LE LIT DE MORT
Deschamps , pauvre maçon de village, venait de perdre sa femme depuis quelques mois. Les dépenses dune longue maladie et l'interruption de ses travaux pendant la saison pluvieuse de l'hiver, Pavaient réduit à la plus affreuse misère. Il voyait autour de lui ses enfans deminus et sans pain ; et sa mère Suzanne , couchée sur la paille , en un coin de la chaumière , était dans les faiblesses et les convulsions de la mort.
Accablé de douleur , il venait de s'asseoir sur une chaise de jonc démembrée, tenant son visage couvert de ses deux mains pour cacher ses larmes.
Sa mère l'appela et lui dit : Mon fils , n'as-tu rien à mettre sur moi? je ne puis reprendre de chaleur.
DESCHAMPS. — Attendez, ma mère, je vais vous couvrir de mes habits.
sozANJN'E, — Non , mon fils , je ne le veux point. Un peu de paille suffira. Mais as-tu encore du bois pour réchauffer ces pauvres enfans? Tu ne peux plus maintenant aller dans la forêt , à cause des soins que tu me donnes. Ma vie est bien longue, puisque je ne la traîne que pour t'être a charge !
DESCHAMPS. — îMa mère, nedites pas cela . je vous en prie. Si je pouvais , de
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mou sang, vous donner loulccqu'il vous faut! Vous souffrez de la faim et du froid, et je ne puis vous secourir.
SUZANNE. — Ne le cbagrine pas, mon tils : mes douleurs , grâce au ciel , ne sont pas si vives. Elles vont bientôt finir; et ma bénédiction sera la récompense de ce que tu fais pour moi. *
DEscHAMPS. — 0 ma mère! vous avez bien trouvé dans mon enfancedequoi fournir à mes nécessités ; et moi , il faut que dans votre vieillesse je vous voie pâlir de ma misère! cela me déchire le cœur.
SUZANNE. — Je sais que ce n'est pas tafaute; et puis, Deschamps, lorsqu'on est près de sa fin, on a bien peu de besoins sur la terre. Notre père qui est dans le ciel y pourvoit. Je te remercie, mon fils; ton amour me fortifie à ma dernière heure.
DESCHAMPS. — Eh quoi ! ma mère , n'avez-vous donc pas l'espérance de vous rétablir?
SUZANNE. — Non , je le sens, je n'en reviendrai jamais.
DESCHAMPS. — Oh ! que me dites- vous !
SUZANNE. — Ne t'afflige pas, je vais dans une meilleure vie.
DESCHAMPS, avec des sanglots. — Hélas ! mon Dieu !
SUZANNE. — Ne t'afflige pas , te dis-je, mon cher fils. Tu étais la joie de mes jeunes années, et maintenant tu fais la consolation de mes derniers jours. Bientôt , j'en rends grâce k Dieu, bientôt tes mains fermeront mes paupières. Alors je monterai vers mon créateur; je lui dirai tout ce que tu as fait pour moi ; et il t'en voudra du bien éternellement. Pense souvent à moi , mon cher fils, je penserai h toi de là-haut.
DESCHAMPS. — Oh ! toujours, toujours.
SUZANNE. — 11 n'y a qu'une chose qui me tourmente.
DESCHAMPS. — Qu'est-ce donc, ma mère?
SUZANNE. — Je vais te le dire , Deschamps , il faut que je te le dise. Je le porte comme une pierre sur mon cœur.
DESCHAMPS. — Soulagez -vous, ma mère ; parlez.
SUZANNE. — Je vis hier Alexis qui se cachait derrière mon lit, et qui tirait de sa poche des pommes pour les manger.
Il en donna à ses frères et à ses sœurs qui les mangèrent aussi en cachette. Deschamps, ces pommes n'étaient pas h nous ; autrement Alexis les eût jetées sur la table, et il aurait appelé tout haut les autres pour les partager. Il m'en aurait aussi apporté une à moi. Je me souviens encore comme il venait se jeter dans mes bras quand on lui avait donné quelque chose, en me disant de si bon cœur: Tiens, mange-s-en, grand' mère. 0 mon fils! si cet enfant devait être un voleur! Cette pensée m'accable depuis hier. Où est-il? Amène-le-moi , je veux lui parler.
DESCHAMPS. — Malheureux que je suis!
( Il court chercher Alexis , et le porte sur le lit de Suzanne. Suzanne se soulève avec beaucoup de peine , se tourne du côté de l'enfant, prend ses deux mains dans les siennes , les presse sur son cœur, et appuie sa tête faible et défaillante sur l'épaule de so7i petit-fils. )
ALEXIS. — Grand'mère, que veux-tu?
Tu ne m'appelles pas pour mourir ?
SUZANNE. — Mon cher Alexis , je mourrai certainement bientôt.
ALEXIS. — Non , pas encore, grand'mère , ne meurs pas que je ne sois grand .
( Suzanne retombe sur son lit. Deschamps et Alexis se regardent , fondent en larmes , et prennent chacun une main de Stizanne. )
SUZANNE, se ranimant un peu. — Jo me sens mieux à présent que je suis étendue.
ALEXIS. — Tu ne mourras donc plus?
SUZANNE. — Console-toi , mon petil ami . je n'ai pas de peine à mourir. C'est
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pour aller vers un tendre père, qui m'alteud là-haut dans le ciel. Près de lui , je serai mieux que dans ce monde. Bientôt , bientôt, Alexis, j'irai vers lui.
ALEXIS. — Eh bien! prends-moi donc avec toi , graud'mère , pour y aller.
SUZANNE. — Non , mon cher Alexis , tu ne viendras point avec moi. S'il plaît à Dieu , tu vivras encore long-temps : tu deviendras un honnête homme , et lorsqu'un jour ton père sera tremblant de vieillesse , tu seras sa consolation et son secours. N'est-ce pas, Alexis? Tu veux lui être toujours bien obéissant? Tu chercheras à faire ce qui lui donnera du plaisir? Regarde, il fait aussi pour moi tout ce qui est en son pouvoir. Me le promets' tu?
ALEXIS. — Oui, sûrement, grand'mère, je le ferai.
SUZANNE. — Prends-y garde. Le Dieu du ciel et de la terre , vers qui j'irai bientôt, voit tout ce que nous faisons. Ne le crois-tu pas?
ALEXIS. — Oui , je le crois , tu me l'as appris.
SUZANNE. — Comment donc, croyaistu hier te cacher de lui, en venant derrière mon lit, manger des pommes que tu avais dérobées?
ALEXIS. — Je ne le ferai plus , je ne le ferai plus de ma vie. Pardonne-moi, grand'-mère; pardonne-moi, mon Dieu!
SUZANNE. — Il est donc vrai que tu avais volé ces pommes ?
ALEXIS , en sanglotant. — Ou-ou-oui.
SUZANNE. — Età qui lesavais-tu prises?
ALEXIS. — Au-au voisin Lé-lé-o-nard.
SUZANNE. Il faut que tu ailles chez lui, Alexis, et que tu le supplies de te pardonner.
ALEXIS. — Oh ! je t'en prie , grand'mère, que Je n'y aille pas. Je n'oserai jamais.
SUZANNE. — 11 le faut , mon petit ami , pour que cela ne l'arrivé plus une autre
fois. Au nom du ciel, mon cher enfant, ne prends jamais rien de ta vie, même quand tu y serais forcé par le besoin. Dieu n'abandonne aucun de ceux qu'il a fait naître. Cou G e-toi à ses secours , offrelui les peines, et il te soulagera.
ALEXIS. — Oh ! sûrement, sûrement , grand'mère , je ne volerai plus rien , je te le promets. J'aimerais mieux mourir de faim que de voler.
SUZANNE. — Que le Seigneur t'entende et te bénisse! J'espère de sa bonté qu'il te préservera toujours de mal faire.
( Elle le presse contre son cœur , cl laisse tomber sur lui quelques larmes. )
Il faut, mon petit ami , que tu ailles tout de suite chez Léonard , le prier de te pardonner. Tu lui diras que moi aussi je lui demande pardon pour toi. Descharaps, vas-y avec Alexis, i^is-lui combien je suis fâchée de ne pouvoir lui rendre ce qu'on lui a pris, que je prierai Dieu pour lui et pour sa famille, alin qu'il les fasse prospérer dans leurs affaires. Hélas! ils ne sont guère plus à leur aise que nous; et si la pauvre Geneviève ne passait les jours et les nuits à travailler, ils ne pourraient vivre avec un si grand nombre d'en fans. Mon fils , tu leur donneras un ou deux jours de ton travail pour les dédommager.
DESCHAMPS. — De tout mon cœur, ma mère, soyez en paix là-dessus.
Comme il disait ces mots, on entendit frapper à la porte. C'était l'intendant de M. de Rosay, leur voisin. Descharaps alla lui parler, et revint bientôt d'un air joyeux vers sa mère.
Qu'est-ce donc? lui dit-elle.
DESCHAMPS. — Ah ! ma mère , que j'aurai de plaisir à vous l'apprendre ! je m'en réjouis pour vous bien plus que pour moi. C'est ce qui pouvait nous arriver de plus heureux dans cette morte saison .
SUZANNE. — Me dis-tu vrai, mon fils, ou ne veux-tu que me consoler?
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Vo7
DF.-sciiAMi's. — Nou , ma luèie , je vous lo pioleste , c'est la vérité pure. Le bon M. de Rosay, qui n'était pas venu ici depuis trois ans, vient darriver. H a su la misère qui rciruait dans le pays ; il veut nous occuper pour nous faire gagner notre vie. 11 va faire rebâtir une aile de son château ; et il entend que j'y travaille. J'aurai trente sous par jour.
SUZANNE , avec joie. — iist-il possible?
DiiscHAMPs. — Oui, sûrement, et il y a du travail pour plus de six mois. Je commencerai lundi.
sLZA.NNE. — Eli bien ! je mourrai contente, puisque je te vois du pain pour tes enfans. La mort n'a plus rien de douloureux pour moi. Tu es plein de bonté, ô mon Dieu! conserve-la jusqu'au dernier des miens. Crois-tu maintenaut, mon lils, ce que je t'ai appris dès ta jeunesse, que plus le malheur vient à nous d'un côlé , plus la grâce du ciel s'en rapproche de lautre?
DESCHAMPS. — Oui, ma mère, je le croirai toujours. Mais vous voilà mieux. Soufflez que je vous quitte pour un moment. Je vais chercher un peu de paille pour vous couvrir.
SLZA.\>E. — Non, je me sens un peu léchauffée. Cours plutôt chez Léonard avec Alexis. C'est ce qui presse le plus pour mon repos. Va, mon fils, je te le demande en grâce.
Deschamps prit Alexis par la main , et en tirant la porte, il fit signe à Mariette de venir lui parler.
Aie bien soin de ta grand'mère, lui dit-il : s'il lui prenait quelque faiblesse . envoie-moi chercher par Babel : je serai chez le charpentier.
Léonard était à son travail. Geneviève,
sa femme, se trouvait alors toute seule à
la maison. Elle aperçut, du premier coup
j d'œil, que le père et l'enfant avaient les
1 larmes aux yeux.
Qu'avez-vous , mon voisin? dit-elle à
Deschamps ; pourquoi pleurez - vous ?
pourquoi pleures-tu, Alexis?
DESCHAMPS. — Ah ! Geneviève, je suis bien malheureux ; cet enfant qui mourait de faim, prit hier de vos pommes, apparemment dans votre grange. Ma mère
s'en est aperçue Geneviève, elle est
sur son lit de mort , et elle vous prie de nous pardonner. Je ne puis vous en rendre aujourd'hui fa valeur ; mais je vous la donnerai sur mes premières journées.
GENEVIÈVE. — C'est une bagatelle, voisin , n'en parlons pas davantage. Et toi, mon petit ami, promets-moi que tu ne prendras jamais rien 'a personne. {Elle l'embrasse.} Tu es né de si braves gens !
ALEXIS. — Oh ! je te le promets. Pardonne-moi, Geneviève, je ne prendrai plus rien.
GENEVIÈVE. — Oui, mou enfant, que cela ne t'arrive plus ; tu ne peux encore savoir combien c'est un grand crime.
Lorsque tu auras faim , viens me trouver, et tant que j'aurai un morceau, je le partagerai avec toi.
DESCHAMPS. — Dieu merci , voisine , j'espère qu'il ne manquera plus de pain. J'aurai du travail pour quelques mois au château.
GENEVIÈVE. — Je viens de l'entendre dire des gens de M. de Rosay, et j'en ai eu bien de la joie.
DESCHAMPS. — Je ne m'en suis pas tant réjoui pour moi que pour ma pauvre mère. Elle aura du moins cette consolation avant de mourir. Dites bien 'a Léonard que je travaillerai de bon courage pour lui revaloir ce qui lui a été pris.
GENEVIÈVE. — Cela n'en vaut pas la peine. Mon mari, j'en suis sûre, n'y a point de regret. ÎSous voilà aussi hors d'affaire , il doit être employé pour la charpente du bâtiment. Mais puisque la pauvre Suzanne est si mal, je veux aller lui donner mes secours.
Elle courut prendre dans un panier
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des quartiers de pommes et de poires , séchés au soleil : elle en remplit la poche d'Alexis, le prit par la main, et sortit en silence avec Deschamps.
Ils arrivèrent bientôt auprès de la malade. Geneviève lui tendit les bras , en détournant à demi son visage pour cacher ses larmes. Suzanne s'en aperçut, et lui dit :
Tu pleures, Geneviève?
GENEVIÈVE. — Oui, jc suis affligée de te voir souffrir.
suzANiNE. — Ah! c'est à nous de pleurer. Pardonne-nous , je te prie ; c'est la première fois que cela arrive dans notre maison.
GENEVIÈVE. — Que VCUX - tU ? COttO
faute est peut-être excusable dans un enfant.
SUZANNE. — Mais s'il en prenait l'habitude quand il sera plus âgé?
GENEVIÈVE. — Non , j'cu répouds pour lui, il sera un honoête garçon. Brave Suzanne, tu mérites bien de recevoir cette récompense du ciel pour ta droiture, et pour le soin que tu prends d'élever ta famille dans l'honneur. As-tu besoin de quelque chose? ne crains pas de le dire; tout ce que nous possédons est à ton service.
ALEXIS. — Oh ! oui , grand'mère ! vois ce qu'elle m'a donné; mange-s-en un peu, tiens.
SUZANNE. — Non , mon ami , je ne saurais ; je sens mes forces qui s'affaiblissent, ma vue commence à s'éteindre. Approche-toi, mon fils; voici le moment de te faire mes derniers adieux.
Deschamps, saisi, aces mots, d'un tremblement subit dans tout son corps , se découvre la tête , tombe à genoux devant le lit de sa mère, saisit ses mains , lève les yeux au ciel , et ne peut prononcer une parole, étouffé par ses larmes et ses sanglots.
Prends courage, mon fils, lui dit Su-
zanne, je vais l'attendre dans une vie plus heureuse. Nous nous retrouverons pour ne jamais nous quitter.
Deschamps, un peu revenu à lui-même, baissa la tête en disant: Bénis-moi donc, ma mère , je ne demande qu'à te suivre, quand mes enfans n'auront plus besoin de à moi. I
Suzanne rouvrit ses yeux mourans et 1 prononça ces paroles : T
Exauce ma prière, Père céleste, et accorde ta grâce à mon cher enfant, le seul que tu m'as laissé et que j'aime de toute mon ame. Deschamps, que le Seigneur soit toujours avec toi , et qu'il confirme dans le ciel la bénédiction que je te donne , pour avoir si bien rempli tes devoirs envers tes parens.
Écoute-moi maintenant, mon fils, et observe ce que je vais te dire. Élève tes enfans dans l'honneur et accoutume-les à une vie laborieuse , afin que s'ils sont pauvres ils ne perdent pas courage , et ne se laissent jamais aller au dérèglement. Instruis-les à mettre toute leur confiance en Dieu , et à demeurer tendrement unis, pour trouver des consolations et des ressources dans les maux de la vie.
{Elle s'interrompt un moment pour reprendre haleine, et dit ensuite : )
Mon fils, apporte-moi mon /mifaàon de Jésus, et ce billet qui est au fond du coffre dans une bourse de cuir. Bon.
{Elle les prend et les serre dans ses mains. ) Voilà tout ce que je possède de plus précieux sur la terre.... A présent fais-moi venir tes enfans.
Deschamps alla les prendre autour de la table, où ils étaient assis et pleuraient. Il les fit mettre à genoux autour du lit de leur grand'mère. Suzanne se souleva un peu pour les regarder, et leur dit :
Mes chers enfans , il m'est bien douloureux de vous laisser ainsi pauvres et sans mère. Pensez à moi , mes bien-aimés. Je ne puis vous donner en héritage que ce