RÉFLEXIONS
Que dites-vous d'un pareil trait, mes chers amis? Vous voyez, par cet exemple, que les premiers principes de droiture et de probité sont gravés dès l'enfance dans notre cœur , et que toutes les fois que nous voudrons rentrer en nousmêmes pour le consulter , nous y trouverons les règles de notre conduite. C'est surtout lorsque nous avons un procès à entreprendre ou à soutenir, qu'il importe d'interroger notre conscience, pour savoir d'elle le parti qu'il faut prendre dans une affaire qui peut compromettre notre fortune ou noire honneur. Une contestation légère, où l'on s'engage sans réflexion , peut quelquefois entraîner dans un procès d'où l'on ne sort plus que la bourse vide d'argent, et le cœur plein de sentimens de corruption et d'injustice.
LE MÉCONTEIIT.
Le fermier André faisait si bien prospérer ses affaires par, son industrie et son activité, que le besoin était uue chose inconnue dans sa demeure. On voyait presque tous les jours a dîner, sur sa table , un plat de viande ou de poisson. Le soir on y servait tantôt de la salade et des œufs , tantôt des légumes et du laitage , et toujours du bon vin , du pain savoureux et des fruits exquis.
Ses enfans étaient sains et robustes , et comme leur mère était aussi adroite que laborieuse , on ne les trouvait jamais avec du linge malpropre ou des habits déguenillés.
Les dimanches et les fêtes , lorsque le
temps était beau , toute la famille allait faire un tour de promenade dans l'un des villages voisins. On s'arrêtait sur la route pour prendre des rafraîchissemens, et ces petites parties de plaisir ne faisaient aucun tort au train du ménage.
Outre cela , le nom d'André jouissait d'une extrême considération , parce quQ ] tous ceux qui le portaient , avaient , de " temps immémorial , reçu, en succession de leurs pères, des sentimens de droiture et d'honneur qui formaient la plus belle partie de leur héritage.
Voilà , me direz-vous , un homme qui devait vivre bien content de sa destinée.
Eh bien ! ce n'était rien moins que cela.
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André ^ d'un caractère envieux, méconlool et jaloux , murmurait sans cesse contre la Providence divine de ce qu'elle ne l'avait pas fait naître dans un état plus relevé, il regardait avec dépit tout ce qui était au-dessus de sa situation ; et il ne pouvait s'empeclier de porter envie à ceux qui paraissaient avoir sur lui quelque avantage , quoique cette apparence ne fût souvent que trompeuse. Il pensait toujours qu'il avait mérité autant qu'un autre d'occuper les postes les plus éminens, et qu'il était peut-être plus capable de les remplir avec honneur. Quelquefois même il soutenait que sïl avait été a la tête des finances , il aurait su combler le déficit sans établir de nouveaux impôts ; enfin , à l'en croire, tout allait mal, parce qu'il n'avait pas le timon du gouvernement.
Le pauvre homme! qu'il connaissait peu le train du monde et la marche des affaires !
il connaissait bien moins encore le véritable bonheur, en imaginant que dans un autre état il aurait pu mener une vie plus heureuse. Il ne voulait pas voir que son caractère mécontent l'aurait rendu malheureux , même dans les premières places , parce que quelque riche et quelque grand que l'on soit, de quelque honneur que l'on soit revêtu , on en trouve toujours de plus riches , de plus puissans et de plus considérés.
Ce n'est pas tout. Au lieu de renfermer en lui-même ces tristes pensées qui faisaient le tourment de sa vie, il cherchait à les faire passer dans l'ame de ses enfans. Il leur parlait toujours de manière à leur faire croire que leur condition était la plus misérable de la terre. Il portail l'amertume de ses idées dans leurs jouissances, et il leur peignait comme une source de délices toutes les choses dont ils étaient privés.
Lorsqu'ils se délectaient, par exemple, ^.manger d'un excellent plai de légumes :
Ah ! leur disait-il , dans ce château là-bas, on fait bien meilleure chère. Ils ont tant qu'ils veulent du gibier, des pâtisseries et des liqueurs recherchées. L'eau nous en viendrait mille fois à la bouche, que ces bonnes choses n'y viendraient jamais, et à ces paroles , les bons légumes ne faisaient plus de plaisir aux enfans.
S'il voyait passer le fils de quelque homme riche -ttvec de beaux habits , il appelait ses enfans pour le leur montrer. Voyez-vous, leur disait-il, avec quelle magnificence il est vêtu? Ah! mes pauvres enfans, quand je compare vos habits de bure avec ces habits de soie, quelle honte pour nous ! et les enfans pensaient qu'ils avaient à rougir de leurs habits.
Dans leurs parties de promenade, venait-il h rouler à côté d'eux une voiture, il s'écriait : Oh ! les beaux chevaux ! le superbe équipage! voila des gens bien heureux ! Ils se font traîner tout à leur aise , tandis que nous sommes obligés d'aller à pied comme des chiens. Les enfans, qui l'instant d'auparavant marchaient d'un pied léger, ne manquaient pas aussitôt de se plaindre de la fatigue, comme s'ils en eussent été accablés.
C'est par une suite naturelle de ces folles plaintes que le noble état de cultivateur a déjà commencé à devenir presque aussi méprisable aux yeux des enfans, qu'il est odieux à leur père. Ils murmurent, comme lui, contre la Providence, de ce qu'elle ne les a pas fait naître fils de roi. Ils seront tous un jour richement pourvus, et ils vivent mécontens. Ils ne se réjouissent pas de l'aisance qui règne dans leur maison , mais ils s'affligent de celle qu'ils voient chez les autres.
André vient de tomber malade de la jaunisse. C'est la troisième fois que cette maladie l'attaque , et il finira par y succomber. Peut-être en ce moment regrettera-t-il la vie qu'il se rend aujourd'hui
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si iraporlune. Je craius que ses eofans n'aient le même sort , si , lorsque leur raison sera un peu plus avancée , ils ne
cherchent pas à dompter cette humeur chagrine qui blesse également la justice et la raison.
LE DÉCOVRAGEIMENT.
Dans une journée brûlante d'élé, où les moissonneurs, malgré leur fatigue, chantaient gaîment en liant leurs gerbes, et en mouillant les guérêls de leurs sueurs, il vint a se former tout à coup un orage sombre, dont l'horizon entier était obscurci. Les éclairs brillaient sans interruption, et l'on entendait dans l'éloignement gronder le tonnerre.
Tous ces braves gens aussitôt redoublèrent d'ardeur pour achever de rassembler leur moisson , et la mettre 'a l'abri de la pluie , dont ils ne se croyaient pourtant menacés qu'au bout d'une demiheure : mais 'a l'instant il s'éleva un tourbillon furieux qui porta la nue orageuse au-dessus de leurs tèles, La foudre partit et alla tomber au milieu du village sur une grange qu'elle mit en feu.
Les moissonneurs, qui, du milieu de leurs champs, virent lincendie, coururent de toutes leurs forces pour l'arrêter. Mais, avant leur arrivée, la flamme s'était déj'a si renforcée , et avait été portée si loin par l'impétuosité du vent, que les secours devinrent impossibles; et le village entier fut réduit en cendres.
Sesmalheureuxhabitans perdirent ainsi en moins d'une heure tout ce qu'ils avaient ramassé par le travail de plusieurs années. Le peu de blé qui leur restait de l'année f)récédente , le loin qu'ils venaient à peine de serrer, leur linge, leurs habits, leurs tneubles , leurs petites provisions, tout ♦ lait enseveli sous des monceaux de décombres fumans.
Cet affreux spectacle faisait couler des
larmes de tous les yeux. Les plaintes et les gémisseraens remplissaient les airs.
On voyait les femmes et les enfans se rouler à terre en poussant des cris de désespoir. Matthias surtout était inconsolable. Grand Dieu ! s'écriait-il en se tordant les mains, que vais -je devenir?
malheureux que je suis ! J'ai perdu ma chaumière, mes hardcs et mon lit. Il ne me reste pas même un sou pour acheter du pain. Je n'ai plus qu''a me jeter dans la rivière, ou à me précipiter du haut de ce rocher.
Thibaut qui l'entendit, s'approcha de lui. Pourquoi tant se lamenter, lui ditil? J'ai perdu autant que toi. Je n'ai plus que la chemise que je porte sur le corps; mais ce corps me reste , et avec lui ma lête et mes bras. Il n'en faut pas davantage pour se tirer d'affaire. 11 y a eu déj'a tant de villages brûlés, sans que leurs liabitans soient morts de faim. Ce qu'ils ont fait pour s'en préserver, pourquoi ne le ferions-nous pas comme eux?
Ces paroles encourageantes n'encouragèrent pas Matthias. Il continua de se désoler et de crier : Malheureux que je suis! que vais-je devenir? c'en est fait de moi , je suis perdu pour jamais.
Thibaut n'espérant plus rien de lui , alla trouver les autres incendiés , pour tâcher d'élever leur courage par ses discours. Mais ils étaient la plupart aussi lâches que Matthias, et ils s'écriaient comme lui : Malheureux que nous sommes! qu'allons-nous devenir? c'en est fait de nous, nous sommes perdus pour jama-s.
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Quelques-uns cependant écoutèrent les paroles de Thibaut, et consentirent à suivre ses conseils. Ils allèrent d'aborc^ visiter les restes de leurs habitations , où ils trouvèrent encore quelques bons madriers peu endommagés, des ustensiles, des outils, et leurs marmites de fer que le feu n'avait pu fondre. Ils envoyèrent vers la municipalité de la ville voisine, pour lui demander des secours qui arrivèrent bientôt en abondance. Un homme riche de leur voisinage , nommé M. de La Haye, dont ils avaient respecté les propriétés dans les temps de troubles, s'empressa de venir à leur aide. Il leur prêta un vaste hangard, sous lequel chacun d'eux transporta les gerbes qui étaient restées sur son champ. D'autres personnes charitables se joignirent à lui pour soutenir les plus malheureux pendant les rigueurs de l'hiver suivant. Quelques-uns vendirent une partie de leurs terres , d'autres trouvèrent à emprunter, sans intérêt, de leurs voisins généreux. Chacun d'eux eut bientôt assez d'argent pour relever sa chaumière et se procurer tous
les inslrumens nécessaires à son travail.
Animés par ces premiers soulagemens , ils se mirent à labourer leurs terres avec plus de courage et d'ardeur qu'ils n'avaient jamais fait; et la Providence bénit tellement leurs travaux, que dans peu d'années ils eurent regagné tout ce que le feu leur avait fait perdre. Ils y gagnèrent encore de plus les trois biens les plus précieux sur la terre, savoir, l'estime de soi-même, la confiance dans les gens de bien , et un nouveau sentiment de reconnaissance et d'amour pour le Dieu de justice et de bonté.
Mais ceux qui s'étaient laissés aller lâchement au désespoir, portèrent la peine de leur indigne faiblesse. Personne ne se présenta pour les aider à rétablir leurs affaires. La plupart traînèrent le reste de leur vie dans la fainéantise et la langueur; et les autres, réduits au métier de mendians et de vagabonds, furent méprisés de tout le monde, et n'eurent que le triste pain de la charité pour ne pas mourir de faim.