‹ Le livre de familleChapitre 55 sur 197 · L'ACCROISSEMENT DE FAMILLE · texte numérisé non relu

L'ACCROISSEMENT DE FAMILLE

Le bon meunier Thomas était allé rendre visite a sa sœur, mariée depuis quelques années à trois lieues de son village. Le soir, après souper, il était assis avec elle et son mari devant leur porte, et ils s'entretenaient de leurs affaires , lorsqu'il vint à passer une petite fllle âgée d'environ cinq ans, à peine couverte d'habits tout déchirés. Thomas remarqua 1 air de misère qui était répandu sur toute sa personne, et il dit à sa sœur : Voilà une petite fille bien à plaindre ! Elle n'a pas un de ses haillons qui lui tienne sur le corps: cela fait honte à votre village. Il

faut que son père soit bien paresseux et sa mère bien insensible.

Hélas! lui répondit sa sœur, elle n'a plus ni père ni mère , et il y a encore deux autres enfans dans le même état.

Depuis trois mois, ils ne font qu'errer çà et là dans le pays, sans trouver personne qui veuille les retirer. Ils couchent la nuit dans des granges ou sous les arbres. Lorsque la faim les tourmente, ils vont s'asseoir devant la porte des paysans. Si quelqu'un leur donne un morceau de pain, ils le prennent avec une grande joie, mais ils n'en demandent jamais. Leur père.

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qui avait de riionneur , mais qui a é(é ruiné par des maladies, leur a défendu, eu mourant, de mendier.

Ce récit toucha jusqu'au vif le cœur du t)rave Thomas.

11 est affreux, s'écria-t-il , que de pauvres créatures soient ainsi abandonnées; il faut que je les prenne avec moi pour on avoir soin , puisque personne ici ne veut s'en charger.

Sa sœur et son mari crurent devoir lui faire les plus fortes représentations pour le détourner de ce projet ; ils lui dirent qu'il avait lui-même des enfaus, qu'il ne connaissait pas ceux-ci , qu'ils étaient accoutumés , depuis trois mois , à une vie fainéante et vagabonde , et qu'il était a craindre qu'ils ne pussent jamais se tourner au bien. Pense donc , mon frère, ajoutaient-ils, quelle surcharge ce sera pour ta femme et pour Ion ménage.

" Thomas n'était pas un de ces hommes faibles, qui se laissent détourner d'un dessein généreux pour quelques difficultés. 11 ne se donna pas la peine d'entendre toutes leurs objections , et encore moins d'y répondre.

11 se leva et s'alla mettre au lit. l'attendrissement où le jetait son projet de bienfaisance ne lui permit pas de s'endormir de long-temps; et des larmes étaient encore dans ses yeux lorsqu'ils se fermèrent enfin pour un doux sommeil.

Le lendemain , de bonne heure, il fit venir la fille aînée , qui était âgée de douze ans.

On m'apprit hier , lui dit-il , que tu n'as plus ni père ni mère; et je vois à tes vôiemens qu'il ne t'ont pas laissé grand'

chose.

LA JEUNE FILLE. — Hélas ! oul , nous sommes bien misérables.

THOMAS. — Est-ce que lu n'as point de parens pour te prendre chez eux ?

LA JEUNE FILLE. — NoUS CH aVOUS

bien quelques-uns, mais ils sont trop pauvres et nous aussi.

THOMAS. — Eh bien ! voudrais-tu venir avec moi , et être ma fille 1

LA JEUNE FILLE. — Ah ! si VOUS VOU-

liez avoir cette bonté!

THOMAS. — Allons, voilà qui est fait.

Mais je m'en retourne à cheval , et je ne pourrais pas vous emmener tous les trois ensemble. C'est ta petite sœur que j'ai vue la première, c'est par elle que je veux commencer. Fais-moi venir cette enfant, que je fasse connaissance avec elle.

La petite fille ne tarda pas à venir.

Elle avait une physionomie si douce , et elle fit tant d'amitiés à Thomas, qu'il se regardait déjà comme son père.

Il la prit avec lui sur son cheval , et ils arrivèrent au moulin.

Sa femme lui demanda à qui était cet enfant. i

Il est à toi , Madeleine, répondit-il.

11 se mit alors a lui raconter comme la veille il avait vu la petite fille, <;omme il avait appris la misère et l'abandon où elle était, comme il en avait eu pitié, et comme il l'avait prise avec lui pour la mêler parmi ses propres enfans.

Pendant tout ce récit, la petite fille s'était attachée à ses habits , et ne cessait de pleurer.

Madeleine, qui avait un aussi bon cœur que Thomas, s'approcha doucement , et essuyant ses yeux , prit l'enfant sur son sein , et tâcha de la consoler par ces paroles : Puisque mon mari t'a promis d'être ton père , je veux être ta mère aussi, moi. Allons , mon enfant , ne pleure donc pas davantage.

THOMAS. — Mais, ma femme , il y en a encore deux autres ; il y a le frère et la sœur de cette petite fille , qui sont aussi dignes de notre compassion.

MADELEINE. — Ail ! mou chcr Thomas!

je vois ce que tu penses. Eh bien , il faut les aller chercher.

uibliotijiîoijIv des villages.

•iU

Le lendemain Thomas mit le cheval à sa carriole, et alla chercher les deux autres orphelins.

Va, lui dit sa femme eu l'embrassant à son départ, va, mon ami ; le bon Dieu qui nous envoie ces enfaus , ne manquera pas de nous envoyer aussi du pain pour les nourrir.

Cependant M. de Floris, seigneur de la terre où étaient nés les petits malheureux , avait appris leur aventure. Le vilain homme ! il fit aussitôt courir son régisseur dans le village. Celui-ci ayant trouvé Thomas au moment où il faisait entrer la jeune fille et le petit garçon dans sa carriole , il arrêta le cheval par la bride, en criant à Thomas: tu n'emmèneras point ces enfans ; leur père est mort redevable de cinquante écus au seigneur, il faut qu'ils restent ici pour lui répondre de la dette.

Gardez-les donc, lui dit Thomas indigné , mais jusqu'à demain seulement.

S'il ne tient qu'à cinquante écus pour les avoir , je vais retourner chez moi et je vous apporte la somme. Les pauvres petits! je ne les aime que davantage pour ce qu'ils me coûtent.

II s'en alla , revint , apporta les cinquante écus, paya la dette; et cette fois on lui laissa prendre les enfans: ils étaient bien à lui.

II vous tarde de savoir ce qu'ils sont devenus dans la suite ; heureusement je puis vous en donner des nouvelles , en vous rapportant l'entretien qu'un voyageur eut avec Thomas quelques années après.

Toute la petite famille dansait un soir devant la porte du moulin ; Thomas était au milieu de la ronde ; le voyageur vint à passer, et s'arrêta pour être témoin de la fête.

Est-ce que tous ces enfans vous appartiennent, dit-il au meunier?

Oui, monsieur, lui répondit ceUii-ci.

J'en ai dix bien vivans, sept que le ciel m'a donnés pour rien , et trois que j'ai "achetés.

Achetés! reprit le voyageur avec surprise.

Vraiment oui, monsieur, et à beaux deniers comptaus.

Il lui raconta toute l'histoire ; et lorsqu'il l'eut achevée, il ajouta: Grâces a Dieu, ma femme ni moi, nous ne nous en sommes jamais repentis. C'est le meilleur marché que j'aie fait de ma vie.

LE VOYAGEUR. — Mais commcnt faites-vous pour subvenir à tout cet entretien ?

THOMAS. — Cela paraît d'abord inquiétant , parce qu'il semble que l'on a besoin pour soi de tout ce que l'on gagne. On ne croirait jamais pouvoir y suffire avant de l'avoir essayé. Je dois peut-être ma bonne conduite à cet embarras. Mais avec une vie sobre et laborieuse , il reste toujours quelque chose à donner aux malheureux.

LE VOYAGEUR. — Et VOS cnfaus ne sont pas jaloux de ces étrangers?

THOMAS. — Des étrangers? H n'y en a pas ici. Tout cela, pêle-mêle, est de la famille. C'est à qui s'aimera le plus tendrement. Je vous donne à deviner ceux que j'ai fait naître; je m'y trompe quelquefois moi-même.

LE VOYAGEUR, — Mais je ne vois pas la jeune fille dans la troupe.

THOMAS. — Je le crois bien ; elle a d'autres affaires en tête à présent : ne faut-il pas qu'elle veille à son ménage?

LE VOYAGEUR. — Elleestdouc mariée?

THOMAS — Oui, sans doute. Elle a été prise par un pêcheur qui gagne bien ses filets , je vous en réponds. Elle est fort à son aise. Il est vrai que je l'ai pourvue assez richement pour cela.

LE VOYAGEUR. — Comment donc!

est-ce que vous lui avez donné une dot?

THOMAS. — Il le faut bien , quand on

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marie sa fille. Allez voir s'il manque quelque chose à son trousseau.

LE VOYAGEUR. — Mais enûn ce n'était pas votre sang.

THOMAS. — Que dites-vous? Je lui dois une joie qu'aucun des miens n'est encore en âge de me donner. Elle a déjà une petite fille qui m'appelle son grandpapa. Cela me parait si drôle !

Thomas apprit ensuite au voyageur toute la satisfaction qu'il recevait des deux autres orphelins.

La petite fille , dit-il , est déjà devenue

assez grande pour aider Madeleine dans les soins du ménage. Pour le petit garçon , il n'a pas son pareil à conduire habilement un troupeau. Si vous saviez combien ils me sont attachés , et combien je les aime!

Son cœur s'était attendri dans ce récit, et de douces larmes coulèrent de ses yeux. 11 les essuya tout à coup , et s'écria avec un malin sourire: Ah! monsieur deFloris, vous pouviez avoir toute cette joie , et vous me l'avez cédée pour cinquante écus! Vous voilà bien attrapé.

L ORGUEIL PUMI.

Roger, fils d'un honnête laboureur, avait montré de bonne heure le goût le plus vif pour le métier des armes. On le voyait sans cesse espadonner avec sa faucille ; et il s'était fait l'ami de tous les chasseurs de la contrée pour avoir occasion de manier leurs fusils.

A l'âge de dix-huit ans, il s'enrôla dans les recrues qu'on levait près de son village. Comme son père l'avait fait instruire dès son enfance , et qu'il savait parfaitement écrire et chiffrer, il se rendit si utile à ses supérieurs, que dès la seconde année de son service il fut fait caporal , puis sergent.

La guerre fut bientôt déclarée, et il obtint une lieutenance peu après l'ouverture de la campagne, il se comporta fort bien dans toutes les occasions. On avait soin de le choisir pour les entreprises les plus hasardeuses, et il s'en lirait avec autant d'intelligence que de courage. On remarquait, à sa louange , que jamais un soldat n'avait plié sous son commandement.

Le général , qui l'avait distingué dans plusieurs rencontres, venait de lui donner une compagnie , pour exciter l'émulation des soldats par l'exemple de sa fortune. Une action éclatante qu'il fit dans une ba-

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taille où tous les anciens capilaioes furent emportés , le lit monter tout à coup au grade de major.

Son nom avait été mis souvent avec honneur dans les nouvelles publiques ; et toutes les fois que le curé de son village l'y rencontrait , il courait chez ses frères pour leur en faire le récit. On imagine aisément combien ceux-ci étaient fiers de lui tenir de si près. Ils n'en parlaient qu'avec des larmes de joie. Leur tendresse semblait les associer a sa gloire ; et ils ne songeaient qu'a Iheureux moment où ils pourraient serrer dans leurs bras un frère qui faisait tant d'honneur a la famille.

Cependant au milieu de toutes ses bonnes qualités, Roger avait un vice odieux. 11 était dominé par un orgueil insupportable. Il n'y avait personne au monde ; qui , à l'en croire , fût aussi prudent et aussi brave que lui : il parlait de ses propres actions , comme un flatteur aurait parlé de celles d'un prince , en sa présence. Il s'en attribuait plus de gloire qu'il ne devait naturellement lui en revenir; et il ne paraissait pas remarquer les autres officiers , lorsqu'ils se comportaient aussi bien que lui-même.

A la fin de la guerre , son régiment se mit en marche vers une ville de garnison. 11 devait passer à une petite distance de son village. A peine ses frères en eurentils appris la nouvelle, qu'ils accoururent sur le chemin , accompagnés de tous leurs amis. Us le joignirent au moment où il allait commander quelques évolutions à ses soldats.

0 mon cher Roger , lui dit l'aîné , si notre père vivait encore, quelle joie ce serait pour ses vieux ans ! Ah ! j'ai bien soupiré après ce jour! Dieu soit loué de ce que je puis enfin te revoir ! En disant ces mots, il ouvrit tendrement les bras pour se jeter à son cou et l'embrasser.

Le major, indigné de ce qu'un homme

qui n'avait pas de plumet au cliapoaa , osât le nommer son frère , repoussa d'un air dédaigneux ses caresses. Je vous trouve bien insolent, Ini dit-il, de prendre ces familiarités. — Eh , quoi ! s'écria le plus jeune, est-ce que tu ne me reconnais pas non plus? Regarde-moi bien, je suis Matthieu. Tu m'aimais tant autrefois!

c'est toi qui m'apprenais "a travailler a la terre, quand j'étais tout petit.

Le major écumait de dépit et de rage.

Il les menaça de les faire arrêter comme des imposteurs, s'ils ne se retiraient tout de suite hors de sa présence.

Les deux tendres frères, qui s'étaient promis tant de joie de cette entrevue , s'en retournèrent accablés de tristesse. Us gémissaient de ce que Roger ne voulait plus les reconnaître , eux qui trouvaient tant de plaisir à l'aimer.

Les soldats qui furent témoins de cette scène scandaleuse , n'osaient faire éclater leurs murmures ; mais ils se disaient a l'oreille : Il faut avoir un mauvais cœur pour rougir de ces honnêtes parens. Estce que notre major a honte d'avoir été ce que nous sommes? Il devrait bien plus s'honorer d'avoir fait son chemin a force démérite, que d'être né d'une grande maison.

Roger n'avait pas l'ame assez élevée pour penser avec tant de noblesse. Au lieu de se souvenir qu'il avait été autrefois dans la classe des soldats , il croyait par ses dédains , le leur faire oublier à euxmêmes. Il les traitait avec le dernier mépris ; mais il paraissait à leurs yeux bien plus méprisable. Son élévation qui leur avait donné autrefois tant d'orgueil , ne faisait plus que les humilier. Ils n'obéissaient à ses ordres qu'avec répugnance ; et chacun souhaitait qu'il fût éloigné du régiment.

Un jour qu'il en faisait la revue devant l'inspecteur -général, celui-ci lui ayant fait quelques observations sur sa man-

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anivro, Roger poussa raiidace jusqu'à lui répondre clans les termes les plus insoleus. Ses liauteurs avaient déjà révollé plus d'une fois les officiers -iiénéraux. Celle nouvelle alleinteà la subordination militaire fut poursuivie avec une extrême sévérité. Les propos injurieux auxquels il s'emporla devant le conseil de guerre achevèrent sa ruine. 11 fut condamné à se démeltredeson emploi, et renvoyé honteusement du corps , sans aucune retraite.

Dans l'accablement où le jetait sa disgrâce , réduit au choix de périr de misère ou de subsister du travail de ses mains , il se vit dans la nécessité de retourner au village qui l'avait vu naître.

C'est alors que les paysans lui rendirent bien ses mépris. Comme il ne rechercha l'amilié de personne, croyant peu convenable à un homme de son importance de fréquenter des laboureurs, personne aussi ne rechercha son amilié ; et il se vit privé du plus grand bien de la vie^ le seul qui fût capable d'adoucir les regrets de son infortune.

Il ne lui restait plus d'autre ressource que dans ses frères, qu'il avait si dure-

ment offensés. Vous craignez pent-êtrc qu'ils ne le méconnaissent à leur tour. 11 méritait sans doute d'en être abandonné. Heureusement pour lui, ceux-ci avaient dans leurs âmes la véritable élévation qui manquait 'a la sienne. Ils ne voulurent prendre d'autre vengeance que celle de leurs bienfaits. Roger avait depuis longtemps reçu la portion qui lui revenait de l'héritage paternel. Ses frères eurent la générosité de lui céder chacun quelques morceaux de leurs terres. Il fut réduit à les cultiver à la sueur de son front , pour en recueillir sa subsistance. Chaque jour, en s'occupant de ces travaux qu'il avait tant dédaignés, il songeait à la haute fortune qui l'attendait , s'il avait su conserver de la modestie. Combien il souffrait de se voir à la charge de ceux qu'il aurait pu lui-même enrichir! Maudit orgueil , s'écriait-il , dans quelle bassesse tu m'as précipité!

Ce triste sentiment remplit sa vie d'amcrlume ; et il mourut bientôt dévoré de regrets, pour servir 'a éclairer un jour ceux que cette aveugle passion aurait peut-être égarés sans la terreur de son exemple.

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