UU LIVKF. UE l'AMJLLE.
BIBLIOTHEQUE DES VILLAGES
AUX HABIT ANS DE kA CAMPAGHE.
MES CilERS AMIS,
Tous les hommes répandus sur la surface de la terre ne forment qu'une grande famille , puisque la religion nous dit qu'ils, sont nés des mêmes parens. Ainsi, quoiqu'ils soient divisés en plusieurs peuplades , séparées les unes des autres par des montagnes , des déserts ou des mers immenses , ils doivent toujours se souvenir qu'ils ont eu une origine commune, et nourrir entre eux des sentimens de bieuveillance et de fraternité. Mais ceux qui vivent dans le même pays se tiennent encore de plus près les uns aux autres , qu'ils ne tiennent a ceux qui vivent dans des pays étrangers. La conformité de leurs lois, de leurs coutumes et de leur langage, les relations continuelles qu'ils ont ensemble , leur réunion dans la même enceinte ou sous le même toit, tout leur fournit un plus grand nombre de moyens de se rendre heureux par des secours mutuels, ce qui est l'objet de toute société qui se forme entre les hommes.
Sans ordre , aucune société ne peut subsister long-temps. Cet oidre est établi par
les lois, qui veulent que chacun respecte les droits de tous les autres, et remplisse envers eux tous les devoirs dont il est chargé, comme je vous l'expliquerai dans la suite. Ce n'est que dans cet accord universel , que tous les membres d'une société jouissent des avantages qu'ils ont recherchés en se réunissant. Plus la société est tranquille et heureuse , plus chacun de ceux qui la composent goiite en particulier de repos et de félicité. L'intérêt de chacun, pris séparément , est donc de contribuer, autant qu'il lui est possible, au bien commun, puisqu'en échange de sa contribution personnelle à la féli- < ité publique , il reçoit à la fois sa part (le la contribution de tous les autres.
Mon dessein est de vous développer ce grand principe, en vous montrant son application et ses effets dans ce qui se passe au sein d'une famille champêtre bien administrée par la prudence de ses chefs, dans un village heureux par la bonne intelligence de ses habitaus, et enfin dans un vaste empire, qui fleunl par la sagesse et la force des lois.