L'HEUREUX MENAGE
Une jeune famille qui commence à s'élever dans uu village, n'est d'abord composée que des pareus et des enfans.
Les parens sont les chefs de celle petite société. C'est à eux que la loi confie le soin d'y établir le bon ordre , parce qu'ils sont les plus âgés , qu'ils ont le plus d'expérience, et qu'ils ont uu plus grand intérêt que tous les autres a la prospérité de leur maison.
Dans une famille bien réglée , les parens doivent commander avec bonté, et les enfans obéir avec soumission. Les pareus n'ordonnent rien dont ils ne connaissent Tulililé pour leurs enfans. Us les
accoutument de bonne heure à les aider dans leur travail. N'est-il pas juste qu'ils exigent d'eux quelques secours eu retour des soins que ceux-ci leur ont coûtés depuis le berceau? Les plus grands s'empressent déjà de se rendre utiles. Les uns suivent leur père à la charrue, les autres prennent soin des plus petits. Ils les soutiennent par leurs lisières, pour leur apprendre a former leurs premiers pas. Ils les aident à s'habiller et à se déshabiller, pour en épargner la peine à leur mère. Ils leur montrent ensuite a connaître leurs lettres et à épeler, pour qu'ils soient plutôt en étal d'aller à l'école. L'aîné des
BiBLioriityiiK i)i;s vii.lagks.
gaiçdus ioslruil ses jeunes IVèies "a maiiier la serpette et le râteau, a bêcher la terre daus leur petit jardin , à se familiariser avec le nom des diverses plantes. L'aînée des tilles apprend à ses jeunes sœurs à liler , à coudre , à tricoter , et à prêter leurs petites mains au ménage. Ils s'aiment tous de la plus sincère amitié. La mère voit avec joie cette tendre nnion de ses enfans ; elle les encoura^'e par ses caresses ; elle se plaît à en rendre un hou lémoiguage à son mari, lorsqu'il revient de son travail. L'un et laulre se félicitent de voir les douces vertus qui commencent à éclore dans leur jeune famille. Tous ceux qui la composent leur sont également chers. Il semble à la vérité qu'ils aiment toujours davantage le plus petit; mais il n'est plus souvent dans leurs bras que parce qu'il est plus faible, et qu'il a plus constamment besoin de leurs secours.
Les pareus, malgré leur tendresse, ne se laissent point gouverner par les fantaisies de leurs enfans. Us remarquent tous leurs défauts, les en avertissent avec douceur, et travaillent a les en corriger. Les enfans reçoivent avec respect leurs instructions, et prolitent avec ardeur de leurs sages avis. Us ne se permettent jamais de trouver rien de mal dans la conduite de leurs parées. Tout ce que les méchaas pourraient leur dire a ce sujet, ne fait sur eux aucune impression. Sans doute les parens peuvent avoir quelque faiblesse ; mais de quel droit les enfans oseraient-ils leur en faire un reproche, môme au fond de leur cœur? Tout ne doit-il pas être sacré pour eux dans ceux dont ils tiennent ia vie'?
Les parens ne peuvent pas quelquefois suffire avec leurs enfans à tous les travaux que demandent le soin de leur ménage et l'exploitation de leurs terres. Ils ont besoin de prendre des servantes et des valets pour les seconder. Ceux-ci doivent se regarder comme des enfans de la fa-
mille où on les appelle, et en considéier les chefs connue de nouveaux parens auxquels ils sont tenus d'obéir.
La famille, dans cet état, ressemble au corps humain. Les parens en sout la tête, les enfans et les serviteurs en sont les membres, ions les membres de notre corps ont leur place propre et leur destination particulière. Quelques-uns sont plus utiles, mais aucun n'est superflu.
Chacun sert aux autres , et aucun ne leui est nuisible. Tous contribuent au bienêtre général. Leurs mouvemens s'accordent si bien les uns avec les autres , qu'aussi long-temps que subsiste cette union générale de toutes les actions particulières, le corps se maintient dans la vigueur de sa constitution. IMais aussitôt que cet ordre est troublé dans quelqu'une de ses parties, toutes les autres en souffrent. Leur liaison est relâchée, leur mouvement commun s'embarrasse; et lors- (Tu'il vient 'a s'arrêter, le corps entier est uétruit.
Les chefs de famille prudens ne laissent jamais les choses en venir 'a ce point. Ils tempèrent par leur modération les mouvemens désordonnés; ils animent parleur activité les mouvemens lâches et paresseux. Ils savent faire succéder le repos à la fatigue, et le plaisir au travail. Us mesurent les occupations de chacun à ses forces, et ses fonctions à son intelligence. Ils éveillent l'émulation sans exciter la jalousie. Ils distribuent avec justice les reproches et les encouragemens , les récompenses et les peines. Rien n'échappe à leur vigilance. Aucun n'est étranger à leurs affections. Tous ceux qui les servent s'intéressent à leur prospérité, parce qu'ils savent que leurs bous maîtres peuvent leur procurer un heureux établissement, et qu'ils en ont le désir dans le cœur. La considération dont ces chefs jouissent dans leur ménajje , leur attire les respects de leurs voisins Dès <\\\\\s
liîBLlOTHI'QUE DKS VILÎ.AGES.
• ;ii!, yoùlti follc jouissauco ilallouse , ils évitent avec un nouveau soin tout ce qui pourrait la troubler. Ils s'affermissent davantage dans leur droiture et dans leur ardeur pour le travail. Leur bonne renommée commence a s'étendre de toutes parts. On les cherche déjà de préférence dans les marchés, parce que l'on est sûr que leurs fruits sont d'une qualité supérieure. On aime mieux traiter avec eux qu'avec les autres dans toutes sortes d'affaires, parce que Ton connaît leur conscience et leur probité. Leurs enfans ont été élevés dans de si bons principes que tous les parens voudraient trouver une bru dans leur maison, ou y faire entrer leurs filles. Ln valet qui les quitte pour s'établir , au bout de quelques années d'un service fidèle , est assuré de s'établir avantageusement. Un bon ceriilicat et la caution de ses maîtres, lui procurent les premiers fonds dont il a besoin. L'école dont il sort, garantit ses talens et son honnêteté. C'est à qui lui vendra quelques pièces de terre avec les plus grandes facilités pour le paiement, ou qui lui donnera ses biens h ferme ou à régie, aux conditions les plus favorables. 11 n'est embarrassé que de choisir ; et son choix lui réussit, parce qu'il se décide par les conseils de ses sages bienfaiteurs.
On sent combien ceux-ci doivent continuellement éprouver de sentimens agréables. Heureux dans Tlutérieur de leur maison par l'aisance dont ils jouissent, par l'amour de leurs enfans, par l'attachement de leurs serviteurs ; heureux audehors par la reconnaissance des malheureux qu'ils soutiennent, par l'estime et la bienveillance de tous les gens de bien ; qu'est-ce qui pourrait manquer à leur félicité? Ils voient prospérer de plus en plus leurs affaires, à mesure que la famille s'accroît ; ils voient leurs bons exemples fructifier autour d'eux. Ils jouissent du bien «ju'ils font eux-mêmes, et de celui que font
les autres instruits par leurs leçons. Leurs vertus fondent la réputation de leur village et y attirent de nouveaux habitans. On les distingue dans toutes les fêtes, on les comble de tous les honneurs. Leurs manières douces et affables désarment l'envie. Les plus méchans n'oseraient chercher 'a leur nuire de peur de s'attirer l'indignation universelle. Le calme de leur vie et l'innocence de leurs pensées prolongent la durée de leurs beaux jours; une constante activité en bannit l'ennui: la tempérance, enfin, couronne tous ces biens, en y joignant les plus précieux de tous , la force et la santé.
Cependant , par la loi commune de la nature , ces braves gens commencent b prendre un certain âge. Avant de tomber dans la vieillesse, ils voudraient voir leurs enfans heureusement établis. Le fils aîné , nourri de bonne heure dans le travail, entend parfaitement la culture, et s'est formé dans toutes les connaissances nécessaires 'a son état. Pour le commencer, il a besoin d'une compagne ; il sent combien il lui importe de faire un bon choix, lia vu, dès son enfance, ses parens vivre si heureux dans leur mariage, il ne voudrait pas être moins heureux dans le sien. Sa mère a jeté depuis long-temps les yeux sur une fille du voisinage , née d'une famille honnête et pourvue de toutes les qualités qu'il peut souhaiter dans sa femme : il l'a déjà distinguée lui-même. Ce (pii le touche le plus en elle, c'est sa bonne conduite et sa vertu. Elle lui inspire bientôt la plus vive tendresse; mais ce n'est pas seulement pour les attraits qui brillent dans sa personne , car une maladie peut les flétrir. Elle ne doit pas toujours être jeune ni belle , et il doit l'aimer toujours. Elle a une humeur douce et un caractère gai qui lui promettent le calme et la joie dans l'union de IcHrs âmes : elle est active, intelli- ;;enle, elle aime l'économie cl la propreté.
lilHLIOTMliOUL DES VILLAGIÙS.
co qui lui tinnonce de lOidio et do Taisaïue dans sa maison : elle n'est enliu ni oiii;ueilleMse, ui intéressée, ni indiscrète, ni médisante, ce qui lui assure la paix avec ses voisins.
Les parons font part de leur projet an bon curé, qu'ils ont soin de consulter dans toutes les affaires essentielles. Cette union , si bien assortie, ne peut manquer de lui [)laire. Le jeune couple est fiancé en présence des parons , des alliés et des amis des deux familles. On prend jour pour la célébration publique du mariage. Ce jour venu, tous les conviés accompagnent les fiancés à l'église. Le curé leur fait un discours pour les pénétrer de la sainteté' du nœud qu'ils vont former ; il leur trace la conduite qu'ils doivent suivre pour vivre toujours satisfaits lim de l'autre , et remplir en commun tous leurs devoirs. Il leur fait mutuellement promettre, en présence de Dieu et des hommes , un amour pur et constant , une fidélité inviolable, des secours réciproques et un partage égal des peines et des plaisirs de la vie. Cette promesse est confirmée par la jonction des mains et l'écbange des anneaux. Le prêtre alors les unit et les présente 'a l'assemblée, comme un couple dont l'union vientd'etre approuvée dans le ciel. Tous les assistans se joignent à ses prières pour attirer les bénédictions de Dieu sur les jeunes époux. Ils sortent ensuite de l'église et se rendent à la maison où le repas de noce les attend. Ce festin est préparé avec tant de sagesse, qu'on a su également éviter une lésine honteuse, et une vaine profusion , si imprudente pour de jeunes gens qui ont tant de besoins en commençant à s'établir. Les convives sont gais sans être emportés dans leur joie. Tout se passe dans l'ordre et la décence. Une danse vive et légère succède au repas. On fait ouvrir le bal aux deux époux ; les jeunes filles et les jeunes garçons du village en font ensniîe
l'ornement , en attendant leur tour d'eu faire les honneurs. On n'entend dans l'assend^léo ni clameurs bruyantes , ni propos licencieux. Les pauvres du village reçoivent aussi leur part de la fête nuptiale, et mêlent les bénédictions de la reconnaissance aux vœux du sang et de l'amitié. La nuit arrive enfin , chacun se retire en paix, après avoir renouvelé ses coraplimens aux jeunes époux, et formé les souhaits les plus tendres pour leur prospérité.
Le jeune homme et la jeune femme commencent dès ce jour 'a prendre possessi()u de leur petit ménage. L'un a reçu de ses parons quelques pièces de terre , l'autre a reçu des siens une certaine somme d'argent. Tous deux sont intelligens , sobres et laborieux . et rien ne manque à leurs besoins. Ils s'aiment d'un amour tendre , et se font chérir et considérer de tous ceux qui les connaissent. Satisfaits de leur état, et reconoaissans envers le Ciel pour ce qu'ils tiennent de sa bonté, ils ne murmurent point des petites contrariétés qui leur arrivent, et n'en sont que plus soumis aux lois éternelles de la Providence.
Pour se plaire de plus en plus l'un à l'autre, chacun honore son beau-père et sa belle-mère comme les auteurs mêmes de ses jours. Ils partagent également entre eux les instans que leur laissent les travaux de leurs terres et le soin de leur maison. Us se font gloire de prendre conseil de leur expérience pour se gouverner par les principes qui leur ont procuré tant de bonheur. Ils leur amènent leurs enfans pour réjouir leur vieillesse; ils les soignent dans leurs maladies; ils les aident à pourvoir au sort de leurs frères et de leurs sœurs, qui s'établissent comme eux , à la grande satisfaction de ces dignes parons. Plus ils les voient avancer en âge, plus ils redonblcnt tous h l'envi de soins et d'attentions envers eux. Les vieillards onl quelquefois de Ihumeur. et croient
BIBMOÏHEQUE DES VILLAGES.
ne devoir pas se contraindre devant leurs enfans. Ceux-ci supportent tout avec patience, en se souvenant de ce que leur enfance a coûté de soins à leurs parens. Ce qu'ils leur doivent de tendresse et de respect, ils le paient comme une dette sacrée. Ils recherchent tout ce qui peut servir a les soulager dans leurs inlirmités, et rendre leur vieillesse heureuse autant qu'elle peut l'être. Aussi, quand la mort vient enfln les arracher à leur amour, ils en reçoivent des bénédictions qui moulent jusqu'au ciel, et en font descendre dans leur ame lespérance d'en voir un jour mériter d'aussi justes à leurs enfans.
Le tableau que je viens de vous peindre , mes chers amis , n'est point une chimère. On en trouve de fréquens modèles dans les pays où régnent une liberté sage, de bonnes mœurs et de bonnes lois. Avec le secours de l'instruction la plus simple, chacun peut y connaître ses devoirs, et combien il lui importe de les remplir pour son bonheur, qui tient esseniiellement au bonheur des autres.
Nous venons de voir, par exemple, dans la peinture d'un bon ménage, combien chacun a gagné a s'acquitter de ses obligations. Les chefs de cette famille, après avoir joui de toule la félicité que l'on peut goûter sur la terre , ont mis chacun de leurs serviteurs et de leurs en-
fans en état d'en goûter une pareille à leur lour, parce qu'ils en ont été bien secondés. Il est aisé de sentir que si tous en particulier n'avaient contribué au bien général de la maison, il n'y aurait eu de bonheur pour personne. Je n'ai pas besoin de vous le prouver par des exemples ; il s'en présente chaque jour un assez grand nombre a vos regards. J'avoue que jai peine "a concevoir comment des leçons si frappantes produisent si peu d'effet. Ce n'est qu'en répétant mille et mille fois aux hommes que leur intérêt est d'être justes, sages et bons, que l'on peut espérer de voir ce principe se graver dans tous les cœurs, éclairer tous les esprits, et régler toutes les actions et tous les sentimens. Que je serais heureux , si mes faibles efforts pouvaient avancer l'époque fortunée de cet empire universel de la laison !
Après vous avoir peint les avantages qui résultent pour une famille de l'union parfaite de tous ses membres , il ne me reste plus qu'à vous faciliter les moyens de faire naître ce bonheur dans la vôtre, en vous indiquant les règles que vous devez suivre dans votre conduite à l'égard de vos enfans et de vos serviteurs. Je les séparerai les unes des autres, pour vous les rendre plus sensibles et plus aisées à retenir.